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Le duc de Sairmeuse était de ces hommes qui restent supérieurs à

toutes les fortunes, bonnes ou mauvaises. Son expérience était

grande, son coup d'œil sûr, son intelligence prompte et féconde en

ressources. Il avait, en sa vie, traversé des hasards étranges, et

toujours son sang-froid avait dominé les événements.

Mais, en ce moment, seul dans ce cabanon humide et infect, après les

scènes sanglantes du cabaret de la Chupin, il se trouvait sans idées

comme sans espérances...

C'est que la Justice, il le savait, ne se paye pas d'apparences, et

quand elle se trouve en face d'un mystère, elle n'a ni repos ni trêve

qu'elle ne l'ait éclairci.

Martial ne le comprenait que trop, une fois son identité constatée,

on chercherait les raisons de sa présence à la _Poivrière_, on ne

tarderait pas à les découvrir, on arriverait jusqu'à la duchesse, et

alors le crime de la Borderie émergerait des ténèbres du passé.

C'était la cour d'assises, la maison centrale, un scandale effroyable,

le déshonneur, une honte éternelle...

Et sa puissance d'autrefois, loin de le protéger, l'écrasait. Qui donc

l'avait remplacé aux affaires? Ses adversaires politiques, et parmi

eux deux ennemis personnels à qui il avait infligé de ces atroces

blessures d'amour-propre qui jamais ne se cicatrisent. Quelle occasion

de vengeance pour eux!...

À cette idée d'une flétrissure ineffaçable, imprimée à ce grand nom de

Sairmeuse, qui avait été sa force et sa gloire, sa tête s'égarait.

--Mon Dieu!... murmurait-il, inspirez-moi... Comment sauver l'honneur

du nom!

Il ne vit qu'une chance de salut: mourir, se suicider dans ce cabanon.

On le prenait encore pour un de ces gredins qui hantent les banlieues;

mort, on ne s'inquiéterait que médiocrement de son identité.

--Allons!... il le faut! se dit-il.

Déjà il cherchait comment accomplir son dessein, quand il entendit

un grand mouvement, à côté, dans le poste, des trépignements et des

éclats de rire.

La porte du violon s'ouvrit, et les sergents de ville y poussèrent un

homme qui fit deux ou trois pas, chancela, tomba lourdement à terre,

et presque aussitôt se mit à rouler. Ce n'était qu'un ivrogne...

Cependant un rayon d'espoir illuminait le cœur de Martial. En cet

ivrogne, il avait reconnu Otto, déguisé, presque méconnaissable.

La ruse était hardie, il fallait se hâter d'en profiter et de défier

de la surveillance. Martial s'étendit sur le banc, comme pour dormir,

de telle façon que sa tête n'était pas à un mètre de celle de Otto.

--La duchesse est hors de danger... murmura le fidèle domestique.

--Aujourd'hui, peut-être. Mais demain, par moi, on arrivera jusqu'à

elle.

--Monseigneur s'est donc nommé?

--Non... tous les agents, excepté un, me prennent pour un rôdeur de

barrières.

--Eh bien!... il faut continuer à jouer ce personnage.

--À quoi bon!... Lacheneur ira me dénoncer...

Martial, pour le moment au moins, était délivré de Jean. Quelques

heures plus tôt, en se rendant de _l'Arc-en-ciel_ à la _Poivrière_,

Jean avait roulé au fond d'une carrière abandonnée et s'y était

fracassé le crâne. Des carriers qui allaient à leur travail l'avaient

aperçu et relevé, et à cette heure même, ils le portaient à l'hôpital.

Bien que ne pouvant prévoir cela, Otto ne parut pas ébranlé.

--On se débarrassera de Lacheneur, dit-il, que monsieur le duc

soutienne seulement son rôle... Une évasion n'est qu'une plaisanterie

quand on a des millions...

--On me demandera qui je suis, d'où je viens, comment j'ai vécu...

--Monseigneur parle l'allemand et l'anglais, il peut dire qu'il

arrive de l'étranger, qu'il est un enfant trouvé, qu'il a exercé une

profession nomade, celle de saltimbanque, par exemple.

--En effet, comme cela...

Otto fit un mouvement pour se rapprocher encore de son maître, et

d'une voix brève:

--Alors, convenons bien de nos faits, dit-il, car d'une parfaite

entente dépend le succès. J'ai à Paris une amie--et personne ne sait

nos relations--qui est fine comme l'ambre. Elle se nomme Milner et

tient l'hôtel de Mariembourg, rue de Saint-Quentin. Monseigneur dira

qu'il est arrivé hier, dimanche, de Leipzig, qu'il est descendu à cet

hôtel, qu'il y a laissé sa malle, qu'il y est inscrit sous le nom de

Mai, artiste forain, sans prénoms...

--C'est cela, approuvait Martial...

Et ainsi, avec une promptitude et une précision extraordinaires,

ils convinrent point pour point de toutes les fictions qui devaient

dérouter l'instruction...

Tout étant bien réglé, Otto sembla s'éveiller du sommeil profond de

l'ivresse, il appela, on lui ouvrit et on le rendit à la liberté.

Seulement, avant de quitter le poste, il avait réussi à lancer un

billet à la veuve Chupin enfermée dans le violon des femmes.

Lors donc que Lecoq, tout haletant d'espérance et d'ambition, arriva

au poste de la place d'Italie, après son enquête si habile à la

_Poivrière_, il était battu d'avance par des hommes qui lui étaient

inférieurs comme pénétration, mais dont la finesse égalait la sienne.

Le plan de Martial était arrêté, et il devait le poursuivre avec une

incroyable perfection de détails.

Mis au secret au Dépôt, le duc de Sairmeuse se préparait à la visite

du juge d'instruction, quand entra Maurice d'Escorval... Ils se

reconnurent.

Ils étaient aussi émus l'un que l'autre, et il n'y eut point

d'interrogatoire, pour ainsi dire. Cependant, aussitôt après le départ

de Maurice, Martial essaya de se donner la mort. Il ne croyait pas à

la générosité de son ancien ennemi...

Mais le lendemain, quand, au lieu de Maurice, il trouva M. Segmuller,

Martial crut entendre une voix qui lui criait: «Tu seras sauvé.»

Alors commença, entre le juge et Lecoq d'un côté, et le prévenu de

l'autre, cette lutte où il n'y eut point de vainqueur.

Martial sentait bien que de Lecoq seul venait le péril, et cependant

il ne pouvait prendre sur soi de lui en vouloir. Fidèle à son

caractère, qui le portait à rendre quand même justice à ses ennemis,

il ne pouvait s'empêcher d'admirer l'étonnante pénétration et la

ténacité de ce jeune policier qui luttait seul contre tous pour la

vérité.

Il est vrai de dire que si l'attitude de Martial fut merveilleuse, on

le servit au dehors avec une admirable précision.

Toujours Lecoq fut devancé par Otto, ce mystérieux complice qu'il

devinait et ne pouvait saisir. À la Morgue comme à l'hôtel de

Mariembourg, près de Toinon-la-Vertu, la femme de Polyte Chupin, aussi

bien que près de Polyte lui-même, partout Lecoq arriva deux heures

trop tard.

Lecoq surprit la correspondance de son énigmatique prévenu; il en

devina la clef si ingénieuse, mais cela ne lui servit de rien. Un

homme qui avait deviné en lui un rival ou plutôt un maître futur le

trahit.

Si les démarches du jeune policier près du bijoutier et de la marquise

d'Arlange n'eurent pas le résultat qu'il espérait, c'est que Mme

Blanche n'avait pas acheté les boucles d'oreille qu'elle portait à

la _Poivrière_; elle les avait échangées avec une de ses amies, la

baronne de Watchau.

Enfin, si personne à Paris ne s'aperçut de la disparition de Martial,

c'est que, grâce à l'entente de la duchesse, de Otto et de Camille,

personne à l'hôtel de Sairmeuse, ne soupçonna son absence. Pour tous

les domestiques, le maître était dans son appartement, souffrant, on

lui faisait faire des tisanes, on montait son déjeuner et son dîner

chaque jour.

Le temps passait cependant, et Martial s'attendait bien à être renvoyé

devant la cour d'assises et condamné sous le nom de Mai, lorsque

l'occasion lui fut bénévolement offerte de s'évader.

Trop fin pour ne pas éventer le piège, il eut dans la voiture

cellulaire quelques minutes d'horrible indécision...

Il se hasarda, cependant, s'en remettant à sa bonne étoile...

Et bien il fit, puisque dans la nuit même, il franchissait le mur du

jardin de son hôtel, laissant en bas, comme otage aux mains de Lecoq,

un misérable qu'il avait ramassé dans un bouge, Joseph Couturier...

Prévenu par Mme Milner, grâce à la fausse manœuvre de Lecoq, Otto

attendait son maître.

En un clin d'œil, la barbe de Martial tomba sous le rasoir, il se

plongea dans un bain qu'on tenait tout près, et ses haillons furent

brûlés...

Et c'est lui qui, lors des perquisitions, quelques instants après, osa

crier:

--Laissez, Otto, laissez messieurs les agents faire leur métier.

Mais ce n'est qu'après le départ de ces agents qu'il respira.

--Enfin!... s'écria-t-il, l'honneur est sauf!... Nous avons joué

Lecoq.

Il venait de sortir du bain et avait passé une robe de chambre, quand

on lui apporta une lettre de la duchesse.

Brusquement il rompit le cachet et lut:

«Vous êtes sauvé, vous savez tout, je meurs. Adieu, je vous aimais...»

En deux bonds, il fut à l'appartement de sa femme.

La porte de la chambre était fermée, il l'enfonça; trop tard!...

Mme Blanche était morte, comme Marie-Anne, empoisonnée... Mais elle

avait su se procurer un poison foudroyant, et étendue toute habillée

sur son lit, les mains jointes sur la poitrine, elle semblait

dormir...

Une larme brilla dans les yeux de Martial.

--Pauvre malheureuse!... murmura-t-il, puisse Dieu te pardonner comme

je te pardonne, toi dont le crime a été si effroyablement expié ici

bas!

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 91 / 98 题