La raison de Mme Blanche était déjà affreusement troublée quand Chupin
l'emporta hors de la chambre de Marie-Anne.
Elle perdit toute conscience d'elle lorsqu'elle vit tomber le vieux
maraudeur.
Mais il était dit que cette nuit-là tante Médie prendrait sa revanche
de toutes ses défaillances passées.
À grand'peine tolérée jusqu'alors à Courtomieu, et à quel prix! elle
conquit le droit d'y vivre désormais respectée et même redoutée.
Elle qui s'évanouissait d'ordinaire si un chat du château s'écrasait
la patte, elle ne jeta pas un cri.
L'extrême épouvante lui communiqua ce courage désespéré qui enflamme
les poltrons poussés à bout. Sa nature moutonnière se révoltant, elle
devint comme enragée.
Elle saisit le bras de sa nièce éperdue, et moitié de gré, moitié de
force, la traînant, la poussant, la portant parfois, elle la ramena au
château de Courtomieu en moins de temps qu'il n'en avait fallu pour
aller à la Borderie.
La demie de une heure sonnait comme elles arrivaient à la petite porte
du jardin par où elles étaient sorties...
Personne, au château, ne s'était aperçu de leur longue absence...
personne absolument.
Cela tenait à diverses circonstances. Aux précautions prises par Mme
Blanche, d'abord. Avant de sortir, elle avait défendu qu'on pénétrât
chez elle, sous n'importe quel prétexte, tant qu'elle ne sonnerait
pas.
En outre, c'était la fête du valet de chambre du marquis; les
domestiques avaient dîné mieux que de coutume; ils avaient chanté au
dessert, et à la fin il s'étaient mis à danser.
Ils dansaient encore à une heure et demie, toutes les portes étaient
ouvertes, et ainsi les deux femmes purent se glisser, sans être vues,
jusqu'à la chambre de Mme Blanche.
Alors, quand les portes de l'appartement furent bien fermées,
lorsqu'il n'y eut plus d'indiscrets à craindre, tante Médie s'avança
près de sa nièce.
--M'expliqueras-tu, interrogea-t-elle, ce qui s'est passé à la
Borderie, ce que tu as fait?...
Mme Blanche frissonna.
--Eh!... répondit-elle; que t'importe!
--C'est que j'ai cruellement souffert, pendant plus de trois
heures que je t'ai attendue. Qu'est-ce que ces cris déchirants que
j'entendais? Pourquoi appelais-tu au secours?... Je distinguais comme
un râle qui me faisait dresser les cheveux sur la tête... D'où vient
que Chupin t'a emportée entre ses bras?...
Tante Médie eût peut-être fait ses malles le soir même, et quitté
Courtomieu, si elle eût vu de quels regards l'enveloppait sa nièce.
En ce moment, Mme Blanche souhaitait la puissance de Dieu pour
foudroyer, pour anéantir cette parente pauvre, irrécusable témoin qui
d'un mot pouvait la perdre, et qu'elle aurait toujours près d'elle,
vivant reproche de son crime.
--Tu ne me réponds pas?... insista la pauvre tante.
C'est que la jeune femme en était à se demander si elle devait dire la
vérité, si horrible qu'elle fût, ou inventer quelque explication à peu
près plausible.
Tout avouer! C'était intolérable, c'était renoncer à soi, c'était se
mettre corps et âme à l'absolue discrétion de tante Médie.
D'un autre côté, mentir, n'était-ce pas s'exposer à ce que tante Médie
la trahit par quelque exclamation involontaire quand elle viendrait,
ce qui ne pouvait manquer, à apprendre le crime de la Borderie?
--Car elle est stupide! pensait Mme Blanche.
Le plus sage était encore, elle le comprit, d'être entièrement
franche, de bien faire la leçon à la parente pauvre et de a'efforcer
de lui communiquer quelque chose de sa fermeté.
Et cela résolu, la jeune femme dédaigna tous les ménagements...
--Eh bien!... répondit-elle, j'étais jalouse de Marie-Anne, je croyais
qu'elle était la maîtresse de Martial, j'étais folle, je l'ai tuée!...
Elle s'attendait à des cris lamentables, à des évanouissements; pas du
tout. Si bornée que fût la tante Médie, elle avait à peu près deviné.
Puis, les ignominies qu'elle avait endurées depuis des années avaient
éteint en elle tout sentiment généreux, tari les sources de la
sensibilité, et détruit tout sens moral.
--Ah! mon Dieu!... fit-elle d'un ton dolent, c'est terrible... Si on
venait à savoir!...
Et elle se mit à pleurer, mais non beaucoup plus que tous les jours
pour la moindre des choses.
Mme Blanche respira un peu plus librement. Certes, elle se croyait
bien assurée du silence et de l'absolue soumission de la parente
pauvre.
C'est pourquoi, tout aussitôt, elle se mit à raconter tous les détails
de ce drame effroyable de la Borderie.
Sans doute, elle cédait à ce besoin d'épanchement plus fort que la
volonté, qui délie la langue des pires scélérats et qui les force, qui
les contraint de parler de leur crime, alors même qu'ils se défient de
leur confident.
Mais quand l'empoisonneuse en vint aux preuves qui lui avaient été
données que sa haine s'était égarée, elle s'arrêta brusquement.
Ce certificat de mariage, signé du curé de Vigano, qu'en avait-elle
fait, qu'était-il devenu? Elle se rappelait bien qu'elle l'avait tenu
entre les mains.
Elle se dressa tout d'une pièce, fouilla dans sa poche et poussa un
cri de joie. Elle le tenait, ce certificat! Elle le jeta dans un
tiroir qu'elle ferma à clef.
Il y avait longtemps que tante Médie demandait à gagner sa chambre,
mais Mme Blanche la conjura de ne pas s'éloigner. Elle ne voulait pas
rester seule, elle n'osait pas, elle avait peur...
Et comme si elle eût espéré étouffer les voix qui s'élevaient en elle
et l'épouvantaient, elle parlait avec une extrême volubilité, ne
cessant de répéter qu'elle était prête à tout pour expier, et qu'elle
allait tenter l'impossible pour retrouver l'enfant de Marie-Anne...
Et certes, la tâche était difficile et périlleuse.
Faire chercher cet enfant ouvertement, n'était-ce pas s'avouer
coupable?... Elle serait donc obligée d'agir secrètement, avec
beaucoup de circonspection, et en s'entourant des plus minutieuses
précautions.
--Mais je réussirai, disait-elle, je prodiguerai l'argent...
Et se rappelant et son serment, et les menaces de Marie-Anne mourante,
elle ajoutait d'une voix étouffée:
--Il faut que je réussisse, d'ailleurs... le pardon est à ce prix...
j'ai juré!...
L'étonnement suspendait presque les larmes faciles de tante Médie.
Que sa nièce, les mains chaudes encore du meurtre, pût se posséder
ainsi, raisonner, délibérer, faire des projets, cela dépassait son
entendement.
--Quel caractère de fer! pensait-elle.
C'est que, dans son aveuglement imbécile, elle ne remarquait rien de
ce qui eût éclairé le plus médiocre observateur.
Mme Blanche était assise sur son lit, les cheveux dénoués, les
pommettes enflammées, l'œil brillant de l'éclat du délire, «tremblant
la fièvre,» selon l'expression vulgaire.
Et sa parole saccadée, ses gestes désordonnés, décelaient, quoi
qu'elle fit, l'égarement de sa pensée et le trouble affreux de son
âme...
Et elle discourait, elle discourait, d'une voix tour à tour sourde et
stridente, s'exclamant, interrogeant, forçant tante Médie à répondre,
essayant enfin de s'étourdir et d'échapper en quelque sorte à
elle-même!
Le jour était venu depuis longtemps, et le château s'emplissait
du mouvement des domestiques, que la jeune femme, insensible aux
circonstances extérieures, expliquait encore comment elle était sûre
d'arriver, avant un an, à rendre à Maurice d'Escorval l'enfant de
Marie-Anne...
Tout à coup, cependant, elle s'interrompit au milieu d'une phrase...
L'instinct l'avertissait du danger qu'elle courait à changer quelque
chose à ses habitudes.
Elle renvoya donc tante Médie, en lui recommandant bien de défaire son
lit, et comme tous les jours elle sonna...
Il était près de onze heures, et elle venait d'achever sa toilette,
quand la cloche du château tinta, annonçant une visite.
Presque aussitôt, une femme de chambre parut, tout effarée.
--Qu'y a-t-il? demanda vivement Mme Blanche; qui est là?
--Ah! madame!... c'est-à-dire, mademoiselle, si vous saviez...
--Parlerez-vous!...
--Eh bien! M. le marquis de Sairmeuse est en bas, dans le petit salon
bleu, et il prie mademoiselle de lui accorder quelques minutes...
La foudre tombant aux pieds de l'empoisonneuse l'eût moins
terriblement impressionnée que ce nom qui éclatait là, tout à coup.
Sa première pensée fut que tout était découvert... Cela seul pouvait
amener Martial.
Elle avait presque envie de faire répondre qu'elle était absente,
partie pour longtemps, ou dangereusement malade, mais une lueur de
raison lui montra qu'elle s'alarmait peut-être à tort, que son mari
finirait toujours par arriver jusqu'à elle, et que, d'ailleurs, tout
était préférable à l'incertitude.
--Dites à M. le marquis que je suis à lui dans un instant,
répondit-elle.
C'est qu'elle voulait rester seule un peu, pour se remettre, pour
composer son visage, pour rentrer en possession d'elle-même, s'il
était possible, pour laisser au tremblement nerveux qui la secouait
comme la feuille, le temps de se calmer.
Mais au moment où elle s'inquiétait le plus de l'état où elle était,
une inspiration qu'elle jugea divine lui arracha un sourire méchant.
--Eh!... pensa-t-elle, mon trouble ne s'explique-t-il pas tout
naturellement... Il peut même me servir...
Et tout en descendant le grand escalier:
--N'importe!... se disait-elle, la présence de Martial est
incompréhensible.
Bien extraordinaire, du moins! Aussi, n'est-ce pas sans de longues
hésitations qu'il s'était résigné à cette démarche pénible.
Mais c'était l'unique moyen de se procurer plusieurs pièces
importantes, indispensables pour la révision du jugement de M.
d'Escorval.
Ces pièces, après la condamnation du baron, étaient restées entre
les mains du marquis de Courtomieu. On ne pouvait les lui redemander
maintenant qu'il était frappé d'imbécillité. Force était de s'adresser
à sa fille pour obtenir d'elle la permission de chercher parmi les
papiers de son père.
C'est pourquoi, le matin, Martial s'était dit:
--Ma foi!... arrive qui plante, je vais porter à Marie-Anne le
sauf-conduit du baron, je pousserai ensuite jusqu'à Courtomieu.
Il arrivait tout en joie à la Borderie, palpitant, le cœur gonflé
d'espérances... Hélas! Marie-Anne était morte.
Nul ne soupçonna l'effroyable coup qui atteignait Martial. Sa
douleur devait être d'autant plus poignante que l'avant-veille, à la
Croix-d'Arcy, il avait lu dans le cœur de la pauvre fille...
Ce fut donc bien son cœur, frémissant de rage, qui lui dicta son
serment de vengeance. Sa conscience ne lui criait-elle pas qu'il était
pour quelque chose dans ce crime, qu'il en avait à tout le moins
facilité l'exécution.
C'est que c'était bien lui qui, abusant des grandes relations de sa
famille, avait obtenu l'arrestation de Maurice à Turin.
Mais s'il était capable des pires perfidies dès que sa passion était
en jeu, il était incapable d'une basse rancune.
Marie-Anne morte, il dépendait uniquement de lui d'anéantir les grâces
qu'il avait obtenues; l'idée ne lui en vint même pas. Insulté, il mit
une affectation dédaigneuse à écraser ceux qui l'insultaient par sa
magnanimité.
Et lorsqu'il sortit de la Borderie, plus pâle qu'un spectre, les
lèvres encore glacées du baiser donné à la morte, il se disait:
--Pour elle, j'irai à Courtomieu... En mémoire d'elle, le baron doit
être sauvé.
À la seule physionomie des valets quand il descendit de cheval dans la
cour du château et qu'il demanda Mme Blanche, le marquis de Sairmeuse
fut averti de l'impression qu'il allait produire.
Mais que lui importait! Il était dans une de ces crises de douleur
où l'âme devient indifférente à tout, n'apercevant plus de malheur
possible.
Il tressaillit pourtant, lorsqu'on l'introduisit dans un petit salon
du rez-de-chaussée, tendu de soie bleu.
Ce petit salon, il le reconnaissait. C'était là que d'ordinaire se
tenait Mme Blanche, autrefois, dans les premiers temps qu'il la
connaissait, lorsque son cœur hésitait encore entre Marie-Anne et
elle, et qu'il lui faisait la cour...
Que d'heures heureuses ils y avaient passé ensemble. Il lui semblait
la revoir, telle qu'elle était alors, radieuse de jeunesse,
insoucieuse et rieuse... sa naïveté était peut-être cherchée et
voulue, en était-elle moins adorable.
Cependant, Mme Blanche entrait...
Elle était si défaite et si changée, que c'était à ne la pas
reconnaître, on eût dit qu'elle se mourait. Martial fut épouvanté.
--Vous avez donc bien souffert, Blanche, murmura-t-il sans trop savoir
ce qu'il disait.
Elle eut besoin d'un effort pour garder le secret de sa joie. Elle
comprenait qu'il ne savait rien. Elle voyait son émotion et tout le
parti qu'elle en pouvait tirer.
--Je n'ai pas su me consoler de vous avoir déplu, répondit-elle d'une
voix navrante de résignation, je ne m'en consolerai jamais.
Du premier coup, elle touchait la place vulnérable chez tous les
hommes.
Car il n'est pas de sceptique, si fort, si froid ou si blasé qu'on le
suppose, dont la vanité ne s'épanouisse délicieusement à l'idée qu'une
femme meurt de son abandon.
Il n'en est pas qui ne soit touché de cette divine flatterie, et qui
ne soit bien près de la payer au moins d'une tendre pitié.
--Me pardonneriez-vous donc? balbutia Martial ému.
L'admirable comédienne détourna la tête, comme pour empêcher de lire
dans ses yeux l'aveu d'une faiblesse dont elle avait honte. C'était la
plus éloquente des réponses.
Martial, cependant, n'insista pas. Il présenta sa requête qui lui fut
accordée, et craignant peut-être de trop s'engager:
--Puisque vous le permettez, Blanche, dit-il, je reviendrai...
demain... un autre jour.
Tout en courant sur la route de Montaignac, Martial réfléchissait.
--Elle m'aime vraiment, pensait-il, on ne feint ni cette pâleur, ni
cet affaissement. Pauvre fille!... C'est ma femme, après tout. Les
raisons qui ont déterminé notre rupture n'existent plus... On peut
considérer le marquis de Courtomieu comme mort...
Tout le village de Sairmeuse était sur la place, quand Martial le
traversa. On venait d'apprendre le crime de la Borderie, et l'abbé
Midon était chez le juge de paix pour l'informer des circonstances de
l'empoisonnement.
Une instruction fut ouverte, mais la mort du vieux maraudeur devait
égarer la justice.
Après plus d'un mois d'efforts, l'enquête aboutit à cette conclusion:
que «le nommé Chupin, homme mal famé, était entré chez Marie-Anne,
avait profité de son absence momentanée, pour mêler à ses aliments du
poison qui s'était trouvé sous sa main.»
Le rapport ajoutait: que «Chupin avait été lui-même assassiné peu
après son crime, par un certain Balstain demeuré introuvable...»
Mais, dans le pays, on s'occupait infiniment moins de cette affaire
que des visites de Martial à Mme Blanche.
Bientôt il fut avéré que le marquis et la marquise de Sairmeuse
étaient réconciliés, et peu après on apprit leur départ pour Paris.
C'est le surlendemain même de ce départ que l'aîné des Chupin annonça
que, lui aussi, il voulait habiter la grande ville.
Et comme on lui disait qu'il y crèverait sans doute de misère:
--Bast! répondit-il avec une assurance singulière, qui sait?... J'ai
idée, au contraire, que l'argent ne me manquera pas, là-bas!...