XL

Les vingt-quatre mortelles heures passées par Mme Blanche à mesurer

l'étendue de son horrible malheur, le duc de Sairmeuse les avait

employées à tempêter et à jurer à faire crouler les plafonds.

Lui non plus, il ne s'était pas couché.

Après des recherches inutiles aux environs, il était revenu à la

grande galerie du château, et il l'arpentait d'un pied furieux.

Il tombait de lassitude, après un accès de colère qui avait duré une

nuit et un jour, quand on lui apporta la lettre de son fils...

Elle était brève...

Martial ne donnait à son père aucune explication; il ne mentionnait

même pas la rupture qu'il venait de signifier à sa femme.

«Je ne puis me rendre à Sairmeuse, Monsieur le duc, écrivait-il, et

cependant, nous voir est de la dernière importance.

«Vous approuverez, je l'espère, mes déterminations, quand je vous

aurai exposé les raisons qui les ont dictées.

«Venez donc à Montaignac, le plus tôt sera le mieux, je vous attends.»

S'il n'eût écouté que les suggestions de son impatience, le duc de

Sairmeuse eût fait atteler à l'instant même, et se fût mis en route.

Mais pouvait-il, décemment, abandonner ainsi brusquement le marquis

de Courtomieu, qui avait accepté son hospitalité, et Mme Blanche, la

femme de son fils, en définitive.

S'il eût pu les voir encore, leur parler, les prévenir...

Il l'essaya en vain... Mme Blanche s'était enfermée et refusait

d'ouvrir; le marquis s'était mis au lit, avait envoyé chercher un

médecin qui l'avait saigné, et il se déclarait à la mort.

Le duc de Sairmeuse se résigna donc à une nuit encore d'incertitudes,

vraiment intolérables, pour un caractère comme le sien.

--Attendons, se disait-il, demain à l'issue du déjeuner, je saurai

bien trouver un prétexte pour m'esquiver quelques heures sans dire que

je vais rejoindre Martial...

Il n'eut pas cette peine...

Le lendemain, sur les neuf heures du matin, comme il finissait de

s'habiller, on vint lui annoncer que M. de Courtomieu et sa fille

l'attendaient au salon.

Surpris, il se hâta de descendre.

Quand il entra, le marquis de Courtomieu, qui était assis dans un

fauteuil, se dressa tout d'une pièce, s'appuyant sur l'épaule de tante

Médie...

Et Mme Blanche s'avança d'un pas raide, pâle et défaite, autant que si

on lui eût tiré des veines la dernière goutte de sang.

--Nous partons, monsieur le duc, dit-elle froidement, et nous venons

vous faire nos adieux.

--Comment, vous partez, vous ne voulez pas...

D'un geste doux la jeune femme l'interrompit, et tirant de son corsage

la lettre de rupture, elle la tendit à M. de Sairmeuse en disant:

--Veuillez prendre connaissance de ceci, monsieur le duc.

D'un seul coup d'œil il lut, et son saisissement fut tel qu'il ne

trouva même pas un juron.

--Incompréhensible!... balbutia-t-il; inimaginable!...

--Inimaginable, en effet!... répéta la jeune femme d'un ton triste,

mais sans amertume... Je suis mariée d'hier et me voici abandonnée...

Il eût été généreux de réfléchir la veille et non le lendemain...

Dites pourtant à Martial que je lui pardonne d'avoir brisé ma vie,

d'avoir fait de moi la plus misérable des créatures... Je lui pardonne

aussi cette insulte suprême de me parler de sa fortune... Je souhaite

qu'il soit heureux. Allons... Adieu, monsieur le duc, nous ne nous

reverrons plus... Adieu!...

Elle prit le bras de son père et ils allaient se retirer... M. de

Sairmeuse, qui s'était un peu remis, n'eut que le temps de se jeter

devant la porte.

--Vous ne partirez pas ainsi!... s'écria-t-il, je ne le souffrirai

pas... Attendez au moins que j'aie vu Martial, il n'est peut-être pas

coupable autant que vous le croyez...

--Oh! assez!... interrompit le marquis, assez!...

Il dégagea de son bras, le bras de sa fille, et d'une voix affaiblie:

--À quoi bon des explications!... poursuivit-il. Hélas!... il est de

ces outrages qui ne se réparent pas... Puisse votre conscience vous

pardonner comme je vous pardonne moi-même... Adieu!...

Cela fut dit si parfaitement, avec une intonation si juste et un tel

accord de gestes, que M. de Sairmeuse en fut ébloui.

C'est d'un air absolument ahuri qu'il regarda s'éloigner le marquis et

sa fille, et ils étaient déjà loin quand il s'écria:

--Cafard!... me croit-il sa dupe!...

Dupe!... M. de Sairmeuse l'était si peu que sa seconde pensée fut

celle-ci:

--Où veut-il en venir, avec cette comédie? Il dit qu'il nous

pardonne... c'est donc qu'il nous réserve quelque coup de jarnac!...

Cette conviction l'emplit d'inquiétude. En vérité il ne se sentait pas

de force à lutter de perfidie contre le marquis de Courtomieu.

--Mais Martial lui damera le pion... s'écria-t-il... Oui, il faut voir

Martial!...

Si grande était son anxiété et telle son impatience, que de sa main il

aida à atteler la voiture qu'il avait commandée, et que, prenant le

fouet, il voulut conduire lui-même.

Tout en poussant furieusement ses chevaux il s'efforçait de réfléchir,

mais les idées les plus contradictoires tourbillonnaient dans sa tête,

il n'y voyait plus clair, et la rapidité de la course fouettant son

sang ravivait sa colère.

Il entra comme un ouragan dans la chambre de Martial, à Montaignac.

--J'imagine que vous êtes devenu fou, marquis! s'écria-t-il dès le

seuil. C'est, jarnibieu! la seule excuse valable que vous puissiez

présenter...

Mais Martial, qui attendait la visite de son père, avait eu le temps

de se préparer.

--Jamais, au contraire, je ne me suis senti si sain d'esprit,

répondit-il... Daignez me permettre une question: Est-ce vous qui

avez envoyé des soldats au rendez-vous que Maurice d'Escorval m'avait

loyalement assigné?...

--Marquis!...

--Bien!... c'est donc encore une infamie du marquis de Courtomieu?...

Le duc ne répondit pas. En dépit de ses travers, de ses défauts et

de ses vices, cet homme orgueilleux avait conservé les qualités

essentielles de la vieille noblesse française: la fidélité à la parole

jurée et une admirable bravoure.

Il trouvait tout naturel que Martial se battît avec Maurice... Il

jugeait ignoble ce fait d'envoyer des soldats saisir un ennemi loyal

et confiant.

--C'est la seconde fois, poursuivit Martial, que ce misérable essaie

de déshonorer le nom de Sairmeuse... Pour qu'on me croie, quand je

l'affirmerai, il faut que je rompe avec sa fille... j'ai rompu. Je

ne le regrette pas, puisque je ne l'avais vraiment épousée que par

condescendance pour vous, par faiblesse, parce qu'il faut se marier et

que toutes les femmes, hormis une seule que je ne puis avoir, ne me

sont rien...

Mais cela ne rassurait pas le duc de Sairmeuse.

--C'est fort joli ce galimatias sentimental, dit-il; vous n'en avez

pas moins perdu la fortune politique de notre maison.

Un fin sourire glissa sur les lèvres de Martial:

--Je crois au contraire que je la sauve, dit-il. Ne nous abusons pas,

toute cette affaire du soulèvement de Montaignac est abominable, et

vous devez bénir l'occasion qui vous est offerte de dégager votre

responsabilité. Avec un peu d'adresse, vous pouvez rejeter tout

l'odieux des représailles sur le marquis de Courtomieu et ne garder

pour vous que le prestige du service rendu...

Le duc se déridait, il entrevoyait le plan de son fils.

--Jarnibieu!... marquis, s'écria-t-il, savez-vous que c'est une idée

cela!... Savez-vous que dès maintenant, je crains infiniment moins le

Courtomieu?...

Martial était devenu pensif.

--Ce n'est pas lui que je crains, murmura-t-il, mais sa fille... ma

femme.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 75 / 98 题