XXXVI

Femme par la grâce et par la beauté, femme par le dévouement et la

tendresse, Marie-Anne savait trouver en elle-même une vaillance

virile. Son énergie et son sang-froid, en ces jours désolés, furent

l'admiration et l'étonnement de tous ceux qui l'approchèrent.

Mais les forces humaines sont bornées... Toujours, après des efforts

exorbitants, un moment arrive où la chair défaillante trahit la plus

ferme volonté.

Quand Marie-Anne voulut se remettre en route, elle sentit qu'elle

était à bout: ses pieds gonflés ne la soutenaient plus, ses jambes se

dérobaient sous elle, la tête lui tournait, des nausées soulevaient

son estomac, et un froid glacial, intense, lui montait jusqu'au cœur.

Maurice et le vieux soldat durent la soutenir, la porter presque.

Heureusement il n'était pas fort éloigné ce village dont les fugitifs

apercevaient le clocher à travers la brume matinale.

Déjà ces infortunés distinguaient les premières maisons quand le

caporal s'arrêta brusquement en jurant.

--Milliard de tonnerres!... s'écria-t-il, et mon uniforme!... Entrer

avec ce fourniment dans ce méchant village, ce serait se jeter dans la

gueule du loup!... Le temps de nous asseoir et nous serions ramassés

par les gendarmes piémontais... Faut attendre!...

Il réfléchit, tortillant furieusement sa moustache, puis d'un ton qui

eût fait frémir et fuir un passant:

--À la guerre comme à la guerre!... fit-il. Faut acheter un équipement

à «la foire d'empoigne!» Le premier pékin qui passe...

--Mais j'ai de l'argent, interrompit Maurice, en débouclant une

ceinture pleine d'or qu'il avait placée sous ses habits le soir du

soulèvement.

--Eh!... que ne le disiez-vous!... Nous sommes des bons, cela étant...

Donnez, j'aurai vite trouvé quelque bicoque aux environs...

Il s'éloigna, et ne tarda pas à reparaître affublé d'un costume de

paysan qu'on eût dit fait pour lui. Sa figure maigre disparaissait

sous un immense chapeau...

--Maintenant, pas accéléré, en avant, marche!... dit-il à Maurice et à

Marie-Anne qui le reconnaissaient à peine.

Le village où ils arrivaient, le premier après la frontière,

s'appelait Saliente. Ils lurent ce nom sur un poteau.

La quatrième maison était une hôtellerie, «_Au Repos des Voyageurs_.»

Ils y entrèrent, et d'un ton bref commandèrent à la maîtresse de

conduire la jeune dame à une chambre et de l'aider à se coucher.

On obéit, et Maurice et le vieux soldat passant dans la salle commune,

demandèrent quelque chose à manger.

On les servit, mais les regards qu'on arrêtait sur eux n'étaient rien

moins que bienveillants. Évidemment, on les tenait pour très-suspects.

Un gros homme, qui semblait le patron de l'hôtellerie, rôda autour

d'eux un bon moment, les examinant du coin de l'œil, et finalement il

leur demanda leurs noms.

--Je me nomme Dubois, répondit Maurice sans hésiter, je voyage pour

mon commerce, avec ma femme qui est là-haut et mon fermier que

voici...

Cette vivacité heureuse décida un peu l'hôtelier, et atteignant un

petit registre crasseux il se mit à y consigner les réponses.

--Et quel commerce faites-vous? interrogea-t-il encore.

--Je viens dans votre sacré pays de curieux pour acheter des mulets,

répondit Maurice en frappant sur sa ceinture.

Au son de l'or, le gros homme souleva son bonnet de laine. L'élève des

mulets était la richesse de la contrée, le bourgeois était bien jeune,

mais il avait le gousset garni: cela ne suffisait-il pas?

--Vous m'excuserez, reprit l'hôte d'un tout autre ton; c'est que,

voyez-vous, nous sommes très-surveillés; il y a du tapage, à ce qu'il

parait, vers Montaignac...

L'imminence du péril et le sentiment de la responsabilité donnaient à

Maurice un aplomb qu'il ne se connaissait pas. C'est de l'air le

plus dégagé qu'il débita une histoire passablement plausible, pour

expliquer son arrivée matinale, à pied, avec une jeune femme malade.

Il s'applaudissait de son adresse, mais le vieux caporal était moins

satisfait.

--Nous sommes trop près de la frontière pour bivaquer ici,

grogna-t-il. Dès que la jeune dame sera sur pieds, faudra graisser nos

escarpins.

Il croyait et Maurice espérait comme lui que vingt-quatre heures de

repos absolu rétabliraient Marie-Anne.

Ils se trompaient, car elle avait été atteinte aux sources même de la

vie.

À vrai dire, elle ne semblait pas souffrir, mais elle demeurait

immobile et comme engourdie dans une torpeur glacée, dont rien

n'était capable de la tirer. On lui parlait, elle ne répondait pas.

Entendait-elle, comprenait-elle? c'était au moins douteux.

Par un rare bonheur, la mère de l'hôtelier se trouvait être une

vieille brave femme, qui ne quittait pas le chevet de Marie-Anne... de

Mme Dubois, comme on disait à l'hôtellerie du _Repos des Voyageurs_.

--Rassurez-vous, disait-elle à Maurice, qu'elle voyait dévoré

d'inquiétude, je connais des herbes, cueillies dans la montagne, au

clair de lune... vous verrez...

Connaissait-elle des herbes, en effet, la nature violentée reprit-elle

seule son équilibre, toujours est-il que dans la soirée du troisième

jour, on entendit Marie-Anne murmurer quelques paroles.

--Pauvre jeune fille!... disait-elle, pauvre malheureuse!...

C'était d'elle-même qu'elle parlait.

Par un phénomène fréquent, après les crises où a sombré

l'intelligence, elle doutait de soi, ou pour mieux dire, elle se

percevait double.

Il lui semblait que c'était une autre qui avait été victime de tous

les malheurs dont le souvenir, peu à peu, lui revenait, trouble et

confus comme les réminiscences d'un rêve pénible, au matin...

Toutes les scènes douloureuses et sanglantes qui avaient empli les

derniers mois de sa vie, se déroulaient devant elle, comme les actes

divers d'un drame sur un théâtre.

Que d'événements, depuis ce dimanche d'août, où, sortant de l'église

avec son père, elle avait appris l'arrivée du duc de Sairmeuse.

Et tout cela avait tenu dans huit mois!...

Quelle différence entre ce temps où elle vivait heureuse, honorée et

enviée, dans ce beau château de Sairmeuse dont elle se croyait la

maîtresse, et l'heure présente, où elle gisait fugitive et abandonnée,

dans une misérable chambre d'auberge, soignée par une vieille femme

qu'elle ne connaissait pas, sans autre protection que celle d'un vieux

soldat qui avait déserté, et celle de son amant proscrit... Car elle

avait un amant!...

De ce grand naufrage de ses chères ambitions et de toutes ses

espérances, de sa fortune, de son bonheur, et de son avenir, elle

n'avait pas même sauvé son honneur de jeune fille!...

Mais était-elle responsable toute seule?

Qui donc lui avait imposé le rôle odieux qu'elle avait joué entre

Maurice, Martial et Chanlouineau?

À ce dernier nom traversant sa pensée, toute la scène du cachot,

soudainement, lui apparut comme aux lueurs d'un éclair.

Chanlouineau, condamné à mort, lui avait remis une lettre en lui

disant:

--Vous la lirez quand je ne serai plus...

Elle pouvait la lire, maintenant qu'il était tombé sous les balles!...

Mais qu'était-elle devenue?... Depuis le moment où elle l'avait reçue

elle n'y avait pas pensé...

Elle se souleva, et d'une voix brève:

--Ma robe!... demanda-t-elle à la vieille assise près du lit,

donnez-moi ma robe!...

La vieille obéit, et d'une main fiévreuse Marie-Anne palpa la poche.

Elle eut une exclamation de joie, elle sentait un froissement sous

l'étoffe, elle tenait la lettre.

Elle l'ouvrit, la lut lentement à deux reprises et, se laissant

retomber sur son oreiller, fondit en larmes...

Inquiet, Maurice s'approcha.

--Qu'avez-vous, mon Dieu!... demanda-t-il d'une voix émue.

Elle lui tendit la lettre en disant:

--Lisez.

Chanlouineau n'était qu'un pauvre paysan.

Toute son instruction lui venait d'un vieil instituteur de campagne,

dont il avait fréquenté l'école pendant trois hivers, et qui

s'inquiétait infiniment moins de l'application de ses élèves que de la

grosseur de la bûche qu'ils apportaient chaque matin.

Sa lettre, écrite sur le papier le plus commun, avait été fermée avec

un de ces maîtres pains à cacheter, larges et épais comme une pièce de

deux sous, que l'épicier de Sairmeuse débitait au quarteron.

Pénible était l'écriture. Lourde et toute tremblée, elle trahissait la

main roide de l'homme qui a manié la bêche plus que la plume.

Les lignes s'en allaient en zig-zag, vers le haut ou vers le bas de la

page, et les fautes d'orthographes s'y enlaçaient...

Mais si l'écriture était d'un paysan vulgaire, la pensée était digne

des plus nobles et des plus fiers, des plus hauts selon le monde.

Voici ce qu'avait écrit Chanlouineau, la veille, très-probablement, du

soulèvement:

«Marie-Anne,

«Le complot va donc éclater. Qu'il réussisse ou qu'il échoue, j'y

serai tué... Cela a été décidé par moi et arrêté le jour où j'ai su

que vous ne pouviez plus ne pas épouser Maurice d'Escorval.

«Mais le complot ne réussira pas, et je connais assez votre père pour

savoir qu'il ne voudra pas survivre à sa défaite.

«Si Maurice et votre frère Jean venaient à être frappés mortellement,

que deviendriez-vous, ô mon Dieu?... En seriez-vous donc réduite à

tendre la main aux portes?...

«Je ne fais que penser à cela en dedans de moi, continuellement. J'ai

bien réfléchi et voici ma dernière volonté:

«Je vous donne et lègue en toute propriété, tout ce que je possède:

«Ma maison de la Borderie, avec le jardin et les vignes qui en

dépendent, les taillis et les pâtures de Bérarde et cinq pièces de

terre au Valrollier.

«Vous trouverez le détail de cela et de diverses choses encore dans

mon testament en votre faveur, déposé chez le notaire de Sairmeuse...

«Vous pouvez accepter sans craindre, car n'ayant point de parents je

suis maître de mon bien.

«Si vous ne voulez pas rester dans le pays, le notaire vous trouvera

aisément du tout une quarantaine de mille-francs...

«Mais vous ferez bien, surtout en cas de malheur, de rester dans notre

contrée. La maison de la Borderie est commode à habiter, depuis que

j'ai fait diviser le bas en trois pièces, et que j'ai fait réparer le

fourneau de la cuisine.

«Au premier est une chambre qui a été arrangée par le plus fameux

tapissier de Montaignac... qu'elle devienne la vôtre.

«J'avais voulu qu'on y mit tout ce qu'on connaît de plus beau, dans un

temps où j'étais fou, et où je me disais que peut-être cette chambre

serait la nôtre. Les droits de «main-morte» seront chers, mais j'ai un

peu de comptant. En soulevant la pierre du foyer de la belle chambre,

vous trouverez dans une cachette trois cent vingt-sept louis d'or et

cent quarante écus de six livres...

«Si vous refusiez cette donation, c'est que vous voudriez me

désespérer jusque dans la terre... Acceptez, sinon pour vous, du moins

pour... je n'ose pas écrire cela, mais vous ne me comprenez que trop.

«Si Maurice n'est pas tué, et je tâcherai d'être toujours entre les

balles et lui, il vous épousera... Alors, il vous faudra peut-être son

consentement pour accepter ma donation. J'espère qu'il ne le refusera

pas. On n'est pas jaloux de ceux qui sont morts!

«Il sait bien d'ailleurs que jamais vous n'avez eu un regard pour le

pauvre paysan qui vous a tant aimée...

«Ne vous offensez pas de tout ce que je vous marque; je suis comme si

j'étais à l'agonie, n'est-ce pas, et je n'en réchapperai pas, bien

sûr...

«Allons... adieu, Marie-Anne.

«CHANLOUINEAU.»

Maurice, lui aussi, relut à deux reprises avant de la rendre, cette

lettre où palpitait à chaque mot une passion sublime.

Il se recueillit un moment, et d'une voix étouffée:

--Vous ne pouvez refuser, prononça-t-il, ce serait mal!

Son émotion était telle, que se sentant impuissant à la dissimuler, il

sortit.

Il était comme foudroyé par la grandeur d'âme de ce paysan qui, après

lui avoir sauvé la vie à la Croix-d'Arcy, avait arraché le baron

d'Escorval aux exécuteurs, qui mourait pour n'avoir pu être aimé, qui

jamais n'avait laissé échapper une plainte ni un reproche, et dont la

protection s'étendait par delà le tombeau sur la femme qu'il avait

adorée.

Se comparant à ce héros obscur, Maurice se trouvait petit, médiocre,

indigne...

Qu'adviendrait-il, grand Dieu! si cette comparaison se présentait

jamais à l'esprit de Marie-Anne!... Comment lutter, comment écarter ce

souvenir écrasant, on ne se mesure pas contre une ombre...

Chanlouineau s'était trompé: on peut être jaloux des morts!...

Mais cette poignante jalousie, ces pensées douloureuses, Maurice sut

les ensevelir au plus profond de son âme, et les jours qui suivirent,

il se montra avec un visage calme dans la chambre de Marie-Anne.

Car elle ne se rétablissait toujours pas, l'infortunée...

Elle avait repris la pleine possession de son intelligence, mais les

forces ne lui revenaient pas. Il lui était impossible de se lever, et

Maurice ne pouvait songer à quitter Saliente, encore qu'il sentît que

le terrain y brûlait sous les pieds.

Même, cette faiblesse persistante commençait à étonner la vieille

garde-malade. Sa foi en ses herbes cueillies au clair de la lune en

était presque ébranlée.

L'honnête caporal Bavois parla le premier de consulter «un major»,

s'il s'en trouvait un, toutefois, ajoutait-il «dans ce pays de

sauvages.»

Oui, il se trouvait un médecin aux environs, et même un homme d'une

expérience supérieure. Attaché autrefois à la cour si brillante du

prince Eugène, il avait tout à coup quitté Milan et était venu cacher,

en cette contrée perdue, un désespoir d'amour, prétendaient les uns,

les déceptions de son ambition, assuraient les autres.

C'est à ce médecin que Maurice eut recours, non sans de longues

indécisions, après une conférence avec Marie-Anne.

Il vint un matin, monté sur un petit bidet, et avant de se faire

conduire à la chambre de la malade, il s'entretint assez longtemps

avec Maurice, dans la cour de l'hôtellerie, tout en marchant.

C'était un de ces hommes auxquels on ne saurait assigner d'âge, qui

semblent vieillis plutôt que vieux.

Il était grand, maigre et un peu voûté. Son passé, quel qu'il fût,

avait creusé sur son front des rides profondes, et ses regards, quand

il fixait son interlocuteur, étaient plus aigus et plus tranchants que

des bistouris.

Il resta près d'un quart d'heure enfermé avec Marie-Anne, et quand il

sortit, il attira Maurice à part.

--Cette jeune dame est enceinte, prononça-t-il.

Là était le secret des hésitations de Maurice. Il ne répondit pas, et

alors le médecin ajouta:

--Cette jeune dame est-elle véritablement votre femme, monsieur...

Dubois?

Il insistait d'une façon si étrange sur ce nom: Dubois; ses yeux

avaient un éclat si insoutenable, que Maurice se sentit rougir

jusqu'au blanc des yeux.

--Je ne m'explique pas votre question, monsieur!... dit-il avec un

accent irrité.

Le médecin haussa légèrement les épaules.

--Je vous ferai des excuses, si vous le voulez, reprit-il...

seulement, je vous ferai remarquer que vous êtes bien jeune pour

un mari; que vous avez les mains bien douces pour un maquignon en

tournée!... Quand on parle à la jeune dame de son mari, elle devient

cramoisie!... L'homme qui vous accompagne a de terribles moustaches

pour un fermier!... Après cela, vous me direz qu'il y a eu des

troubles, de l'autre côté de la frontière, à Montaignac.

De pourpre qu'il était, Maurice était devenu blême.

Il se sentait découvert; il se voyait aux mains de ce médecin.

Que faire?... Nier! À quoi bon!

Il songea que s'abandonner est parfois la suprême prudence, que

l'extrême confiance force souvent la discrétion... et d'une voix émue:

--Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, dit-il... L'homme qui

m'accompagne et moi, sommes des réfugiés, sans doute condamnés à mort

en France à cette heure.

Et sans laisser au docteur le temps de répondre, il lui dit quels

terribles événements l'avaient amené à Saliente, et l'histoire

navrante de ses amours. Il n'omit rien. Il ne cacha ni son nom, ni

celui de Marie-Anne.

Le médecin, quand il eut terminé, lui serra la main...

--C'est bien quelque chose comme cela que je devinais, dit-il.

Croyez-moi, monsieur... Dubois, ne vous attardez pas ici. Ce que

j'ai vu, d'autres peuvent le voir. Et surtout ne prévenez pas votre

hôtelier de votre départ. Il n'a pas été dupe de vos explications.

L'intérêt seul lui a fermé la bouche. Il vous a vu de l'or, tant que

vous en dépenserez chez lui, il se taira... s'il vous savait à la

veille de lui échapper, il parlerait peut-être...

--Eh!... monsieur, comment partir?...

--Dans deux jours la jeune dame sera sur pied, interrompit le docteur.

Il parut se recueillir, ses yeux se voilèrent comme si la situation de

Maurice lui eût rappelé de cruels souvenirs, et d'une voix profonde il

ajouta:

--Et croyez-moi... Au prochain village arrêtez-vous et donnez votre

nom à Mlle Lacheneur.

Une telle surprise se peignit sur les traits de Maurice, que le

médecin dut supposer qu'il s'expliquait mal.

--Je veux dire, insista-t-il, avec une certaine amertume, qu'un

honnête homme ne peut hésiter à épouser au plus tôt cette malheureuse

jeune fille.

Le conseil avait paru presque ridicule à Maurice; la leçon l'irrita.

--Eh! monsieur, s'écria-t-il, avez-vous réfléchi à ce que vous me

conseillez! Comment voulez-vous que moi, proscrit, condamné à mort

peut-être, je me procure les pièces qu'on exige pour un mariage!...

Le médecin hochait la tête.

--Permettez!... Vous n'êtes plus en France, monsieur d'Escorval, vous

êtes en Piémont...

--Raison de plus...

--Non, parce qu'en ce pays on se marie encore, on peut se marier du

moins, sans toutes les formalités qui vous préoccupent.

Maurice était devenu attentif.

--Est-ce possible!... exclama-t-il.

--Oui!... qu'un prêtre se trouve, qui consente à votre union, à

vous inscrire sur le registre de sa paroisse et à vous donner un

certificat, et vous serez unis si indissolublement, Mlle Lacheneur et

vous, que jamais la cour de Rome ne vous accorderait le divorce...

Suspecter la vérité de ces affirmations était difficile, et cependant

Maurice doutait encore.

--Ainsi, monsieur, fit-il, tout hésitant, je trouverais un prêtre qui

consentirait...

Le médecin se taisait, on eût dit qu'il se reprochait de s'être tant

avancé, et de s'occuper ainsi d'une affaire qui n'était pas sienne.

Puis, tout à coup, d'un ton brusque, il reprit:

--Écoutez-moi bien, monsieur d'Escorval. Je vais me retirer; mais

avant j'aurai soin de recommander à la malade beaucoup d'exercice...

Je le lui ordonnerai devant vos hôtes. En conséquence, après-demain,

mercredi, vous louerez des mules et vous partirez, Mlle Lacheneur,

le vieux soldat et vous, comme pour vous promener... Vous pousserez

jusqu'à Vigano, à trois lieues d'ici, c'est là que je demeure...

Je vous conduirai à un prêtre qui est mon ami, et qui, sur ma

recommandation, fera ce que vous lui demanderez... Réfléchissez.

Dois-je vous attendre mercredi?...

--Oh! oui, monsieur, oui!... Et comment vous remercier?...

--En ne me remerciant pas!... Allons, voici l'hôtelier, redevenez M.

Dubois.

Maurice était ivre de joie. Il comprenait fort bien toute

l'irrégularité d'un tel mariage, mais il était persuadé qu'il

rassurerait la conscience troublée de Marie-Anne. Pauvre fille!... Le

sentiment de sa faute la tuait.

Il ne lui parla de rien; cependant redoutant un événement imprévu qui

peut-être anéantirait ses projets.

--La bercer d'espérances qui ne se réaliseraient pas serait cruel,

pensait-il.

Mais le vieux médecin ne s'était pas avancé à la légère, et tout

devait se passer comme il l'avait promis.

Un prêtre de Vigano bénit le mariage de Maurice d'Escorval et de

Marie-Anne Lacheneur, et après les avoir inscrits sur le registre de

son église, leur délivra un certificat que signèrent comme témoins le

médecin et le caporal Bavois...

Le soir même, les mules étaient renvoyées à Saliente, et les fugitifs

qui avaient à redouter les bavardages de l'hôtelier se remettaient en

route.

L'abbé Midon, au moment de quitter Maurice, lui avait expressément

recommandé de gagner Turin le plus tôt possible.

--C'est une grande ville, lui avait-il dit, vous y serez perdu comme

dans la foule. J'y ai de plus un ami, dont voici le nom et l'adresse;

vous irez le voir, et j'espère, par lui, vous faire passer des

nouvelles de votre père.

C'est donc vers Turin que Maurice, Marie-Anne et le caporal Bavois se

dirigeaient.

Mais ils n'avançaient que lentement, obligés qu'ils étaient d'éviter

les routes fréquentées et de renoncer aux moyens ordinaires de

transport.

Selon le hasard des localités, ils louaient une mauvaise charrette,

des chevaux le plus souvent, et du lever du soleil à la nuit, ils

marchaient.

Ces fatigues qui, en apparence, eussent dû achever Marie-Anne, la

remirent... Après cinq ou six jours, les forces lui revenaient et le

sang remontait à ses joues pâlies.

--Le sort se lasserait-il donc? lui disait Maurice. Qui sait quelles

récompenses nous garde l'avenir!...

Non, le sort ne se lassait pas, ce n'était qu'un répit de la

destinée...

Par une belle matinée d'avril, les proscrits s'étaient arrêtés, pour

déjeuner, dans une auberge à l'entrée d'un gros bourg...

Maurice, le repas fini, venait de quitter la table pour payer

l'hôtesse, quand un cri déchirant le ramena...

Marie-Anne, pâle et les yeux égarés agitait un journal, et d'une voix

rauque disait:

--La!... Maurice... Regarde!

C'était un journal français, vieux de quinze jours, oublié sans doute

par quelque voyageur, et qui depuis traînait sur les tables...

Maurice le prit et lut:

«Hier, a été exécuté Lacheneur, le chef des révoltés de Montaignac.

Ce misérable perturbateur a conservé jusque sur l'échafaud l'audace

coupable dont il avait donné tant de preuves...»

Tout le reste de l'article, écrit sous l'empire des idées de M. de

Sairmeuse et du marquis de Courtomieu, était sur ce ton.

--Mon père a été exécuté! reprit Marie-Anne d'un air sombre, et je

n'étais pas là, moi, sa fille, pour recueillir sa volonté suprême et

son dernier regard...

Elle se leva, et d'un ton bref et impérieux:

--Je n'irai pas plus loin, déclara-t-elle; il faut revenir sur nos

pas, à l'instant, sans perdre une minute! je veux rentrer en France...

Rentrer en France... s'exposer à des périls mortels!... À quoi bon!...

Le malheur affreux n'était-il pas irréparable?...

C'est ce que fit remarquer le caporal Bavois; bien timidement, par

exemple!... Il tremblait, ce vieux soldat, qu'on ne le soupçonnât

d'avoir peur...

Mais Maurice ne l'écouta pas.

Il frissonnait!... Il lui semblait que le baron d'Escorval avait dû

être atteint et frappé en même temps que M. Lacheneur.

--Oui, partons, s'écria-t-il, rentrons!...

Et comme il ne devait plus être question de prudence, jusqu'au moment

où ils fouleraient le sol français, ils se procurèrent une voiture

pour les conduire, par la grande route, jusqu'au point le plus

rapproché de la frontière.

Mais une grave question, terrible, contenant tout leur avenir,

préoccupait Maurice et Marie-Anne pendant que les chevaux les

emportaient.

Marie-Anne avouerait-elle sa grossesse?

Elle le voulait, disant que qui a commis la faute doit se résigner au

châtiment et à l'humiliation...

Maurice frémissait à l'idée seule des mépris qui attendent une pauvre

jeune fille séduite, la suppliait, la conjurait, les larmes aux yeux,

de dissimuler, de se cacher...

--Notre certificat de mariage, disait-il, n'imposerait pas silence aux

méchants... Que de misères alors!... Il faut cacher ce qui est, il

le faut!... Nous ne rentrons en France que pour quelques jours, sans

doute.

Malheureusement, Marie-Anne céda.

--Vous le voulez, dit-elle, j'obéirai, personne ne saura rien...

Le lendemain, qui était le 17 avril, à la tombée de la nuit, les

fugitifs arrivaient à la ferme du père Poignet.

Maurice et le caporal Bavois étaient déguisés en paysans...

Le vieux soldat avait fait à la sûreté commune un sacrifice qui lui

avait tiré une larme:

Il avait coupé sa moustache.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 71 / 98 题