XXXIII

Eh bien!... il y eut une femme, une jeune fille, que n'émurent ni ne

touchèrent les lamentables scènes dont Montaignac était le théâtre.

Mlle Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au

milieu d'une population en deuil; ses yeux si beaux restèrent secs

pendant que coulaient tant de pleurs.

Fille d'un homme qui, durant une semaine, exerça une véritable

dictature, elle n'essaya pas d'arracher au bourreau un seul des

malheureux qui furent jetés à la commission militaire.

On avait arrêté sa voiture sur le grand chemin!... Voilà le crime que

Mlle de Courtomieu ne pouvait oublier...

Elle n'avait dû qu'à l'intercession de Marie-Anne, de n'être pas

retenue prisonnière. Voilà ce qu'il était au-dessus de ses forces de

pardonner.

Aussi, est-ce avec l'exagération du ressentiment que le lendemain,

en arrivant à Montaignac, elle avait raconté à son père ce qu'elle

appelait «ses humiliations,» l'incroyable arrogance de la fille de

Lacheneur et l'épouvantable brutalité des paysans.

Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait à

déposer contre le baron d'Escorval, elle répondit froidement:

--Je crois que c'est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu'il soit

pénible.

Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa

déposition serait un arrêt de mort, elle persista, parant sa haine et

son insensibilité des noms de vertu et de sacrifice à la bonne cause.

Au moins faut-il lui rendre cette justice que son témoignage fut

sincère.

Elle croyait réellement, en son âme et conscience, que c'était le

baron d'Escorval qui se trouvait parmi les conjurés sur la route de

Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqué l'opinion.

Cette erreur de Mlle Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens,

venait de l'habitude où on était dans le pays de ne jamais désigner

Maurice que par son prénom.

En parlant de lui, on disait: M. Maurice. Quand on disait M.

d'Escorval, c'est qu'il s'agissait du baron.

Du reste, une fois cette accablante déposition écrite et signée de sa

jolie et petite écriture aristocratique, bien fine et bien sèche,

Mlle de Courtomieu affecta pour les événements la plus profonde

indifférence.

Elle voulait qu'il fût bien dit que rien de ce qui touchait des gens

de rien, comme ces pauvres paysans, n'était capable de troubler la

sérénité de son orgueil.

On ne l'entendit pas adresser une seule question.

Mais cette superbe indifférence était jouée. En réalité, au fond de

son âme, Mlle de Courtomieu bénissait cette conspiration avortée qui

faisait verser tant de larmes et tant de sang.

Marie-Anne n'était-elle pas, la pauvre jeune fille, emportée par le

tourbillon des événements!...

--Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai

vite fait oublier cette effrontée qui l'avait ensorcelé.

Chimères!... Le charme s'était évanoui qui avait fait flotter indécise

la passion de Martial entre Mlle de Courtomieu et la fille de

Lacheneur.

Surpris d'abord par les grâces pénétrantes de Mlle Blanche, il avait

fini par distinguer l'expérience cruelle et la profondeur de calcul

dissimulées sous les apparences d'une adorable candeur.

Mis en garde, il découvrit vite la froide ambitieuse sous la

pensionnaire naïve, il comprit la sécheresse de son âme, ses vanités

féroces, son égoïsme, et la comparant à la noble et généreuse

Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu'éloignement.

Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais

uniquement par suite de cette légèreté qui était le fond de son

caractère, poussé par cet inexplicable sentiment qui parfois nous

détermine aux actions qui nous sont le plus désagréables, et aussi par

désœuvrement, par découragement, par désespoir, parce qu'il sentait

bien que Marie-Anne était perdue pour lui.

Enfin, il se disait qu'il y avait eu parole échangée entre le duc de

Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-même avait promis, que

Mlle Blanche était sa fiancée...

Était-ce la peine de rompre des engagements publics?... Ne faudrait-il

pas finir par se marier un jour?... Pourquoi ne se pas marier ainsi

qu'il était convenu! Autant épouser Mlle de Courtomieu que toute

autre, puisqu'il était sûr que la seule femme qu'il eût aimée, la

seule qu'il pût aimer, ne serait jamais sienne.

Froid et maître de lui près d'elle, et certain qu'il resterait de

même, il lui fut aisé de jouer la comédie merveilleuse de l'amour,

avec cette perfection et ce charme que n'atteint jamais, cela est

triste à dire, un sentiment vrai.

Son amour-propre, bien qu'il ne fût point fat, y trouvait son compte,

et aussi cet instinct de duplicité qui perpétuellement mettait en

contradiction ses actes et ses pensées.

Mais pendant qu'il paraissait ne s'occuper que de son mariage, tandis

qu'il berçait Mlle Blanche, enivrée, de rêves décevants et des plus

doux projets d'avenir, il ne s'inquiétait que du baron d'Escorval.

Qu'étaient devenus, après leur évasion, le baron et le caporal

Bavois?... Qu'étaient devenus tous ceux qui étaient allés les

attendre,--Martial le savait,--au bas du rocher, Mme d'Escorval et

Marie-Anne, l'abbé Midon et Maurice, et aussi quatre officiers à la

demi-solde?...

C'était donc dix personnes en tout qui s'étaient enfuies.

Et il en était à se demander comment tant de gens avaient pu

disparaître comme cela, tout à coup, sans laisser de traces, sans

seulement avoir été aperçues...

--Ah! il n'y a pas à dire, pensait Martial, cela dénote une habileté

supérieure... je reconnais la main du prêtre...

L'habileté en effet était grande, car les recherches ordonnées par

M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une

fiévreuse activité.

Cette activité même désolait le duc et le marquis, mais qu'y

pouvaient-ils?...

Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se

passionnent tout d'abord. Ils avaient imprudemment excité le zèle de

leurs subalternes, et maintenant que ce zèle allait à l'encontre de

leurs intérêts et de leurs désirs, ils ne pouvaient ni le modérer, ni

même se dispenser de le louer.

Ils ne songeaient cependant pas sans terreur à ce qui se passerait si

le baron d'Escorval et Bavois étaient repris.

Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la liberté?

Évidemment, non. Ils n'étaient certains que de la complicité de

Martial, puisque Martial seul avait parlé au vieux caporal, mais

c'était assez pour tout perdre.

Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines.

Un seul témoin déclarait que, le matin de l'évasion, au petit jour, il

avait rencontré, non loin de la citadelle, un groupe d'une dizaine de

personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre.

Rapproché des circonstances des cordes et du sang, ce témoignage

faisait frémir Martial.

Il avait noté un autre indice encore, révélé par la suite de

l'enquête.

Tous les soldats de service la nuit de l'évasion ayant été interrogés,

voici ce que l'un d'eux avait déclaré:

--«J'étais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers

deux heures et demie, après qu'on eût écroué Lacheneur, je vis venir

à moi un officier. Il me donna le mot d'ordre, naturellement je le

laissai passer. Il a traversé le corridor et est entré dans la chambre

voisine de celle où était enfermé M. d'Escorval et en est ressorti au

bout de cinq minutes...»

--«Reconnaîtriez-vous cet officier?» avait-on demandé à ce

factionnaire.

Et il avait répondu:

--«Non, parce qu'il avait un manteau dont le collet était relevé

jusqu'à ses yeux.»

Quel pouvait être ce mystérieux officier? qu'était-il allé faire dans

la chambre où les cordes avaient été déposées?...

Martial se mettait l'esprit à la torture sans trouver une réponse à

ces deux questions.

Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet.

--Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison

des adhérents assez nombreux? Tenez pour certain que ce visiteur qui

se cachait si exactement était un complice qui, prévenu par Bavois,

venait savoir si on avait besoin d'un coup de main.

C'était une explication et plausible même: cependant elle ne pouvait

satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette

affaire un secret qui irritait sa curiosité.

--Il est inconcevable, pensait-il avec dépit, que M. d'Escorval n'ait

pas daigné me faire savoir qu'il est en sûreté!... Le service que je

lui ai rendu valait bien cette attention.

Si obsédante devint son inquiétude, qu'il résolut de recourir à

l'adresse de Chupin, encore que ce traître lui inspirât une répugnance

extrême.

Mais n'obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur.

Ayant touché le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui

l'avaient fasciné, Chupin avait déserté la maison du duc de Sairmeuse.

Retiré dans une auberge des faubourgs, il passait ses journées tout

seul, dans une grande chambre du premier étage.

La nuit, il se barricadait et buvait... Et jusqu'au jour, le plus

souvent, on l'entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis

imaginaires.

Cependant il n'osa pas résister à l'ordre que lui porta un soldat de

planton, d'avoir à se rendre sur-le-champ à l'hôtel de Sairmeuse.

--Je veux savoir ce qu'est devenu le baron d'Escorval, lui demanda

Martial à brûle-pourpoint.

Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui était de bronze autrefois, et

une fugitive rougeur courut sous le hâle de ses joues.

--La police de Montaignac est là, répondit-il d'un ton bourru, pour

contenter la curiosité de monsieur le marquis... Moi je ne suis pas de

la police...

Était-ce sérieux?... N'attendait-il pas plutôt qu'on eût intéressé sa

cupidité? Martial le pensa.

--Tu n'auras pas à te plaindre de ma générosité, lui dit-il, je te

paierai bien...

Mais voilà qu'à ce mot payer, qui huit jours plus tôt eût allumé dans

son œil l'éclair de la convoitise, Chupin parut transporté de fureur.

--Si c'est pour me tenter encore que vous m'avez fait venir,

s'écria-t-il, mieux valait me laisser tranquille à mon auberge.

--Qu'est-ce à dire, drôle!...

Cette interruption, le vieux maraudeur ne l'entendit même pas; il

poursuivait avec une violence croissante:

--On m'avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la

bonne cause... je l'ai livré et on me traite comme si j'avais commis

le plus grand des crimes... Autrefois, quand je vivais de braconnage

et de maraude, on me méprisait peut-être, mais on ne me fuyait pas...

On m'appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on

trinquait tout de même avec moi!... Aujourd'hui que j'ai deux

mille pistoles, on se sauve de moi comme d'une bête venimeuse. Si

j'approche, on recule; quand j'entre quelque part, on sort...

Le souvenir des injures qu'il avait subies lui était si cruel qu'il

paraissait véritablement hors de soi.

--Est-ce donc, poursuivait-il, une action infâme que j'ai commise,

ignoble et abominable?... Alors pourquoi M. le duc me l'a-t-il

proposée?... Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente

pas, comme cela, le pauvre monde avec de l'argent. Ai-je bien agi, au

contraire?... Alors qu'on fasse des lois pour me protéger...

C'était un esprit troublé qu'il fallait rassurer, Martial le comprit.

--Chupin, mon garçon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M.

d'Escorval pour le dénoncer, loin de là... Je désire seulement que tu

te mettes en campagne pour découvrir si on a eu connaissance de son

passage à Saint-Pavin ou à Saint-Jean-de-Coche...

À ce dernier nom le vieux maraudeur devint blême.

--Vous voulez donc me faire assassiner! s'écria-t-il en pensant à

Balstain, je tiens à ma peau, moi, maintenant que je suis riche!...

Et pris d'une sorte de panique, il s'enfuit. Martial était stupéfait.

--On dirait, pensait-il, que le misérable se repent de ce qu'il a

fait.

Il n'eût pas été le seul en tout cas.

Déjà M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en étaient à se reprocher

mutuellement les exagérations de leurs premiers rapports, et les

proportions mensongères données au soulèvement.

L'ivresse d'ambition qui les avait saisis au premier moment s'étant

dissipée, ils mesuraient avec effroi les conséquences de leurs odieux

calculs.

Ils s'accusaient réciproquement de la précipitation fatale des juges,

de l'oubli de toute procédure, de l'injustice de l'arrêt rendu.

Chacun prétendait rejeter sur l'autre et le sang versé et l'exécration

publique.

Du moins, espéraient-ils obtenir la grâce des six condamnés dont ils

avaient suspendu l'exécution.

Ils ne l'obtinrent pas.

Une nuit, un courrier arriva à Montaignac, qui apportait de Paris

cette laconique dépêche:

«Les vingt-et-un condamnés doivent être exécutés.»

Quoi qu'eût pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres

entraîné par M. Decazes, ministre de la police, avait décidé que les

grâces devaient être rejetées...

Cette dépêche devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. de Courtomieu.

Ils savaient mieux que personne combien peu méritaient la mort ces

pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils

savaient, cela était prouvé et public, que de ces six condamnés deux

n'avaient pris aucune part au complot.

Que faire?

Martial voulait que son père résignât son autorité, le duc n'eut pas

ce courage.

M. de Courtomieu l'emporta. Il disait que tout cela était bien

fâcheux, mais que le vin étant tiré il fallait le boire, qu'on ne

pouvait se déjuger sans s'attirer une disgrâce éclatante.

C'est pourquoi, le lendemain, les funèbres roulements du tambour se

firent encore une fois entendre, et les six condamnés--dont deux

reconnus innocents--furent conduits sous les murs de la citadelle et

fusillés à la place même où, sept jours auparavant, étaient tombés les

quatorze malheureux qui les avaient précédés dans la mort...

Et cependant l'organisateur du complot n'était pas jugé encore.

Enfermé dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur

était tombé dans un morne engourdissement qui dura autant que sa

détention. Âme et corps, il était brisé.

Une seule fois, on vit remonter un peu de sang à son visage pâli, le

matin où le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l'interroger.

--C'est vous qui m'avez amené là où je suis, dit-il, Dieu nous voit et

nous juge!...

Malheureux homme!... ses fautes avaient été grandes, son châtiment fut

terrible.

Il avait sacrifié ses enfants aux rancunes de son orgueil blessé; il

n'eut pas cette consolation suprême de les serrer sur son cœur et

d'obtenir leur pardon avant de mourir...

Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pensée de son fils et

de sa fille, et telle était l'horreur de la situation qu'il avait

faite, qu'il n'osait demander ce qu'ils étaient devenus.

À la seule pitié d'un geôlier, il dut d'apprendre qu'on était sans

nouvelles aucunes de Jean et qu'on croyait Marie-Anne passée à

l'étranger avec la famille d'Escorval.

Renvoyé devant la Cour prévôtale, Lacheneur fut calme et digne pendant

les débats. Loin de marchander sa vie, il répondit avec la plus

entière franchise. Il n'accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses

complices.

Condamné à avoir la tête tranchée, il fut conduit à la mort le

lendemain qui était le jour du marché de Montaignac.

Malgré la pluie, il voulut faire le trajet à pied. Arrivé à

l'échafaud, il gravit les degrés d'un pas ferme, et de lui-même

s'étendit sur la planche fatale....

Quelques secondes après, le soulèvement du 4 mars comptait sa

vingt-et-unième victime.

Et le soir même, des officiers à la demi-solde s'en allaient racontant

partout que des récompenses magnifiques venaient d'être accordées

au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu'ils allaient

marier leurs enfants à la fin de la semaine.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 68 / 98 题