Eh bien!... il y eut une femme, une jeune fille, que n'émurent ni ne
touchèrent les lamentables scènes dont Montaignac était le théâtre.
Mlle Blanche de Courtomieu demeura souriante comme de coutume, au
milieu d'une population en deuil; ses yeux si beaux restèrent secs
pendant que coulaient tant de pleurs.
Fille d'un homme qui, durant une semaine, exerça une véritable
dictature, elle n'essaya pas d'arracher au bourreau un seul des
malheureux qui furent jetés à la commission militaire.
On avait arrêté sa voiture sur le grand chemin!... Voilà le crime que
Mlle de Courtomieu ne pouvait oublier...
Elle n'avait dû qu'à l'intercession de Marie-Anne, de n'être pas
retenue prisonnière. Voilà ce qu'il était au-dessus de ses forces de
pardonner.
Aussi, est-ce avec l'exagération du ressentiment que le lendemain,
en arrivant à Montaignac, elle avait raconté à son père ce qu'elle
appelait «ses humiliations,» l'incroyable arrogance de la fille de
Lacheneur et l'épouvantable brutalité des paysans.
Et quand le marquis de Courtomieu lui demanda si elle consentirait à
déposer contre le baron d'Escorval, elle répondit froidement:
--Je crois que c'est mon devoir, et je le remplirai, quoiqu'il soit
pénible.
Elle ne pouvait ignorer, on ne lui laissa pas ignorer que sa
déposition serait un arrêt de mort, elle persista, parant sa haine et
son insensibilité des noms de vertu et de sacrifice à la bonne cause.
Au moins faut-il lui rendre cette justice que son témoignage fut
sincère.
Elle croyait réellement, en son âme et conscience, que c'était le
baron d'Escorval qui se trouvait parmi les conjurés sur la route de
Sairmeuse, et dont Chanlouineau avait invoqué l'opinion.
Cette erreur de Mlle Blanche, qui fut celle de beaucoup de gens,
venait de l'habitude où on était dans le pays de ne jamais désigner
Maurice que par son prénom.
En parlant de lui, on disait: M. Maurice. Quand on disait M.
d'Escorval, c'est qu'il s'agissait du baron.
Du reste, une fois cette accablante déposition écrite et signée de sa
jolie et petite écriture aristocratique, bien fine et bien sèche,
Mlle de Courtomieu affecta pour les événements la plus profonde
indifférence.
Elle voulait qu'il fût bien dit que rien de ce qui touchait des gens
de rien, comme ces pauvres paysans, n'était capable de troubler la
sérénité de son orgueil.
On ne l'entendit pas adresser une seule question.
Mais cette superbe indifférence était jouée. En réalité, au fond de
son âme, Mlle de Courtomieu bénissait cette conspiration avortée qui
faisait verser tant de larmes et tant de sang.
Marie-Anne n'était-elle pas, la pauvre jeune fille, emportée par le
tourbillon des événements!...
--Maintenant, pensait-elle, le marquis me reviendra, et je lui aurai
vite fait oublier cette effrontée qui l'avait ensorcelé.
Chimères!... Le charme s'était évanoui qui avait fait flotter indécise
la passion de Martial entre Mlle de Courtomieu et la fille de
Lacheneur.
Surpris d'abord par les grâces pénétrantes de Mlle Blanche, il avait
fini par distinguer l'expérience cruelle et la profondeur de calcul
dissimulées sous les apparences d'une adorable candeur.
Mis en garde, il découvrit vite la froide ambitieuse sous la
pensionnaire naïve, il comprit la sécheresse de son âme, ses vanités
féroces, son égoïsme, et la comparant à la noble et généreuse
Marie-Anne, il ne ressentit pour elle qu'éloignement.
Il lui revint cependant, ou du moins il parut lui revenir, mais
uniquement par suite de cette légèreté qui était le fond de son
caractère, poussé par cet inexplicable sentiment qui parfois nous
détermine aux actions qui nous sont le plus désagréables, et aussi par
désœuvrement, par découragement, par désespoir, parce qu'il sentait
bien que Marie-Anne était perdue pour lui.
Enfin, il se disait qu'il y avait eu parole échangée entre le duc de
Sairmeuse et le marquis de Courtomieu, que lui-même avait promis, que
Mlle Blanche était sa fiancée...
Était-ce la peine de rompre des engagements publics?... Ne faudrait-il
pas finir par se marier un jour?... Pourquoi ne se pas marier ainsi
qu'il était convenu! Autant épouser Mlle de Courtomieu que toute
autre, puisqu'il était sûr que la seule femme qu'il eût aimée, la
seule qu'il pût aimer, ne serait jamais sienne.
Froid et maître de lui près d'elle, et certain qu'il resterait de
même, il lui fut aisé de jouer la comédie merveilleuse de l'amour,
avec cette perfection et ce charme que n'atteint jamais, cela est
triste à dire, un sentiment vrai.
Son amour-propre, bien qu'il ne fût point fat, y trouvait son compte,
et aussi cet instinct de duplicité qui perpétuellement mettait en
contradiction ses actes et ses pensées.
Mais pendant qu'il paraissait ne s'occuper que de son mariage, tandis
qu'il berçait Mlle Blanche, enivrée, de rêves décevants et des plus
doux projets d'avenir, il ne s'inquiétait que du baron d'Escorval.
Qu'étaient devenus, après leur évasion, le baron et le caporal
Bavois?... Qu'étaient devenus tous ceux qui étaient allés les
attendre,--Martial le savait,--au bas du rocher, Mme d'Escorval et
Marie-Anne, l'abbé Midon et Maurice, et aussi quatre officiers à la
demi-solde?...
C'était donc dix personnes en tout qui s'étaient enfuies.
Et il en était à se demander comment tant de gens avaient pu
disparaître comme cela, tout à coup, sans laisser de traces, sans
seulement avoir été aperçues...
--Ah! il n'y a pas à dire, pensait Martial, cela dénote une habileté
supérieure... je reconnais la main du prêtre...
L'habileté en effet était grande, car les recherches ordonnées par
M. de Courtomieu et par M. de Sairmeuse se poursuivaient avec une
fiévreuse activité.
Cette activité même désolait le duc et le marquis, mais qu'y
pouvaient-ils?...
Il leur arrivait, ce qui le plus souvent advient aux chefs qui se
passionnent tout d'abord. Ils avaient imprudemment excité le zèle de
leurs subalternes, et maintenant que ce zèle allait à l'encontre de
leurs intérêts et de leurs désirs, ils ne pouvaient ni le modérer, ni
même se dispenser de le louer.
Ils ne songeaient cependant pas sans terreur à ce qui se passerait si
le baron d'Escorval et Bavois étaient repris.
Tairaient-ils la connivence qui leur avait valu la liberté?
Évidemment, non. Ils n'étaient certains que de la complicité de
Martial, puisque Martial seul avait parlé au vieux caporal, mais
c'était assez pour tout perdre.
Heureusement, les perquisitions les plus minutieuses restaient vaines.
Un seul témoin déclarait que, le matin de l'évasion, au petit jour, il
avait rencontré, non loin de la citadelle, un groupe d'une dizaine de
personnes, hommes et femmes, qui lui avaient paru porter un cadavre.
Rapproché des circonstances des cordes et du sang, ce témoignage
faisait frémir Martial.
Il avait noté un autre indice encore, révélé par la suite de
l'enquête.
Tous les soldats de service la nuit de l'évasion ayant été interrogés,
voici ce que l'un d'eux avait déclaré:
--«J'étais de faction dans le corridor de la tour plate, quand, vers
deux heures et demie, après qu'on eût écroué Lacheneur, je vis venir
à moi un officier. Il me donna le mot d'ordre, naturellement je le
laissai passer. Il a traversé le corridor et est entré dans la chambre
voisine de celle où était enfermé M. d'Escorval et en est ressorti au
bout de cinq minutes...»
--«Reconnaîtriez-vous cet officier?» avait-on demandé à ce
factionnaire.
Et il avait répondu:
--«Non, parce qu'il avait un manteau dont le collet était relevé
jusqu'à ses yeux.»
Quel pouvait être ce mystérieux officier? qu'était-il allé faire dans
la chambre où les cordes avaient été déposées?...
Martial se mettait l'esprit à la torture sans trouver une réponse à
ces deux questions.
Le marquis de Courtomieu, lui, semblait moins inquiet.
--Ignorez-vous donc, disait-il, que le complot avait dans la garnison
des adhérents assez nombreux? Tenez pour certain que ce visiteur qui
se cachait si exactement était un complice qui, prévenu par Bavois,
venait savoir si on avait besoin d'un coup de main.
C'était une explication et plausible même: cependant elle ne pouvait
satisfaire Martial. Il entrevoyait, il pressentait au fond de cette
affaire un secret qui irritait sa curiosité.
--Il est inconcevable, pensait-il avec dépit, que M. d'Escorval n'ait
pas daigné me faire savoir qu'il est en sûreté!... Le service que je
lui ai rendu valait bien cette attention.
Si obsédante devint son inquiétude, qu'il résolut de recourir à
l'adresse de Chupin, encore que ce traître lui inspirât une répugnance
extrême.
Mais n'obtenait plus qui voulait les offices du vieux maraudeur.
Ayant touché le prix du sang de Lacheneur, ces vingt mille francs qui
l'avaient fasciné, Chupin avait déserté la maison du duc de Sairmeuse.
Retiré dans une auberge des faubourgs, il passait ses journées tout
seul, dans une grande chambre du premier étage.
La nuit, il se barricadait et buvait... Et jusqu'au jour, le plus
souvent, on l'entendait crier et chanter ou lutter contre des ennemis
imaginaires.
Cependant il n'osa pas résister à l'ordre que lui porta un soldat de
planton, d'avoir à se rendre sur-le-champ à l'hôtel de Sairmeuse.
--Je veux savoir ce qu'est devenu le baron d'Escorval, lui demanda
Martial à brûle-pourpoint.
Le vieux maraudeur tressaillit, lui qui était de bronze autrefois, et
une fugitive rougeur courut sous le hâle de ses joues.
--La police de Montaignac est là, répondit-il d'un ton bourru, pour
contenter la curiosité de monsieur le marquis... Moi je ne suis pas de
la police...
Était-ce sérieux?... N'attendait-il pas plutôt qu'on eût intéressé sa
cupidité? Martial le pensa.
--Tu n'auras pas à te plaindre de ma générosité, lui dit-il, je te
paierai bien...
Mais voilà qu'à ce mot payer, qui huit jours plus tôt eût allumé dans
son œil l'éclair de la convoitise, Chupin parut transporté de fureur.
--Si c'est pour me tenter encore que vous m'avez fait venir,
s'écria-t-il, mieux valait me laisser tranquille à mon auberge.
--Qu'est-ce à dire, drôle!...
Cette interruption, le vieux maraudeur ne l'entendit même pas; il
poursuivait avec une violence croissante:
--On m'avait dit que livrer Lacheneur ce serait servir le roi et la
bonne cause... je l'ai livré et on me traite comme si j'avais commis
le plus grand des crimes... Autrefois, quand je vivais de braconnage
et de maraude, on me méprisait peut-être, mais on ne me fuyait pas...
On m'appelait coquin, pillard, vieux filou et le reste, mais on
trinquait tout de même avec moi!... Aujourd'hui que j'ai deux
mille pistoles, on se sauve de moi comme d'une bête venimeuse. Si
j'approche, on recule; quand j'entre quelque part, on sort...
Le souvenir des injures qu'il avait subies lui était si cruel qu'il
paraissait véritablement hors de soi.
--Est-ce donc, poursuivait-il, une action infâme que j'ai commise,
ignoble et abominable?... Alors pourquoi M. le duc me l'a-t-il
proposée?... Toute la honte doit en retomber sur lui. On ne tente
pas, comme cela, le pauvre monde avec de l'argent. Ai-je bien agi, au
contraire?... Alors qu'on fasse des lois pour me protéger...
C'était un esprit troublé qu'il fallait rassurer, Martial le comprit.
--Chupin, mon garçon, dit-il, je ne te demande pas de chercher M.
d'Escorval pour le dénoncer, loin de là... Je désire seulement que tu
te mettes en campagne pour découvrir si on a eu connaissance de son
passage à Saint-Pavin ou à Saint-Jean-de-Coche...
À ce dernier nom le vieux maraudeur devint blême.
--Vous voulez donc me faire assassiner! s'écria-t-il en pensant à
Balstain, je tiens à ma peau, moi, maintenant que je suis riche!...
Et pris d'une sorte de panique, il s'enfuit. Martial était stupéfait.
--On dirait, pensait-il, que le misérable se repent de ce qu'il a
fait.
Il n'eût pas été le seul en tout cas.
Déjà M. de Courtomieu et le duc de Sairmeuse en étaient à se reprocher
mutuellement les exagérations de leurs premiers rapports, et les
proportions mensongères données au soulèvement.
L'ivresse d'ambition qui les avait saisis au premier moment s'étant
dissipée, ils mesuraient avec effroi les conséquences de leurs odieux
calculs.
Ils s'accusaient réciproquement de la précipitation fatale des juges,
de l'oubli de toute procédure, de l'injustice de l'arrêt rendu.
Chacun prétendait rejeter sur l'autre et le sang versé et l'exécration
publique.
Du moins, espéraient-ils obtenir la grâce des six condamnés dont ils
avaient suspendu l'exécution.
Ils ne l'obtinrent pas.
Une nuit, un courrier arriva à Montaignac, qui apportait de Paris
cette laconique dépêche:
«Les vingt-et-un condamnés doivent être exécutés.»
Quoi qu'eût pu dire le duc de Richelieu, le conseil des ministres
entraîné par M. Decazes, ministre de la police, avait décidé que les
grâces devaient être rejetées...
Cette dépêche devait atterrer le duc de Sairmeuse et M. de Courtomieu.
Ils savaient mieux que personne combien peu méritaient la mort ces
pauvres gens dont ils avaient voulu, trop tard, sauver la vie. Ils
savaient, cela était prouvé et public, que de ces six condamnés deux
n'avaient pris aucune part au complot.
Que faire?
Martial voulait que son père résignât son autorité, le duc n'eut pas
ce courage.
M. de Courtomieu l'emporta. Il disait que tout cela était bien
fâcheux, mais que le vin étant tiré il fallait le boire, qu'on ne
pouvait se déjuger sans s'attirer une disgrâce éclatante.
C'est pourquoi, le lendemain, les funèbres roulements du tambour se
firent encore une fois entendre, et les six condamnés--dont deux
reconnus innocents--furent conduits sous les murs de la citadelle et
fusillés à la place même où, sept jours auparavant, étaient tombés les
quatorze malheureux qui les avaient précédés dans la mort...
Et cependant l'organisateur du complot n'était pas jugé encore.
Enfermé dans un cachot voisin de celui de Chanlouineau, Lacheneur
était tombé dans un morne engourdissement qui dura autant que sa
détention. Âme et corps, il était brisé.
Une seule fois, on vit remonter un peu de sang à son visage pâli, le
matin où le duc de Sairmeuse entra dans sa prison pour l'interroger.
--C'est vous qui m'avez amené là où je suis, dit-il, Dieu nous voit et
nous juge!...
Malheureux homme!... ses fautes avaient été grandes, son châtiment fut
terrible.
Il avait sacrifié ses enfants aux rancunes de son orgueil blessé; il
n'eut pas cette consolation suprême de les serrer sur son cœur et
d'obtenir leur pardon avant de mourir...
Seul en son cachot, il ne pouvait distraire sa pensée de son fils et
de sa fille, et telle était l'horreur de la situation qu'il avait
faite, qu'il n'osait demander ce qu'ils étaient devenus.
À la seule pitié d'un geôlier, il dut d'apprendre qu'on était sans
nouvelles aucunes de Jean et qu'on croyait Marie-Anne passée à
l'étranger avec la famille d'Escorval.
Renvoyé devant la Cour prévôtale, Lacheneur fut calme et digne pendant
les débats. Loin de marchander sa vie, il répondit avec la plus
entière franchise. Il n'accusa que lui et ne nomma pas un seul de ses
complices.
Condamné à avoir la tête tranchée, il fut conduit à la mort le
lendemain qui était le jour du marché de Montaignac.
Malgré la pluie, il voulut faire le trajet à pied. Arrivé à
l'échafaud, il gravit les degrés d'un pas ferme, et de lui-même
s'étendit sur la planche fatale....
Quelques secondes après, le soulèvement du 4 mars comptait sa
vingt-et-unième victime.
Et le soir même, des officiers à la demi-solde s'en allaient racontant
partout que des récompenses magnifiques venaient d'être accordées
au marquis de Courtomieu et au duc de Sairmeuse, et qu'ils allaient
marier leurs enfants à la fin de la semaine.