XXXII

Seul dans son cachot, après le départ de Marie-Anne, Chanlouineau

s'abandonnait au plus affreux désespoir.

Il venait de donner plus que sa vie à cette femme tant aimée.

N'avait-il pas risqué son honneur en simulant, pour obtenir une

entrevue, les plus ignobles défaillances de la peur.

Tant qu'il l'avait attendue, tant qu'elle avait été là, il ne songeait

qu'au succès de sa ruse... Mais maintenant il ne prévoyait que trop ce

que diraient les gardiens.

--Ce Chanlouineau, raconteraient-ils sans doute, n'était après tout

qu'un misérable fanfaron... Nous l'avons entendu implorer sa grâce à

genoux, promettant de livrer et de faire prendre ses complices.

La pensée que sa mémoire pouvait être flétrie de ces imputations de

lâcheté et de trahison, le rendait fou de douleur.

Il souhaitait la mort, qui allait, pensait-il, lui offrir un moyen de

réhabilitation.

--On verra bien, disait-il avec rage; on verra bien demain, en face du

peloton d'exécution, si je pâlis et si je tremble!...

Il était dans ces dispositions, quand sa porte s'ouvrit livrant

passage au marquis de Courtomieu, qui, après avoir vu lui échapper

Mlle Lacheneur, venait s'informer des résultats de sa visite.

--Eh bien! mon brave garçon, commença-t-il de son ton doucereux.

--Sortez! cria Chanlouineau exaspéré, sortez, sinon!...

Sans attendre la fin de la phrase, le marquis s'esquiva prestement,

effrayé et surtout fort surpris du changement.

--Quel redoutable et féroce scélérat! dit-il au gardien, il serait

peut-être prudent de lui mettre la camisole de force...

Ah!... il n'en était pas besoin. L'héroïque paysan venait de se

laisser tomber sur la paille de son cachot, brisé par cette horrible

fièvre de l'angoisse qui vieillit un homme en une nuit.

Marie-Anne saurait-elle du moins tirer parti de l'arme qu'il venait de

mettre entre ses mains?...

S'il l'espérait, c'est qu'il songeait qu'elle aurait pour conseil et

pour guide un homme dont l'expérience lui inspirait une confiance

absolue: l'abbé Midon.

--Martial aura peur de la lettre, se répétait-il, certainement il aura

peur...

En cela, Chanlouineau se trompait absolument. Son intelligence était

certes au-dessus de sa condition, mais elle n'était pas assez

raffinée pour pénétrer un caractère tel que celui du jeune marquis de

Sairmeuse.

Ce brouillon, écrit par lui en un moment d'abandon et d'aveuglement,

fut presque sans influence sur les déterminations de Martial.

Il parut s'en effrayer prodigieusement pour en épouvanter son père,

mais au fond il considérait la menace comme puérile.

Marie-Anne, sans la lettre, eût obtenu de lui la même assistance.

D'autres causes eussent décidé Martial: la difficulté et le danger de

l'entreprise, les risques à courir, les préjugés à braver.

Déjà, à cette époque, il n'y avait que l'impossible capable de tenter

cet esprit aventureux et blasé, et cependant avide d'émotions.

Sauver la vie du baron d'Escorval, un ennemi, presque sur les marches

de l'échafaud, lui sembla beau... Assurer en le sauvant le bonheur

d'une femme qu'il adorait et qui lui préférait un autre homme, lui

parut digne de lui...

Quelle occasion, d'ailleurs, pour l'exercice des facultés de son

sang-froid, de diplomatie et de finesse qu'il s'accordait!...

Il fallait jouer son père, c'était aisé; il le joua.

Il fallait jouer le marquis de Courtomieu, c'était difficile; il crut

l'avoir joué.

Mais le malheureux Chanlouineau ne pouvait concevoir de telles

contradictions, et il se consumait d'anxiété.

C'est avec joie qu'il eût consenti à subir la torture avant de

recevoir le coup de la mort, pour pouvoir suivre toutes les démarches

de Marie-Anne.

Que faisait-elle?... Comment savoir?...

Dix fois, pendant la soirée, sous toutes sortes de prétextes, il

appela ses gardiens et s'efforça de les faire causer. Sa raison lui

disait bien que ces gens n'étaient pas plus instruits que lui-même,

qu'on ne les mettrait pas dans la confidence quoi qu'on résolût...

n'importe!...

La retraite battit... puis l'appel du soir... puis l'extinction des

feux...

Après, rien, le silence...

L'oreille au guichet de sa prison, concentrant toute son âme en un

effort surhumain d'attention, Chanlouineau écoutait.

Il lui semblait que si de façon ou d'autre le baron d'Escorval

recouvrait sa liberté, il en serait averti par quelque signe...

Ceux qu'il sauvait lui devaient bien, pensait-il, cette marque de

reconnaissance...

Un peu après deux heures, il tressaillit... Il se faisait un grand

mouvement dans les corridors, on courait, on s'appelait, on agitait

des trousseaux de clefs, des portes s'ouvraient et se refermaient...

Le corridor s'éclairant, il regarda, et à la lueur douteuse des

lanternes, il crut voir passer, comme une ombre pâle, Lacheneur,

entraîné par des soldats.

Lacheneur!... Était-ce possible!... Il voulut douter de ses sens, il

se disait que ce ne pouvait être là qu'une vision de la fièvre qui

brûlait son cerveau.

Un peu plus tard il entendit un cri déchirant... Mais qu'avait de

surprenant un cri dans une prison où vingt et un condamnés à mort

suaient l'agonie de cette effroyable nuit qui précède l'exécution...

Enfin le jour glissa livide et morne le long de la hotte de la

fenêtre. Chanlouineau désespéra.

--C'est fini, murmura-t-il, la lettre a été inutile!...

Pauvre généreux garçon... Son cœur eût bondi de joie s'il eût pu

jeter un coup d'œil dans la cour de la citadelle...

Il y avait plus d'une heure qu'on avait sonné le réveil, les cavaliers

achevaient le pansage du matin, quand deux femmes de la campagne,

de celles qui apportent au marché leur beurre et leurs œufs, se

présentèrent au poste.

Elles racontaient que passant le long des rochers à pic de la tour

plate, elles venaient d'apercevoir une longue corde qui pendait.

Une corde!... Un des condamnés s'était donc évadé!...

On courut à la chambre du baron d'Escorval... elle était vide.

Le baron s'était enfui, entraînant l'homme qui lui avait été donné

pour gardien, le caporal Bavois, des grenadiers.

La stupeur fut grande et aussi l'indignation... mais la frayeur fut

plus grande encore...

Il n'était pas un des officiers de service qui ne frémit en songeant à

sa responsabilité, qui ne vît presque sa carrière brisée.

Qu'allaient dire le terrible duc de Sairmeuse, et le marquis de

Courtomieu, bien autrement redouté avec ses façons froides et polies?

Il fallait les avertir cependant. Un sergent leur fut dépêché.

Bientôt ils parurent, accompagnés de Martial, enflammés, en apparence,

d'une effroyable colère, tout à fait propre, en vérité, à écarter tout

soupçon de connivence de leur part.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 66 / 98 题