M. de Sairmeuse répondit:

--Demain.

Cette terrible réponse n'arracha pas un tressaillement à Marie-Anne.

Les angoisses du duc lui avaient donné la mesure de ce qu'elle pouvait

espérer et elle voyait que Martial embrassait franchement sa cause.

--Nous n'avons donc que la nuit devant nous, reprit le jeune

marquis... Par bonheur il n'est que sept heures et demie, et jusqu'à

dix heures mon père peut se montrer à la citadelle sans éveiller le

moindre soupçon...

Il s'interrompit. Ses yeux, où éclatait la plus absolue confiance, se

voilaient.

Il venait d'apercevoir une difficulté imprévue, et dans sa pensée

presque insurmontable.

--Avons-nous des intelligences dans la citadelle? murmura-t-il.

Le concours d'un subalterne, d'un geôlier ou d'un soldat nous est

indispensable.

Il se retourna vers son père, et brusquement:

--Avez-vous, lui demanda-t-il, un homme sur qui on puisse compter

absolument?

--J'ai trois ou quatre espions... on pourrait les tâter...

--Jamais! le misérable qui trahit ses camarades pour quelques sous,

nous trahirait pour quelques louis... Il nous faut un honnête homme,

partageant les idées du baron d'Escorval... un ancien soldat de

Napoléon, s'il est possible.

Il tomba dans une rêverie profonde, en proie évidemment aux pires

perplexités...

--Qui veut agir doit se confier à quelqu'un, murmurait-il, et ici une

indiscrétion perd tout!...

De même que Martial, Marie-Anne se torturait l'esprit, quand une

inspiration qu'elle jugea divine lui vint.

--Je connais l'homme que vous demandez! s'écria-t-elle.

--Vous!

--Oui, moi!... À la citadelle!...

--Prenez garde!... Songez bien qu'il nous faut un brave capable de se

dévouer et de risquer beaucoup... Il est clair que l'évasion venant à

être découverte, les instruments seraient sacrifiés.

--Celui dont je vous parle est tel que vous le voulez... Je réponds de

lui.

--Et c'est un soldat?...

--C'est un humble caporal... Mais par la noblesse de son cœur il est

digne des plus hauts grades... Croyez-moi, monsieur le marquis, nous

pouvons nous confier à lui sans crainte.

Si elle parlait ainsi, elle qui eût donné sa vie pour le salut du

baron, c'est que sa certitude était complète, absolue.

Ainsi pensa Martial.

--Je m'adresserai donc à cet homme, fit-il, comment le nommez-vous?

--Il s'appelle Bavois et il est caporal à la 1re compagnie des

grenadiers de la légion de Montaignac.

--Bavois!... répéta Martial, comme pour se bien fixer ce nom dans la

mémoire, Bavois!... Mon père trouvera bien quelque prétexte pour le

faire appeler.

--Oh! le prétexte est tout trouvé, monsieur le marquis. C'est ce brave

soldat qui avait été laissé en observation à Escorval, après la visite

domiciliaire...

--Tout va donc bien de ce côté, fit Martial, poursuivons...

Il s'était levé et il était allé s'adosser à la cheminée, se

rapprochant ainsi de son père.

--Je suppose, monsieur, commença-t-il, que le baron d'Escorval a été

séparé des autres condamnés...

--En effet... il est seul dans une chambre spacieuse et fort

convenable.

--Où est-elle située, je vous prie?

--Au second étage de la tour plate.

Mais Martial n'était pas aussi bien que son père au fait des êtres

de la citadelle de Montaignac; il fut un moment à chercher dans ses

souvenirs.

--La tour plate, fit-il, n'est-ce pas cette tour si grosse qu'on

aperçoit de si loin, et qui est construite à un endroit où le rocher

est presque à pic?

--Précisément.

À l'empressement que M. de Sairmeuse mettait à répondre, empressement

bien loin de son caractère si fier, il était aisé de comprendre qu'il

était prêt à tenter beaucoup pour la délivrance du condamné à mort.

--Comment est la fenêtre de la chambre du baron? continua Martial.

--Assez grande... haute surtout... elle n'a pas d'abat-jour comme les

fenêtres des cachots, mais elle est garnie de deux rangs de barres de

fer croisées et scellées profondément dans le mur.

--Bast!... on vient aisément à bout d'une barre de fer avec une bonne

lime... de quel côté ouvre cette fenêtre?

--Elle donne sur la campagne.

--C'est-à-dire sur le précipice... Diable!... c'est une difficulté

cela... il est vrai que d'un autre côté c'est un avantage. Place-t-on

des factionnaires au pied de cette tour?...

--Jamais... À quoi bon... Entre la maçonnerie et le rocher à pic, il

n'y a pas la place de trois hommes de front... Les soldats, même

en plein jour, ne se hasardent pas sur cette banquette qui n'a ni

parapet, ni garde-fou.

Martial s'arrêta, cherchant s'il n'oubliait rien.

--Encore une question importante, reprit-il. À quelle hauteur est la

fenêtre de la chambre de M. d'Escorval?

--Elle est à quarante pieds environ de l'entablement...

--Bon!... Et de cet entablement au bas du rocher, combien y a-t-il?

--Ma foi!... je ne sais pas trop... Une soixantaine de pieds au moins.

--Ah!... c'est haut!... c'est terriblement haut!... Le baron, par

bonheur, est encore leste et vigoureux... puis il n'y a pas d'autre

moyen.

Il était temps que l'interrogatoire finît, M. de Sairmeuse commençait

à s'impatienter.

--Maintenant, dit-il à son fils, me ferez-vous l'honneur de

m'expliquer votre plan.

Après avoir mis, en commençant, une certaine âpreté à ses questions,

Martial, insensiblement, était revenu à ce ton railleur et léger qui

avait le don d'exaspérer si fort M. de Sairmeuse.

--Il est sûr du succès, pensa Marie-Anne.

--Mon plan, disait Martial, est la simplicité même... Soixante et

quarante font cent... Il s'agit de se procurer cent pieds de bonne

corde... Cela fera un volume énorme, je le sais bien, mais peu

importe!... Je roule tout ce chanvre autour de moi, je m'enveloppe

d'un large manteau et je vous accompagne à la citadelle... Vous

demandez le caporal Bavois, vous me laissez seul avec lui dans un

endroit obscur, je lui expose nos intentions...

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 59 / 98 题