XVI

La maison où s'était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut

des landes de la Rèche.

C'était bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure étroite et basse;

mais elle n'était guère plus misérable que le logis de beaucoup de

paysans de la commune.

Elle se composait d'un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et

était couverte en chaume.

Devant était un petit jardin d'une vingtaine de mètres, où végétaient

quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les

brins couraient le long de la toiture.

Ce n'était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé

de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des

prodiges de courage et de ténacité.

Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne

n'avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées

de terre végétale qu'elle allait prendre à plus d'une demi-lieue.

Il y avait près d'un an qu'elle était morte, et le petit routin

qu'elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne,

était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l'avait

profondément battu.

C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidèle à ses

résolutions, venait avec l'espoir d'arracher au père de Marie-Anne le

secret de son inexplicable conduite.

Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu'il

gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s'apercevoir de la

chaleur, qui était accablante.

Arrivé au sommet, cependant, il s'arrêta pour reprendre haleine, et

tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'œil

au chemin qu'il venait de parcourir.

C'était la première fois qu'il venait jusqu'à cet endroit; il fut

surpris de l'étendue du paysage qu'il découvrait.

De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de

l'Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en

raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie

sur un rocher presque inaccessible.

Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu

des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La

maison de Lacheneur absorbait toute son attention.

Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce

malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait

des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste

demeure.

--Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas

résisté à de moindres épreuves...

Mais il avait hâte d'être fixé, il alla frapper à la porte de la

maison.

--Entrez!... dit une voix.

Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite

ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette

ficelle et entra.

La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n'avait

d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit.

Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le

mobilier.

Assise sur un escabeau, près d'une fenêtre à petits carreaux

verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.

Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume

était presque celui des ouvrières de la campagne.

Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils

demeurèrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en

apparence, lui visiblement agité.

Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle

était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une

expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir

accompli et de la résignation au sacrifice.

Cependant, songeant à son fils, il s'étonna de voir cette

tranquillité.

--Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton

de reproche.

--On m'en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai

pas vécu tant que j'ai su sa vie en péril. Je sais qu'il va mieux, et

que même depuis hier on lui a permis de manger un peu...

--Vous pensiez à lui?...

Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son

front, mais c'est d'une voix presque assurée qu'elle répondit:

--Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier,

alors même que je le voudrais...

--Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre

père!...

--Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le

répéter.

--Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a

failli mourir!...

Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d'Escorval,

et quand elle l'eut rencontré:

--Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne

souffre pas, moi?

M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il

prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les

siennes:

--Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a

failli mourir, et vous le repoussez!...

--Il le faut, monsieur.

--Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites

et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice

immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il

le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon

expérience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en

moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre

père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions

extrêmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait

combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m'écoutera...

--Je n'ai rien à vous apprendre, monsieur!...

--Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible,

car c'est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit:

Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison

de mon fils...

Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle

dégagea vivement sa main.

--Ah! vous êtes cruel, monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes sans

pitié!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous

me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien à vous

dire; non, il n'y a rien à dire à mon père!... Pourquoi venir ébranler

mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon énergie pour

combattre le désespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne

cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on

ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours.

Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous êtes son

père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous,

nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre

maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait...

Elle parlait avec une sorte d'égarement, et si haut que sa voix devait

arriver à la pièce voisine.

La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le

seuil.

À la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y

avait plus de douleur et d'anxiété que de colère, dans la façon dont

il dit:

--Vous, monsieur le baron, vous ici!...

Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d'Escorval était si grand qu'il

eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse:

--Vous nous abandonniez, j'étais inquiet; avez-vous oublié notre

vieille amitié, je viens à vous...

Les sourcils de l'ancien maître de Sairmeuse restaient toujours

froncés.

--Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de l'honneur que me fait M. le

baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille...

Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le

sang-froid revenait, qui répondit:

--Mais j'arrive à l'instant, mon cher ami.

M. Lacheneur enveloppait d'un même regard soupçonneux sa fille et le

baron.

--Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu'ils étaient

seuls?

Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser

l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix

des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval à le suivre dans la

chambre voisine.

--C'est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en

souriant.

Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi

sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et

d'une quantité infinie de menus paquets.

Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.

L'un était Chanlouineau.

M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui était

tout jeune.

--C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il

a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l'avez vu.

C'était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le

baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur.

Comme le temps passe!... Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait

homme.

Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe

précoce le faisaient paraître plus vieux.

Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait

une vive intelligence.

Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un

certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard

mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le

caractère de l'astuce et de la méchanceté.

--Ce garçon, pensa M. d'Escorval, doit être faux comme un jeton.

Présenté par son père, il s'était incliné devant le baron,

profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 33 / 98 题