La maison où s'était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut
des landes de la Rèche.
C'était bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure étroite et basse;
mais elle n'était guère plus misérable que le logis de beaucoup de
paysans de la commune.
Elle se composait d'un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et
était couverte en chaume.
Devant était un petit jardin d'une vingtaine de mètres, où végétaient
quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les
brins couraient le long de la toiture.
Ce n'était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé
de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des
prodiges de courage et de ténacité.
Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne
n'avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées
de terre végétale qu'elle allait prendre à plus d'une demi-lieue.
Il y avait près d'un an qu'elle était morte, et le petit routin
qu'elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne,
était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l'avait
profondément battu.
C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidèle à ses
résolutions, venait avec l'espoir d'arracher au père de Marie-Anne le
secret de son inexplicable conduite.
Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu'il
gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s'apercevoir de la
chaleur, qui était accablante.
Arrivé au sommet, cependant, il s'arrêta pour reprendre haleine, et
tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'œil
au chemin qu'il venait de parcourir.
C'était la première fois qu'il venait jusqu'à cet endroit; il fut
surpris de l'étendue du paysage qu'il découvrait.
De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de
l'Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en
raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie
sur un rocher presque inaccessible.
Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu
des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La
maison de Lacheneur absorbait toute son attention.
Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce
malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait
des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste
demeure.
--Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas
résisté à de moindres épreuves...
Mais il avait hâte d'être fixé, il alla frapper à la porte de la
maison.
--Entrez!... dit une voix.
Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite
ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette
ficelle et entra.
La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n'avait
d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit.
Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le
mobilier.
Assise sur un escabeau, près d'une fenêtre à petits carreaux
verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.
Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume
était presque celui des ouvrières de la campagne.
Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils
demeurèrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en
apparence, lui visiblement agité.
Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle
était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une
expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir
accompli et de la résignation au sacrifice.
Cependant, songeant à son fils, il s'étonna de voir cette
tranquillité.
--Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton
de reproche.
--On m'en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai
pas vécu tant que j'ai su sa vie en péril. Je sais qu'il va mieux, et
que même depuis hier on lui a permis de manger un peu...
--Vous pensiez à lui?...
Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son
front, mais c'est d'une voix presque assurée qu'elle répondit:
--Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier,
alors même que je le voudrais...
--Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre
père!...
--Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le
répéter.
--Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a
failli mourir!...
Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d'Escorval,
et quand elle l'eut rencontré:
--Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne
souffre pas, moi?
M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il
prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les
siennes:
--Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a
failli mourir, et vous le repoussez!...
--Il le faut, monsieur.
--Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites
et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice
immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il
le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon
expérience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en
moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre
père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions
extrêmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait
combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m'écoutera...
--Je n'ai rien à vous apprendre, monsieur!...
--Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible,
car c'est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit:
Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison
de mon fils...
Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle
dégagea vivement sa main.
--Ah! vous êtes cruel, monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes sans
pitié!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous
me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien à vous
dire; non, il n'y a rien à dire à mon père!... Pourquoi venir ébranler
mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon énergie pour
combattre le désespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne
cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on
ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours.
Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous êtes son
père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous,
nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre
maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait...
Elle parlait avec une sorte d'égarement, et si haut que sa voix devait
arriver à la pièce voisine.
La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le
seuil.
À la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y
avait plus de douleur et d'anxiété que de colère, dans la façon dont
il dit:
--Vous, monsieur le baron, vous ici!...
Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d'Escorval était si grand qu'il
eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse:
--Vous nous abandonniez, j'étais inquiet; avez-vous oublié notre
vieille amitié, je viens à vous...
Les sourcils de l'ancien maître de Sairmeuse restaient toujours
froncés.
--Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de l'honneur que me fait M. le
baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille...
Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le
sang-froid revenait, qui répondit:
--Mais j'arrive à l'instant, mon cher ami.
M. Lacheneur enveloppait d'un même regard soupçonneux sa fille et le
baron.
--Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu'ils étaient
seuls?
Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser
l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix
des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval à le suivre dans la
chambre voisine.
--C'est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en
souriant.
Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi
sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et
d'une quantité infinie de menus paquets.
Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.
L'un était Chanlouineau.
M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui était
tout jeune.
--C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il
a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l'avez vu.
C'était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le
baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur.
Comme le temps passe!... Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait
homme.
Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe
précoce le faisaient paraître plus vieux.
Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait
une vive intelligence.
Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un
certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard
mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le
caractère de l'astuce et de la méchanceté.
--Ce garçon, pensa M. d'Escorval, doit être faux comme un jeton.
Présenté par son père, il s'était incliné devant le baron,
profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable.