Une route en pente douce, longue de près d'une lieue, ombragée d'un
quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de
Sairmeuse.
Rien de beau comme cette avenue, digne d'une demeure royale, et
l'étranger qui la gravit s'explique le dicton naïvement vaniteux du
pays:
«Ne sait combien la France est belle,
Qui n'a vu Sairmeuse ni l'Oiselle.»
L'Oiselle, c'est la petite rivière qu'on passe sur un pont en bois en
sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la
vallée sa délicieuse fraîcheur.
Et à chaque pas, à mesure qu'on monte, le point de vue change. C'est
comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement.
À droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la
Rèche. À gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise
la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l'autre côté de la
rivière, sont tout ce qu'il reste du manoir féodal des sires de
Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi
cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d'Escorval.
Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les
clochers de Montaignac....
C'est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui
eut appris la grande nouvelle, l'arrivée du duc de Sairmeuse....
Mais que lui importaient les magnificences du paysage!
Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d'un
pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés
mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé
où se coucher et mourir.
Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des
événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait,
abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l'habitude.
À deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses
côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi!...» prononcé d'un
ton rude, fut tout ce qu'elle en tira.
Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme
malheureux repassait toutes les phases de sa vie...
À vingt ans, Lacheneur n'était qu'un pauvre garçon de charrue, au
service de la famille de Sairmeuse.
Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s'étendait sous un
arbre à l'heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux
d'un enfant.
--Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au
père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait
pas...
Cent pistoles!... Mille livres!... somme énorme, pour lui, qui, en
deux ans de travail et de privations, n'avait économisé que onze
louis, qu'il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de
sa paillasse.
Pourtant il ne désespérait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de
Marthe qu'elle saurait attendre.
Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche,
était sa marraine, et il songeait qu'en s'y prenant avec adresse il
l'intéresserait peut-être à ses amours.
C'est alors qu'éclata le terrible orage de la révolution.
Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré
avec M. le comte d'Artois. Ils se réfugiaient à l'étranger comme un
passant s'abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se
disant: «Cela ne durera pas.»
Cela dura, et l'année suivante la vieille demoiselle Armande, qui
était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d'une
visite des patriotes de Montaignac.
Le château fut fermé, le président du district s'empara des clés au
nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de
son côté.
C'est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence.
Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d'une physionomie
énergique, d'une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne
tarda pas à se faire une renommée dans les clubs.
Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.
À ce métier de tribun on ne s'enrichissait guère; aussi la surprise
fut-elle immense dans le pays, lorsqu'on apprit que l'ancien valet de
ferme venait d'acheter le château et presque toutes les terres de ses
anciens maîtres.
Certes, la nation n'avait pas vendu ce domaine princier le vingtième
seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq
mille livres. C'était pour rien.
Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la
possédait, puisqu'il l'avait versée en beaux louis d'or entre les
mains du receveur du district.
De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient
acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s'en
moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu'on
saluait fort bas le citoyen Lacheneur.
Contre l'ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au
moment où elles devenaient réalisables.
Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il
se remit à la culture...
On l'observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans
crurent remarquer qu'il était tout étourdi du brusque changement de sa
situation.
Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures
avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu'on eût dit, à le
voir, un domestique tremblant d'être surpris.
Il avait laissé le château fermé et s'était installé avec sa jeune
femme dans l'ancien logis du garde-chasse, à l'entrée du parc. Il
visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais
il ne réclamait pas le prix des fermages.
Cependant, peu à peu, avec l'habitude de la possession, l'assurance
lui vint.
Le Consulat avait succédé au Directoire, l'Empire remplaça le
Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.
Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du
garde-chasse et s'installa définitivement au château.
L'ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de
Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes,
il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de
Montaignac.
La prise de possession était complète.
Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu
méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses
prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage,
prodigieux à son âge, d'acquérir l'instruction qui lui manquait.
Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu
proverbial. Il suffisait qu'il se mêlât d'une entreprise pour qu'elle
tournât à bien.
Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille.
Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n'avaient
pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille
livres en sacs.
Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut,
lui, garder son sang-froid.
En dépit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et
frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses
revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque
entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et
cependant il n'était pas avare. Dès qu'il s'agissait de sa femme ou de
ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris,
il voulait qu'il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se
séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice.
Parfois, ses amis l'accusaient d'une ambition démesurée pour ses
enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait:
--Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!...
Compter sur l'avenir, quelle folie!... Qui eût prévu, il y a trente
ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée...
Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais
on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui
pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu'on parlât de lui
sans souhaiter sa ruine à mots couverts.
Hélas!... les mauvais jours arrivèrent.
Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui
enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses
amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut
obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à
Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes...
La veille encore, il s'estimait le plus malheureux des hommes...
Mais voici qu'un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous
les autres étaient oubliés...
Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche
d'août 1815, vingt ans s'étaient écoulés...
Vingt ans!... Et il lui semblait que c'était hier que, rouge et
tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du
district.
Avait-il rêvé?... Avait-il vécu?...
Il n'avait pas rêvé... une vie entière tient dans l'espace de dix
secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses
espoirs envolés....
Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation
présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa
fille, le ramena brutalement à l'affreuse réalité.
La grille du château de Sairmeuse--de son château--où il venait
d'arriver se trouvait fermée.
Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la
serrure, il sonna à briser la cloche.
Au bruit, le jardinier se hâta d'accourir.
--Pourquoi cette grille est-elle fermée?... demanda M. Lacheneur avec
une violence inouïe... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque
moi, le maître, je suis dehors!...
Le jardinier voulut présenter quelques excuses.
--Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n'es plus à
mon service!...
Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du
château, cour d'honneur princière, sablée de sable fin, entourée de
gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d'arbres verts.
Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient
assis, l'attendant, car c'était le dimanche qu'il recevait les gens de
son immense exploitation.
Ils se levèrent dès qu'il parut, se découvrant respectueusement. Mais
il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.
--Qui vous a permis d'entrer ici?... leur dit-il d'un ton menaçant;
que me voulez-vous? On vous envoie m'espionner, n'est-ce pas?...
Sortez!...
Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs
réflexions durent être singulières.
Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du
grand salon, et il s'y était précipité suivi de sa fille épouvantée.
Jamais Marie-Anne n'avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le
cœur navré par les plus affreux pressentiments.
Elle avait entendu dire que parfois, sous l'empire de certaines
passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se
demandait si son père ne devenait pas fou.
En vérité, il semblait l'être. Ses yeux flamboyaient, des spasmes
convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres.
Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa
cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques.
Ses façons étaient étranges, incompréhensibles. Tantôt il semblait
tâter du bout du pied l'épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur
les meubles comme pour en éprouver le moelleux.
Par moments, il s'arrêtait brusquement devant un des tableaux de
maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On eût dit
qu'il inventoriait et qu'il estimait toutes les choses magnifiques et
coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château.
--Et je renoncerais à tout cela!... s'écria-t-il enfin. Ce mot
expliquait tout.
--Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais!
jamais!... Je ne saurais m'y résoudre... je ne peux pas... je ne veux
pas!
Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l'esprit
de son père? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle
était assise, elle alla se placer debout devant lui.
--Tu souffres, père? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse,
qu'y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier à moi? Ne
suis-je pas ta fille, ne m'aimes-tu donc plus?...
À cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur
arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un
regard indéfinissable.
--N'as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m'a dit
Chupin? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver... et
nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le
nôtre!...
Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente
années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l'avoir
entendu mille fois débattre.
--Eh! cher père, dit-elle, qu'importe le duc!... Si nous avons ses
terres, tu les a payées, n'est-ce pas?... elles sont donc bien et
légitimement à nous.