II

Une route en pente douce, longue de près d'une lieue, ombragée d'un

quadruple rang de vieux ormes, conduit du village au château de

Sairmeuse.

Rien de beau comme cette avenue, digne d'une demeure royale, et

l'étranger qui la gravit s'explique le dicton naïvement vaniteux du

pays:

«Ne sait combien la France est belle,

Qui n'a vu Sairmeuse ni l'Oiselle.»

L'Oiselle, c'est la petite rivière qu'on passe sur un pont en bois en

sortant du village, et dont les eaux claires et rapides donnent à la

vallée sa délicieuse fraîcheur.

Et à chaque pas, à mesure qu'on monte, le point de vue change. C'est

comme un panorama enchanteur qui se déroule lentement.

À droite, on aperçoit les scieries de Féréol et les moulins de la

Rèche. À gauche, pareille à un océan de verdure, frémit à la brise

la forêt de Dolomieu. Ces ruines imposantes, de l'autre côté de la

rivière, sont tout ce qu'il reste du manoir féodal des sires de

Breulh. Cette maison de briques rouges, à arêtes de granit, à demi

cachée dans un pli du coteau, appartient à M. le baron d'Escorval.

Enfin, si le temps est bien clair, on distingue dans le lointain les

clochers de Montaignac....

C'est cette route que prit M. Lacheneur, après que le vieux Chupin lui

eut appris la grande nouvelle, l'arrivée du duc de Sairmeuse....

Mais que lui importaient les magnificences du paysage!

Il avait été assommé, sur la place. Et maintenant il cheminait d'un

pas lourd et chancelant; comme ces pauvres soldats qui, blessés

mortellement sur le champ de bataille, se retirent, cherchant un fossé

où se coucher et mourir.

Il semblait avoir perdu toute notion de soi, toute conscience des

événements précédents et des circonstances extérieures... Il allait,

abîmé dans ses réflexions, guidé par le seul instinct de l'habitude.

À deux ou trois reprises, sa fille Marie-Anne, qui marchait à ses

côtés, lui adressa la parole; un «ah! laisse-moi!...» prononcé d'un

ton rude, fut tout ce qu'elle en tira.

Sans doute, comme il arrive toujours après un coup terrible, cet homme

malheureux repassait toutes les phases de sa vie...

À vingt ans, Lacheneur n'était qu'un pauvre garçon de charrue, au

service de la famille de Sairmeuse.

Ses ambitions étaient modestes alors. Quand il s'étendait sous un

arbre à l'heure de la sieste, ses rêves étaient naïfs autant que ceux

d'un enfant.

--Si je pouvais amasser cent pistoles, pensait-il, je demanderais au

père Barrois la main de sa fille Marthe, et il ne me la refuserait

pas...

Cent pistoles!... Mille livres!... somme énorme, pour lui, qui, en

deux ans de travail et de privations, n'avait économisé que onze

louis, qu'il tenait cachés dans une boîte de corne enfouie au fond de

sa paillasse.

Pourtant il ne désespérait pas... Il avait lu dans les yeux noirs de

Marthe qu'elle saurait attendre.

Puis, Mlle Armande de Sairmeuse, une vieille fille très-riche,

était sa marraine, et il songeait qu'en s'y prenant avec adresse il

l'intéresserait peut-être à ses amours.

C'est alors qu'éclata le terrible orage de la révolution.

Aux premiers coups de tonnerre, M. le duc de Sairmeuse avait émigré

avec M. le comte d'Artois. Ils se réfugiaient à l'étranger comme un

passant s'abrite sous une porte pour laisser passer une averse, en se

disant: «Cela ne durera pas.»

Cela dura, et l'année suivante la vieille demoiselle Armande, qui

était restée à Sairmeuse, mourut de saisissement à la suite d'une

visite des patriotes de Montaignac.

Le château fut fermé, le président du district s'empara des clés au

nom de la nation, et les serviteurs se dispersèrent, chacun tirant de

son côté.

C'est Montaignac que Lacheneur choisit pour sa résidence.

Jeune, brave, bien fait de sa personne, doué d'une physionomie

énergique, d'une intelligence très-au-dessus de sa condition, il ne

tarda pas à se faire une renommée dans les clubs.

Trois mois durant, Lacheneur fut le tyran de Montaignac.

À ce métier de tribun on ne s'enrichissait guère; aussi la surprise

fut-elle immense dans le pays, lorsqu'on apprit que l'ancien valet de

ferme venait d'acheter le château et presque toutes les terres de ses

anciens maîtres.

Certes, la nation n'avait pas vendu ce domaine princier le vingtième

seulement de sa valeur. Il avait été adjugé au prix de soixante-cinq

mille livres. C'était pour rien.

Encore, cependant, fallait-il avoir cette somme, et Lacheneur la

possédait, puisqu'il l'avait versée en beaux louis d'or entre les

mains du receveur du district.

De ce moment, sa popularité fut perdue. Les patriotes qui avaient

acclamé le pauvre valet de charrue renièrent le capitaliste. Il s'en

moqua et fit bien. De retour à Sairmeuse, il put constater qu'on

saluait fort bas le citoyen Lacheneur.

Contre l'ordinaire, il ne fit pas fi de ses espérances passées au

moment où elles devenaient réalisables.

Il épousa Marthe Barrois, et laissant la patrie se sauver sans lui, il

se remit à la culture...

On l'observait attentivement; en ces premiers temps, les paysans

crurent remarquer qu'il était tout étourdi du brusque changement de sa

situation.

Il ne semblait pas jouir en maître de ses propriétés. Ses allures

avaient quelque chose de si gêné et de si inquiet, qu'on eût dit, à le

voir, un domestique tremblant d'être surpris.

Il avait laissé le château fermé et s'était installé avec sa jeune

femme dans l'ancien logis du garde-chasse, à l'entrée du parc. Il

visitait les anciens fermiers de Sairmeuse, il les surveillait, mais

il ne réclamait pas le prix des fermages.

Cependant, peu à peu, avec l'habitude de la possession, l'assurance

lui vint.

Le Consulat avait succédé au Directoire, l'Empire remplaça le

Consulat. Le citoyen devint M. Lacheneur gros comme le bras.

Nommé maire de la commune deux ans plus tard, il quitta la maison du

garde-chasse et s'installa définitivement au château.

L'ancien valet de ferme coucha dans le lit à estrade des ducs de

Sairmeuse, il mangea dans la vaisselle plate timbrée à leurs armes,

il reçut dans un magnifique salon les gens qui venaient le voir de

Montaignac.

La prise de possession était complète.

Pour ceux qui l'avaient connu autrefois, M. Lacheneur était devenu

méconnaissable. Il avait su se maintenir à la hauteur de ses

prospérités. Rougissant de son ignorance, il avait eu le courage,

prodigieux à son âge, d'acquérir l'instruction qui lui manquait.

Alors, tout lui réussissait, à ce point que ce bonheur était devenu

proverbial. Il suffisait qu'il se mêlât d'une entreprise pour qu'elle

tournât à bien.

Sa femme lui avait donné deux beaux enfants, un fils et une fille.

Le domaine, administré avec une sagesse et une habileté que n'avaient

pas les anciens propriétaires, rapportait bon an mal an soixante mille

livres en sacs.

Beaucoup, à la place de M. Lacheneur, eussent été éblouis. Il sut,

lui, garder son sang-froid.

En dépit du luxe princier qui l'entourait, sa vie resta simple et

frugale. Il n'eut jamais de domestique pour son service personnel. Ses

revenus, très-considérables à cette époque, il les consacrait presque

entièrement à améliorer ses terres ou à en acquérir de nouvelles. Et

cependant il n'était pas avare. Dès qu'il s'agissait de sa femme ou de

ses enfants, il ne comptait plus. Son fils, Jean, était élevé à Paris,

il voulait qu'il pût prétendre à tout. Ne pouvant se résoudre à se

séparer de sa fille, il lui avait donné une institutrice.

Parfois, ses amis l'accusaient d'une ambition démesurée pour ses

enfants, mais alors il hochait tristement la tête et répondait:

--Que ne puis-je seulement leur assurer une modeste existence!...

Compter sur l'avenir, quelle folie!... Qui eût prévu, il y a trente

ans, que la famille de Sairmeuse serait dépossédée...

Avec de telles idées, il devait être un bon maître; il le fut, mais

on ne lui en tint nul compte. Ses anciens camarades ne pouvaient lui

pardonner sa prestigieuse élévation. Il était rare qu'on parlât de lui

sans souhaiter sa ruine à mots couverts.

Hélas!... les mauvais jours arrivèrent.

Vers la fin de 1812, il perdit sa femme, et les désastres de 1813 lui

enlevèrent toute sa fortune mobilière confiée à un industriel de ses

amis. Fortement compromis lors de la première Restauration, il fut

obligé de se cacher, et, pour comble, la conduite de son fils, à

Paris, lui donnait de sérieuses inquiétudes...

La veille encore, il s'estimait le plus malheureux des hommes...

Mais voici qu'un nouveau malheur le menaçait, si épouvantable que tous

les autres étaient oubliés...

Entre le jour où il avait acheté Sairmeuse, et ce fatal dimanche

d'août 1815, vingt ans s'étaient écoulés...

Vingt ans!... Et il lui semblait que c'était hier que, rouge et

tremblant, il alignait les piles de louis sur le bureau du receveur du

district.

Avait-il rêvé?... Avait-il vécu?...

Il n'avait pas rêvé... une vie entière tient dans l'espace de dix

secondes, avec ses luttes et ses misères, ses joies inattendues et ses

espoirs envolés....

Perdu dans ses souvenirs il était à mille lieues de la situation

présente, quand un vulgaire incident, plus puissant que la voix de sa

fille, le ramena brutalement à l'affreuse réalité.

La grille du château de Sairmeuse--de son château--où il venait

d'arriver se trouvait fermée.

Il secoua les barreaux avec une sorte de rage, et ne pouvant briser la

serrure, il sonna à briser la cloche.

Au bruit, le jardinier se hâta d'accourir.

--Pourquoi cette grille est-elle fermée?... demanda M. Lacheneur avec

une violence inouïe... De quel droit barricade-t-on ma maison lorsque

moi, le maître, je suis dehors!...

Le jardinier voulut présenter quelques excuses.

--Tais-toi!... interrompit M. Lacheneur, je te chasse, tu n'es plus à

mon service!...

Il passa, laissant le jardinier pétrifié, et traversa la cour du

château, cour d'honneur princière, sablée de sable fin, entourée de

gazons, de corbeilles de fleurs et de massifs d'arbres verts.

Dans le vestibule dallé de marbre, trois de ses métayers étaient

assis, l'attendant, car c'était le dimanche qu'il recevait les gens de

son immense exploitation.

Ils se levèrent dès qu'il parut, se découvrant respectueusement. Mais

il ne leur laissa pas le temps de prononcer une parole.

--Qui vous a permis d'entrer ici?... leur dit-il d'un ton menaçant;

que me voulez-vous? On vous envoie m'espionner, n'est-ce pas?...

Sortez!...

Les trois hommes demeurèrent plus ébahis que le jardinier, et leurs

réflexions durent être singulières.

Mais M. Lacheneur ne pouvait les entendre. Il avait ouvert la porte du

grand salon, et il s'y était précipité suivi de sa fille épouvantée.

Jamais Marie-Anne n'avait vu son père ainsi, et elle tremblait, le

cœur navré par les plus affreux pressentiments.

Elle avait entendu dire que parfois, sous l'empire de certaines

passions, des infortunés perdent tout à coup la raison, et elle se

demandait si son père ne devenait pas fou.

En vérité, il semblait l'être. Ses yeux flamboyaient, des spasmes

convulsifs le secouaient, une écume blanche montait à ses lèvres.

Il tournait autour du salon furieusement, comme la bête fauve dans sa

cage, avec des gestes désordonnés et des exclamations rauques.

Ses façons étaient étranges, incompréhensibles. Tantôt il semblait

tâter du bout du pied l'épaisseur du tapis, tantôt il se penchait sur

les meubles comme pour en éprouver le moelleux.

Par moments, il s'arrêtait brusquement devant un des tableaux de

maître qui cachaient les murs ou devant quelque bronze... On eût dit

qu'il inventoriait et qu'il estimait toutes les choses magnifiques et

coûteuses qui décoraient cette pièce, la plus somptueuse du château.

--Et je renoncerais à tout cela!... s'écria-t-il enfin. Ce mot

expliquait tout.

--Non, jamais!... reprit-il avec un emportement effrayant, jamais!

jamais!... Je ne saurais m'y résoudre... je ne peux pas... je ne veux

pas!

Marie-Anne comprenait maintenant. Mais que se passait-il dans l'esprit

de son père? Elle voulut savoir, et, quittant la dormeuse où elle

était assise, elle alla se placer debout devant lui.

--Tu souffres, père? interrogea-t-elle, de sa belle voix harmonieuse,

qu'y a-t-il, que crains-tu?... Pourquoi ne pas se confier à moi? Ne

suis-je pas ta fille, ne m'aimes-tu donc plus?...

À cette voix si chère, M. Lacheneur tressaillit comme un dormeur

arraché aux épouvantements du cauchemar, et il arrêta sur sa fille un

regard indéfinissable.

--N'as-tu donc pas entendu, répondit-il lentement, ce que m'a dit

Chupin? Le duc de Sairmeuse est à Montaignac, il va arriver... et

nous habitons le château de ses pères, et son domaine est devenu le

nôtre!...

Cette question brûlante des biens nationaux, qui, durant trente

années, agita la France, Marie-Anne la connaissait pour l'avoir

entendu mille fois débattre.

--Eh! cher père, dit-elle, qu'importe le duc!... Si nous avons ses

terres, tu les a payées, n'est-ce pas?... elles sont donc bien et

légitimement à nous.

Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom · 第 6 / 98 题