voyait un grave inconvénient de la trop grande bonhomie de son père. Ces
manières rustiques et simples de ceux qui l'entouraient, et qui étaient
l'expression de la candeur et de la bonté, commençaient à l'effrayer, comme
ne lui assurant pas une protection assez éclairée ni assez délicate pour
son âge et pour son sexe.
«Je suis une pauvre fille de campagne, se disait-elle, et je sais fort bien
vivre avec les paysans; mais c'est à la condition que certains
demi-bourgeois mal élevés ne viendront pas se mettre de la partie: car
alors les paysans deviennent un peu trop sauvages dans leur colère, et la
vie que je mène ne me met pas à l'abri des vengeances de la lâcheté.»
Elle songeait alors à Émile comme à un appui que le ciel lui destinait;
mais alors elle se demandait dans quel milieu il était forcé de vivre
lui-même, et l'idée que M. Cardonnet employait des gens de l'espèce de
Galuchet lui causait une sorte de terreur vague sur son caractère et ses
habitudes.
Lorsque Jean Jappeloup revint le soir à Gargilesse, il trouva Galuchet
étendu comme mort au milieu de son chemin. Le pauvre diable, un instant
dégrisé par le bain qu'il avait pris, était entré dans un cabaret pour se
sécher, et comme il avait peur pour sa santé, il s'était laissé persuader
de prendre un verre d'eau-de-vie qui l'avait achevé. Il revenait
littéralement à quatre pattes. Jean avait eu le temps d'oublier sa colère,
et d'ailleurs il n'était pas homme à laisser un de ses semblables exposé à
se faire écraser par les pieds des chevaux. Il le releva, supporta
patiemment ses menaces et ses injures, et le ramena, le portant plus qu'à
demi, jusqu'à l'usine, où Galuchet, qui ne le reconnaissait pas, rentra en
jurant qu'il se vengerait du scélérat qui avait voulu le noyer.
FIN
End of Project Gutenberg's Le peche de Monsieur Antoine I, by George Sand