XII

Comme l'oncle Marc le prévoyait, on reconnut à peine Chiffon, et son

entrée dans le salon des Barfleur prit les proportions d'un triomphe. Si

méfiante qu'elle fût d'elle-même, elle se rendit compte de l'effet

qu'elle produisait; elle éclata même de rire au nez de madame de

Bassigny qui la contemplait, l'air vexé et stupide.

--Ça l'embête que je sois gentille!...--pensa-t-elle.

Quant à la marquise, l'admiration inspirée par sa fille la ravit

absolument. Pas du tout mauvaise au fond, mais seulement vaine et sotte,

elle jouissait pleinement de tout ce qui contribuait en quelque sorte à

la grandir et à la mettre en vue. Le succès de Chiffon la flattait. Les

nez allongés de son excellente amie Bassigny et de la petite de Liron la

réjouissaient fort, et elle regardait avec bienveillance Chiffon qui,

très entourée, recevait les compliments avec une raideur plus étonnée

que timide.

Les Barfleur, eux, ne voyaient pas sans une vague inquiétude cette

transformation inattendue. Ils pensaient que si l'on voulait bien leur

donner Chiffon lorsqu'elle n'était que riche, on la leur refuserait

peut-être à présent qu'elle était jolie aussi. Et madame de Barfleur

agacée de voir M. de Trêne,--le beau hussard «qu'on s'arrachait»,--M. de

Bernay,--le député sortant de la droite,--et le comte de Liron,--frère

du mari de madame de Liron, le plus «gros parti» du pays,--empressés

autour de la petite d'Avesnes, appela gracieusement Coryse et la fit

asseoir à côté d'elle, afin de pouvoir la surveiller. Chiffon obéit

docilement. Ça lui était égal d'être ici où là, du moment qu'elle

n'avait, pour causer avec elle, ni l'oncle Marc, ni papa, ni personne

qu'elle aimât.

Il y avait bien ses cousins de Lussy, Geneviève et son frère, mais

jamais Coryse ne s'était liée beaucoup avec Geneviève, une belle fille

très délurée de deux ans plus âgée qu'elle, et déjà faite à toutes les

roueries et les coquetteries mondaines.

Enfin, madame de Barfleur écoutant rouler une voiture sur le sable de la

cour, s'écria:

--Ah!... le voici!... je craignais qu'il ne fût pas revenu!...

Chiffon, qui attendait avec indifférence l'arrivée du dernier convive,

s'étonna fort de voir entrer le duc d'Aubières. Et sa joie fut si vive

en apercevant son grand ami, qu'elle se leva d'un bond et courut à lui

en disant:

--Ah! que je suis contente de vous voir!...

Le colonel s'était arrêté, surpris, ne reconnaissant pas tout de suite

Coryse dans l'élégante personne qui lui faisait si bon accueil. Et

quand, en voyant les cheveux flottants et la petite frimousse aimée qui

lui souriait, il se rendit compte que c'était bien «le Chiffon» qui

était devant lui, son long visage sérieux exprima un étonnement si

grand, que Coryse, devinant la cause de cet étonnement, s'écria:

--Comment!... vous non plus... vous ne me reconnaissez pas?...

Tout à coup, elle s'aperçut qu'on la regardait curieusement, et elle

entendit madame de Bassigny qui disait en se penchant vers la marquise:

--A la bonne heure!... elle ne boude pas ses prétendants évincés, votre

fille!...

Madame de Bray, agacée de l'attitude de Chiffon, répondit:

--Elle est ridiculement enfant pour son âge!...

Et Coryse pensa: «Ben, cette fois-ci... elles ont raison de me bêcher...

j'ai manqué de tact...»

Le duc d'Aubières, lui, était resté un peu ému et décontenancé. Il

s'attendait si peu à trouver là Chiffon,--qui jamais n'allait nulle

part,--et il s'attendait si peu surtout à la voir presque femme, bien

habillée, ne gardant de l'enfant que les longs cheveux flottants sur les

épaules.

Mais, à mesure qu'il la regardait attentivement, il se sentait devenir

plus calme; plus résigné au renoncement que s'il l'eût retrouvée telle

qu'il l'avait vue pour la dernière fois.

S'il s'était cru un instant tout près du petit Chiffon sans fortune, il

se trouvait infiniment loin de mademoiselle d'Avesnes devenue riche.

Elle ne lui apparaissait plus que comme une autre incarnation d'un être

aimé jadis, il y avait très, très longtemps...

Il l'examinait avec une curiosité étonnée, respectueuse presque; et peu

à peu il sentait s'atténuer la passion qui l'avait poussé vers «le

Chiffon».

--Qu'est-ce que vous avez donc ce soir, colonel?...--demanda aigrement

madame de Bassigny--est-ce que votre voyage vous a fatigué?...

--Mais non, madame... pourquoi?...

--Ah!... c'est que vous avez l'air tout chose!...

Il s'inclina:

--C'est probablement un air qui m'est naturel... mais la fatigue n'y est

pour rien...

Madame de Barfleur, qui ne pouvait pas--quelque désir qu'elle en

eût--placer Coryse à côté de son fils, avait du moins voulu éviter le

voisinage inquiétant du beau Trêne ou de M. de Bernay, tous deux à

marier et chasseurs de dots. Elle avait donc installé la petite

d'Avesnes entre le duc d'Aubières qu'elle savait sans danger et M. de

Liron.

Pendant tout le dîner, Chiffon ravie d'être près du colonel avait

gaiement causé de ce qui les intéressait tous deux: de l'oncle Marc, de

Gribouille et de Joséphine, et aussi de peinture et de choses d'art, M.

d'Aubières étant beaucoup plus cultivé et intelligent que la plupart des

gens du monde. Et, vers la fin, tandis que les conversations devenaient

bruyantes et que personne ne faisait attention à eux, Chiffon lui avait

raconté tout bas la cour que lui faisaient «les Barfleur», les

insinuations du père de Ragon, et les petites manoeuvres contre

lesquelles il lui fallait lutter.

--Et--avait demandé le duc--qu'est-ce que Marc dit de tout ça?...

--Il trouve que c'est idiot, vous pensez?... et pourtant... c'est lui

qui a voulu que je dîne ici ce soir... et qui m'a donné une robe pour y

venir... je ne sais pas ce qu'il a, l'oncle Marc... mais depuis quelque

temps il change... il n'est plus du tout le même avec moi...

--Comment ça?...

--Je ne peux pas trop vous expliquer... il est fantasque... il me

bouscule sans que je le mérite... c'est des riens... mais c'est quelque

chose tout de même...

--J'irai le voir demain matin... je lui ai dit adieu si en courant le

jour de ma fugue...

--A propos de ça...--demanda Chiffon, en levant timidement ses yeux

clairs sur le duc--vous n'avez plus de chagrin, au moins?...

Il répondit avec franchise:

--Plus de chagrin n'est pas le mot... mais enfin, je suis devenu bien

sage... et je vous remercie d'avoir été raisonnable pour nous deux...

--A la bonne heure!...

Et, après un instant, elle reprit:

--Vous disiez que vous viendriez voir l'oncle Marc demain... c'est le

dimanche des courses, demain...

--Oui... mais c'est le matin que j'irai voir Marc...

--Vous savez que le soir il y a un bal à la maison?... en v'là encore

une scie!... ah!... à propos!... il est gentil tout plein, le petit

prince que vous avez envoyé... je dis: «à propos!...» parce que c'est

pour lui qu'on donne le bal...

--Vous le trouvez gentil... mon petit prince?...

--Oui, maintenant!... j'ai commencé par le trouver rasant... mais nous

sommes devenus très bons amis...

Après le dîner, madame de Barfleur pria Chiffon de servir le café avec

son fils, puis elle demanda:

--Vous permettez qu'on fume, mesdames?... de cette façon, nous

conserverons ces messieurs?...

Coryse, qui espérait que le fumoir allait la débarrasser de _Deux liards

de beurre_,--dont les airs langoureux et les phrases voilées de mystère

l'agaçaient profondément,--fit la grimace et alla s'asseoir dans un

coin, à l'écart, tandis que Geneviève de Lussy, déjà très mondaine et

lancée, flirtait correctement, occupant avec la petite de Liron le

centre du groupe formé par les hommes. Au bout de quelque temps, madame

de Bray fit signe à Chiffon d'approcher, et lui dit tout bas avec

colère:

--Mais ne reste donc pas piquée ainsi dans un coin sans parler!... tu as

l'air d'une dinde!...

--De quoi voulez-vous que je parle?...

--Mais de n'importe quoi!... on se mêle à la conversation!...

La petite alla se rasseoir, perplexe. Elle ne savait pas parler pour ne

rien dire et, occupée jusque-là de ses études et de choses enfantines ou

intellectuelles, elle était assez embarrassée de se mêler à une

conversation purement mondaine.

Elle resta silencieuse encore, cherchant inutilement l'occasion de

placer un mot. Puis, elle y renonça, et se mit à penser à autre chose,

malgré les regards furibonds de sa mère.

Tandis qu'elle rêvassait à l'oncle Marc qui, en ce moment, devait lire

ses journaux, ou à Gribouille qui devait manger sa soupe, elle remarqua

qu'un certain mouvement se produisait dans le salon. A la suite d'une

discussion sur l'authenticité d'un portrait de Henri IV, accroché en

face de la place où elle était assise, le petit Barfleur prit une énorme

lampe qu'il semblait porter avec peine, et, grimpant sur une chaise,

s'efforça d'éclairer le mieux possible la peinture. La figure du roi se

détacha osseuse et énergique, semblant sortir de la vieille toile

sombre.

Et Chiffon, regardant cette tête laide et sympathique, s'écria d'un air

aimable:

--Sapristi!... en v'là un qui n'avait pas une bobine de protestant...

Henri IV!!!...

Il y eut un froid, et Chiffon qui s'en aperçut tout de suite, se rappela

que les Liron étaient protestants. Voulant changer le cours des idées,

elle reprit:

--C'est à cause de lui que j'ai un nom ridicule, pourtant!...

Le petit Barfleur demanda, empressé et gracieux:

--Comment?... un nom ridicule?...

--Ben, Corysande!... je m'appelle Corysande!... vous ne le saviez

pas?...

--Si, mademoiselle, si!... mais ce n'est pas un nom ridicule... c'est,

au contraire, un nom charmant...

--Oh! là là!... ça dépend des goûts!...

--Et, pourquoi est-ce à cause de Henri IV... qu'on vous a donné ce nom

que vous n'aimez pas?...

--C'est à cause de lui sans l'être... c'est en souvenir de la belle

Corysande...

Et, voyant que _Deux liards de beurre_ ne comprenait pas, elle répéta:

--La belle Corysande?... vous savez bien?...

Il répondit, sans conviction:

--Parfaitement!...

--Ah!... c'est que vous n'aviez pas l'air très au courant?... Ben,

c'était la comtesse de Guiche, la belle Corysande!... et elle a été la

marraine d'une Avesnes... en 1589... et depuis ce temps-là... tous les

Avesnes ont appelé leurs filles Corysande... c'est la tradition!...

--C'est parfait!... mais je ne vois toujours pas comment Henri IV est

pour quelque chose dans...

--Quand je le disais!... que vous aviez pas l'air au

courant!...--s'écria Chiffon en riant--Henri IV est pour quelque chose

là dedans... parce que c'est à cause de la célébrité de la belle

Corysande qu'on a été flatté de l'avoir pour marraine... et qu'on a

établi la tradition... et elle est célèbre... la belle Corysande...

parce que Henri IV, s'pas?...

--Mais oui... mais oui!...--interrompit vivement madame de Barfleur, qui

craignait toujours de voir l'ignorance de son fils se montrer au grand

jour.

Très ignorante elle-même, elle se rendait assez exactement compte du

danger, et possédait à un haut degré ce tact silencieux qu'ont

habituellement les femmes en pareil cas.

Le duc d'Aubières regarda les autres portraits, et demanda, montrant un

général de l'Empire:

--Qui est celui-ci?...

--Ça,--répondit _Deux liards de beurre_, toisant avec indifférence

l'ancêtre, un hercule trapu, appuyé sur son sabre, dans la pose du

général Fournier-Sarlovèze de Gros--ça, c'est mon grand-père...

--Oh!...--fit Chiffon, saisie--ben, il ne vous ressemble guère!...

Et, continuant à examiner le général de Barfleur avec un bienveillant

respect, elle ajouta:

--C'est pas étonnant que ces êtres-là aient fait des grandes choses!...

--Il est seulement malheureux...--déclara sentencieusement _Deux liards

de beurre_--que ces grandes choses aient été faites pour la gloire de

Bonaparte...

--Pour la gloire de la France... vous voulez dire?...--rectifia Chiffon.

--Non!--reprit le petit Barfleur, heureux de tenir enfin un sujet de

conversation--ça n'a servi qu'à Bonaparte... et Bonaparte ne sera

jamais, aux yeux du monde, qu'un usurpateur... un ennemi de la France...

--Aux yeux des gens du monde... vous voulez dire?--cria Chiffon, dont

les petites oreilles rougissaient violemment--un ennemi de la France?...

l'Empereur!... et ce sont les retours de Coblentz qui ont osé l'appeler

comme ça!... ceux qui se réjouissaient de la voir envahie, la France!...

et pour arriver à un chic résultat!... Louis XVIII!...

Le petit Barfleur déclara avec onction:

--Louis XVIII fut un grand roi!...

--Un grand roi!...--fit Coryse suffoquée--un grand roi?... cette

baudruche!... au fait, ça vous est bien égal, s'pas?... vous vous en

souciez comme d'une guigne, au fond, de Louis XVIII?... vous défendez le

roi comme vous allez à la messe... c'est affaire de chic, et comme vous

trouvez que c'est pas chic d'être impérialiste... vu que les

impérialistes c'est tous des pannés et des crânes... alors...

--Merci pour les impérialistes... mademoiselle Coryse!...--fit le duc

d'Aubières, qui s'inclina en riant.

Madame de Bray s'élança vers Chiffon et, menaçante, elle lui dit tout

bas:

--Tais-toi!... tu es absolument ridicule!...

La petite répondit avec sincérité:

--Ça ne m'étonne pas!... mais pourquoi s'amuse-t-on à me chiner mon

Empereur?... et puis... c'est toi qui m'as dit de parler... de dire

n'importe quoi... mais de parler...

Très inquiète de voir son rejeton s'embarquer dans une autre

conversation, madame de Barfleur proposa, s'asseyant au piano:

--Il y a trois danseuses... si la jeunesse faisait un tour de valse?...

D'un même élan, le beau Trêne, M. de Bernay et le comte de Liron se

précipitèrent vers Chiffon. Mais le petit Barfleur, plus rapproché

qu'eux, se saisit rapidement de la jeune fille.

En se sentant prendre ainsi par la taille, Coryse cambra son corps

souple et dit, se raidissant en arrière:

--Non... je...

Elle allait dire: «je danse avec M. d'Aubières», et faire signe au duc

de venir à son secours, mais elle réfléchit que ça ne servirait à rien.

Si vagues que fussent ses notions de la politesse, elle comprenait qu'il

lui faudrait toujours danser, au moins une fois, avec le maître de la

maison.

Et, comme _Deux liards de beurre_ s'était arrêté, interdit:

--Non... rien... allons-y!...

Si le descendant des Barfleur parlait mal, il valsait à merveille, et

Chiffon éprouva un vrai plaisir à se sentir enlevée à travers l'immense

salon. Tout de suite, son danseur la fit passer dans la galerie mal

éclairée et où, disait-il, il y avait plus de place.

--Mais... les autres?...--fit Chiffon, regardant si Geneviève de Lussy

et madame de Liron les suivaient.

Le vicomte s'arrêta, se penchant à la porte pour appeler les valseurs.

--Ils viennent!...--dit-il.

Et, enlaçant Coryse, il repartit de nouveau.

Mais ils restèrent seuls dans la grande pièce nue. Madame de Liron

n'aimait à valser que pour les spectateurs, et madame de Lussy, qui

connaissait sa fille, ne lui permettait pas de s'éloigner de son oeil

maternel.

--On la trouve bien jolie... madame de Liron, n'est-ce pas?...--demanda

tout à coup Chiffon.

Depuis le matin, l'image de la jeune femme la hantait, et elle ne

pouvait s'empêcher de parler d'elle.

Le petit Barfleur répondit distraitement:

--C'est surtout votre oncle de Bray qui la trouve jolie!...

--Ah!...--fit gravement Coryse.

--Mais vous, mademoiselle... comment la trouvez-vous?...

--Trop rondouillarde... et vous?...

--Moi!...--répondit _Deux liards de beurre_, serrant un peu plus Coryse

contre son épaule--moi... je ne la regarde pas... je ne vois que

vous!... c'est vous qui êtes jolie!... si jolie!...

Très bas, il ajouta:

--C'est vous que j'aime!...

Chiffon n'avait pas entendu. Toute au plaisir de valser avec un bon

valseur, elle s'abandonnait, franchement appuyée au bras du petit

Barfleur.

Enhardi par cet abandon, il se pencha vers elle, et murmura d'un accent

qu'il s'efforçait de rendre passionné:

--Je t'aime!!!...

Il lui parlait de si près, qu'à son souffle elle sentit voler ses

cheveux. Stupéfaite, elle s'arrêta court; et, reculant brusquement, elle

s'écria, l'air ahuri et indigné:

--Ben! c'est raide!...

Le mariage de Chiffon · 第 20 / 25 题