III

En entrant dans le salon très éclairé, Coryse s'arrêta, examinant, dans

le clignement familier aux myopes, les gens qui causaient, assis en un

grand cercle. Elle resta un instant hésitante, se demandant qui elle

devait saluer d'abord. Puis elle marcha vers une vieille femme

silencieuse, au fin profil effacé, et s'inclina dans un mouvement qui,

étant données ses allures habituelles, paraissait très respectueux.

La comtesse de Jarville plaisait à Coryse pour plusieurs raisons. Elle

lui trouvait grand air en dépit de son attitude modeste, et elle la

croyait vraiment intelligente et bonne. Et puis, madame de Bray haïssait

cette vieille femme, parente éloignée de son mari, qui attristait son

salon avec ses robes fanées et son aspect de vieux portrait pâli. Cette

haine seule eût suffi pour la rendre sympathique à Chiffon.

--Corysande,--dit la marquise d'un ton bref,--viens donc dire bonjour à

madame de Bassigny!...

Madame de Bassigny était la femme d'un colonel, et la bête noire de

Chiffon. Une femme très riche et très à la pose, qui se plaisait à vexer

et à humilier tous les ménages militaires de Pont-sur-Sarthe, et à faire

punir les officiers garçons qui négligeaient son jour.

La petite se retourna et répondit avec une indifférence presque

impertinente:

--Tout à l'heure... quand j'aurai salué madame de Jarville...

La marquise lança à sa fille un regard furieux, tandis que M. d'Aubières

posait sur l'enfant ses bons yeux bleus, tout remplis d'admiration et de

contentement.

Lui aussi détestait la femme de son collègue des hussards, et il était

ravi du manque d'empressement que lui témoignait si délibérément

Chiffon.

Cette femme maigre,--qui avait, disait-il, des becs aux coudes et une

arête dans le dos,--mauvaise comme la gale, bavarde comme une pie et

potinière comme une concierge, qui calomniait les jolies femmes et se

moquait des laides et des pauvres, lui faisait réellement horreur. Trop

franc pour dissimuler absolument cette répulsion, M. d'Aubières s'en

était tenu aux simples démarches réglementaires de politesse.

D'abord, madame de Bassigny, très désireuse d'attirer chez elle ce

célibataire bien tourné, porteur d'un grand nom, s'était montrée

infiniment aimable pour lui. Elle s'appliquait avant tout à avoir le

salon le plus élégant et le mieux fréquenté de Pont-sur-Sarthe, et elle

comprit tout de suite que la présence du duc d'Aubières était

indispensable pour bien établir la suprématie de ce salon. Un duc est

une sorte de personnage dans presque tous les milieux, mais en province

il devient un grand personnage.

Dès l'arrivée du colonel d'Aubières, on s'était dit: «C'est probablement

un duc de l'Empire», et on l'avait regardé avec curiosité. Mais quand on

apprit que le vieux monsieur de Blamont avait constaté dans le d'Hozier

de la bibliothèque que le titre des Aubières datait d'avant la revision

de 1667, la curiosité devint admiration. Et comme, avec sa petite

fortune, le duc faisait assez bonne figure; qu'il avait de beaux chevaux

qu'il montait bien; un phaéton bien tenu et une petite maison «pour lui

tout seul» et pleine--disait-on--de jolis bibelots, dans le quartier

neuf, près de la gare, il était devenu le point de mire à la fois des

mères, des veuves, et des cocottes de Pont-sur-Sarthe.

Mais, malgré toutes les amabilités dont l'accablèrent le colonel et

madame de Bassigny, il resta cérémonieux et réservé, se contentant

d'être poli, sans plus.

Plus heureuse que son amie, madame de Bray eut la joie de produire le

duc d'Aubières dans son salon. Il était très lié avec son beau-frère

Marc, qui le lui amena, ne craignant pas, cette fois, qu'elle accueillît

avec son habituel dédain un camarade aussi brillant.

Et, tandis que toutes les plus jolies femmes--y compris madame de Bray à

son déclin, mais encore appétissante,--lui faisaient à l'envi la cour,

le duc ne regarda, ne vit que la gamine à la fois svelte et râblée,

rêveuse et gavroche, qui riait avec lui, confiante, affectueuse, sans se

soucier des jeunes gens chics qui ornaient le salon de sa mère. Il

devina une partie des petites misères qui troublaient la vie de Chiffon,

l'oncle Marc lui apprit le reste; et, inconscient, il se mit tout

doucettement, à quarante-trois ans, à aimer l'enfant de quinze ans qui

lui riait si joliment au nez de toutes ses dents de petit chien.

Quand M. d'Aubières s'aperçut de ce qui se passait dans son coeur trop

jeune, il pensa: «Je suis fou!...»

Puis, à force de rêver à ce mariage qui lui semblait d'abord impossible,

il en arriva peu à peu à se dire: «Pourquoi pas?...»

Et il était ce soir, le pauvre homme, craintif, angoissé, cherchant le

regard de Chiffon pour y lire l'impression produite par sa demande qu'il

jugeait à présent, dans sa grande modestie, outrecuidante et ridicule.

Mais Chiffon évitait obstinément de tourner les yeux vers lui. Après

avoir sommairement salué madame de Bassigny, elle causait maintenant

avec un petit jeune homme grêle et étriqué, au front fuyant, au menton

ravalé, le vicomte de Barfleur, descendant de la plus vieille famille du

pays, et l'un des élégants de Pont-sur-Sarthe. Et, bien que cette

conversation semblât, d'après l'air distrait et ennuyé de Coryse,

totalement dénuée d'intérêt, M. d'Aubières, irrité de la voir occupée de

quelqu'un, se mit à prendre en grippe l'innocent avorton qui n'en

pouvait mais.

Tout à coup, une grande jeune fille très belle, Geneviève de Lussy, une

cousine des Avesnes, s'écria:

--Chiffon!... pourquoi n'es-tu pas venue au cours tantôt?...

--Comment?--demanda madame de Bray stupéfaite--comment?... elle n'est

pas allée au cours?...

Coryse, devenue très rouge, avait brusquement planté là le petit

Barfleur; et, s'avançant vers sa mère:

--Non,--dit-elle,--je ne suis pas allée au cours... je suis restée dans

le jardin...

Elle se tourna vers M. de Bray, l'oeil suppliant, et ajouta:

--Il faisait si, si beau!...

--Et où êtes-vous allée?...

Jusqu'à l'âge de cinq ans, la marquise avait dit «vous» à sa fille, qui

lui disait également vous. Elle n'admettait pas qu'il en fût autrement,

parce que, affirmait-elle, le tutoiement entre enfants et parents datait

de la Révolution. Il était ignoble et nivelait les classes, etc... Et

puis, un beau jour, au retour d'un de ses voyages, elle avait déclaré

que le tutoiement réciproque était plus tendre; que lui seul marquait

l'intimité, la confiance; qu'à présent, «toutes les femmes du faubourg

Saint-Germain» tutoyaient leurs enfants et se faisaient tutoyer par eux.

Et, subitement, elle avait exigé que Coryse la tutoyât. La pauvre

petite, qui eût employé volontiers une appellation plus cérémonieuse

encore que le «vous», avait eu peine à se faire à ce tutoiement si loin

de son coeur et de ses lèvres. Madame de Bray aussi s'oubliait souvent.

Dès qu'une discussion quelconque l'emportait, elle criait «vous» à

Chiffon comme par le passé, et la petite, remise dans le ton,--comme

elle disait,--reprenait avec joie la «tradition» ancienne. Elle

répondit:

--Je viens de vous le dire... je suis restée dans le jardin...

--A fainéanter?...

--Non...

--Qu'est-ce que vous avez fait?...

--J'ai regardé les fleurs...

--C'est bien ce que je disais!...

Et, avec importance, comme si elle devait se tenir au courant pour

surveiller les études de sa fille et lui faire reprendre les leçons

manquées:

--De quoi s'est-on occupé aujourd'hui au cours, Geneviève?...

--Au cours?...--fit la jeune fille, qui chercha un instant à se

souvenir,--nous nous sommes occupées de la reproduction...

Et, au milieu d'un silence étonné, elle reprit:

--De la reproduction des plantes phanérogames...

L'oncle Marc haussa les épaules en murmurant à demi-voix:

--Chiffon a bien raison d'étudier les fleurs elle-même dans le jardin...

c'est sans inconvénient, au moins!...

Quant à la marquise, qui ignorait totalement les plantes phanérogames ou

autres, et qui n'avait pas compris un mot, elle dit, d'un ton doctoral

et protecteur, revenant au tutoiement:

--Tu as entendu, Coryse?...

La petite ne répondit pas. Geneviève reprit, s'adressant à elle:

--Mardi, c'est sur _Britannicus_, le cours...

--J'irai!...--s'écria Chiffon,--j'aime tant Racine!...

Le petit Barfleur savait qu'un homme du monde doit toujours placer dans

toute conversation, et sur n'importe quel sujet, un mot quelconque. Il

demanda, d'un air indifférent et poli:

--Et pourquoi, mademoiselle, aimez-vous tant Racine?...

--Je ne sais pas...--fit Chiffon, indifférente aussi.

Puis, après un instant de réflexion, elle déclara:

--C'est peut-être parce qu'on a voulu me faire aimer Corneille...

Marc de Bray se mit à rire; sa belle-soeur, furieuse, se tourna vers

lui:

--On dirait vraiment que vous cherchez à la rendre plus ridicule et plus

insupportable encore!...

--Moi!...--fit l'oncle Marc, ahuri.

--Oui, vous!... qui riez de toutes les inepties qu'elle dit... et qui

avez l'air de trouver ça drôle!...

Elle allait continuer, élevant déjà la voix au milieu du silence. Très

agacée d'être ainsi épluchée, Chiffon, les yeux brillants et le nez en

l'air comme aux jours de bataille, proposa:

--Si on recausait comme avant... au lieu de s'occuper de moi?...

Une des portes du salon, qui donnait sur le jardin, était ouverte. Sans

attendre pour juger de l'effet produit par sa proposition, elle sortit

et descendit le perron, où l'attendait _Gribouille_, son meilleur ami,

un énorme dogue court et trapu; bonasse avec un air féroce.

La nuit était claire, mais sans lune. Une de ces nuits pleines

d'humidité et de parfums qu'aimait Coryse. Suivie de Gribouille elle

s'éloigna de la maison, marchant vers l'extrémité du jardin. L'odeur

intense des pétunias blancs l'attirait. Et quand elle fut auprès de la

longue corbeille, qui apparaissait toute pâle au milieu du gazon sombre,

elle se pencha, les narines ouvertes, prise d'une envie de se rouler sur

les fleurs embaumées pour les mieux respirer. Mais elle pensa:

--Je leur ferais mal!...

Car Chiffon, persuadée que les fleurs souffrent, ne les touchait qu'avec

une délicatesse infinie et d'attendrissantes précautions.

Un bruit de pas dans l'allée fit grogner Gribouille; et, tout de suite,

elle devina que c'était M. d'Aubières qui s'avançait dans l'obscurité.

Il demanda, distinguant vaguement la tache claire que faisait Chiffon:

--C'est vous, mademoiselle Coryse?...

--Oui, monsieur...

D'une voix hésitante, il reprit:

--Voulez-vous me permettre de causer avec vous un instant?...

--Mais oui...

--Est-ce que... est-ce qu'on vous a dit que... que...

Elle eut pitié de son embarras.

--Oui... je sais que vous m'avez demandée aujourd'hui en mariage...

Il murmura, le gosier serré:

--Eh bien?...

--Eh bien!... je ne m'y attendais pas, comme vous pensez!... et dame!...

ça me surprend un peu... et même beaucoup, si vous voulez que je vous

dise?...

--Pourquoi?... vous n'avez donc pas deviné que je vous aime depuis très

longtemps?...

Elle répondit, sincère:

--Oh! quant à ça, non, par exemple!...

--C'est pourtant bien vrai!... je vous aime depuis que je vous

connais...

--Ça, c'est excessif!... je suis bien sûre que le premier jour où vous

m'avez vue, j'ai pas dû vous faire une impression bien agréable... Oh!

non!...

--Le premier jour?...

--Oui... à dîner... le soir où j'étais à côté de vous... ce que j'ai dû

vous paraître moule!... c'est vrai qu'aussi vous m'aviez si tellement

rasée... avec vos chasses et vos rallye-papers... et tout le

tremblement...

--Mais...--balbutia le pauvre homme interdit--je ne savais de quoi vous

parler... et je...

--Soyez sûr que je vous suis reconnaissante de ne pas m'avoir parlé

service... car il y avait encore ça!...

--Comme vous vous moquez de moi!... vous me trouvez ridicule...

ennuyeux?...

Elle protesta avec vivacité:

--Oh! non... pas du tout!... ça! jamais!... et même je vous aime

beaucoup... je suis très contente quand je vous vois...

Joyeux, il demanda:

--Eh bien, mais alors...

--Quand je vous vois... accidentellement... mais si c'était toujours,

toujours, tout le temps...

--Alors, vous ne voulez pas de moi?...

Chiffon avait envie, à cette question bien nette, de répondre nettement

non. Comme ça, au moins, tout serait fini; on ne reviendrait plus

là-dessus. Mais elle devina tant d'inquiétude dans la pauvre voix

étranglée qui l'interrogeait, tant de supplication dans la haute

silhouette penchée vers elle, qu'elle n'eut pas le courage de faire un

gros chagrin à cet ami qui semblait tant l'aimer. Gentiment, elle

répondit:

--Non... je ne dis pas ça encore... je suis très flattée, très

reconnaissante de votre affection... mais je suis si petite fille!...

j'ai si peu pensé aux choses graves... laissez-moi réfléchir...

voulez-vous?... ne me demandez pas de dire tout de suite oui ou non...

car, alors... je dirais non...

--J'attendrai votre décision... mais permettez-moi de plaider un peu ma

cause?...

Et, voyant que Coryse revenait du côté de la maison, il la fit retourner

sur ses pas en lui prenant doucement le bras.

--Je vous en prie, accordez-moi encore quelques minutes... c'est votre

mère qui m'a dit de venir vous rejoindre ici...

Avec conviction, Chiffon s'écria:

--Ah! je le pensais bien!...

Et en elle-même elle ajouta:

--Elle ne peut pas me laisser tranquille!...

De sa belle voix grave, très émue, M. d'Aubières reprit:

--Je vous parais vieux... mais je vous offre un coeur très jeune... un

coeur qui n'a jamais été à personne...

--Oh!...--fit Coryse, effarée,--vous n'êtes pas arrivé à votre âge sans

aimer quelqu'un... voyons?...

Il répondit gravement:

--Aimer... ce que j'entends par aimer... jamais!...

--Et qu'est-ce que vous entendez donc par aimer?...

--J'entends donner tout mon coeur et toute ma vie...

--Eh bien, n'est-ce pas toujours là ce qu'on appelle aimer?...

--Toujours... enfin... non... ça dépend...--balbutia M. d'Aubières

embarrassé.

--Tenez,--fit brusquement Chiffon,--j'aime autant vous dire que je ne

vous crois pas!... oh! mais, pas du tout!...

--Vous ne me croyez pas!... et pourquoi?...

--Ah!... voilà!... c'est que c'est assez difficile à vous raconter...

Enfin, un jour... au printemps... j'étais à me promener à cheval, avec

l'oncle Marc, dans la forêt de Crisville... et je vous ai aperçu de

loin... avec une dame... je vous ai reconnu tout de suite... il n'y a

personne d'aussi grand que vous à Pont-sur-Sarthe... vous étiez à

pied... et il y avait un fiacre qui vous suivait... un des petits

fiacres ridicules de la station de la place du Palais... la dame...

c'était une des dames dont personne ne parle... excepté ma mère et

madame de Bassigny, qui les appellent «les donzelles»... et qui font des

écarts dans la rue ou au cirque, quand il faut les frôler... on croirait

que ça brûle... je vous demande pardon de dire ça à propos de quelqu'un

que vous aimez...

--Moi!...--protesta le duc, à moitié riant, à moitié désolé.

--Ou que vous aimiez, du moins...

Et, imperturbable, Chiffon continua:

--Alors, je dis à l'oncle Marc: «Tiens! M. d'Aubières... avec la dame

dont il ne faut pas parler!...» Ah! c'est que j'ai oublié de vous

dire... Paul de Lussy, le frère de Geneviève, celui qui fait son

droit... vous savez bien?... il avait fait aussi des bêtises à cause de

cette dame-là... et on voulait l'engager... alors, Georgette Guibray, la

fille de votre général, l'avait montrée un jour, au Parc, à Geneviève,

la dame... en lui disant: «Vois-tu, c'est à cause de celle-là que ton

frère fait des sottises...» Geneviève me l'avait montrée aussi, et

j'avais demandé des explications à papa en déjeunant... Ah!...

Seigneur!... quelle affaire!... je vois encore ça!... ma mère s'était

levée... elle me maudissait avec sa serviette en m'appelant «Fille

éhontée»!... moi, j'étais bleue... je comprenais pas du tout ce qu'il

pouvait bien y avoir... alors, après le déjeuner, papa m'a emmenée dans

le fumoir et il m'a dit qu'il ne fallait jamais parler de ça... surtout

devant ma mère... et que d'ailleurs on devait ignorer le monde des

«cocottes»... qui est un monde à part... et le soir, ça a recommencé

avec ma mère quand j'allais me coucher... Sapristi!... c'est un des plus

beaux attrapages dont je me souvienne!... mais ça vous ennuie peut-être

que je vous raconte ça?...

--Non... je voudrais seulement vous expliquer...

--Attendez que j'aie fini... donc je dis à l'oncle Marc: «Voilà M.

d'Aubières avec la dame dont on ne parle pas...» et il me répond: «Tu ne

sais pas ce que tu dis!... tu es myope comme une taupe et tu ne peux

rien distinguer d'ici là-bas...» Alors je lui offre de trotter pour

voir... mais il ne veut pas... et le premier sentier que nous

trouvons... crac!... il me pousse dedans pour que je ne puisse plus

regarder la route... et c'est tout pour cette fois-là...

--Je vais vous...

--C'est pas fini!... un mois après, j'étais avec le vieux Jean... je

vous revois avec la même dame et presque à la même place... Ah! je me

dis, cette fois-ci, comme moi je ne suis pas comme ma mère et madame de

Bassigny et que j'ai pas peur de me brûler, je veux les regarder de

près... et je trotte... «Mam'zelle Coryse,--me dit Jean,--la route

devient bigrement grasse... les chevaux vont s'coller su'l'museau, bien

sûr!... m'est avis qu'y' vaudrait mieux retourner par où qu'nous

venons...» Je ne l'écoute pas, vous pensez... mais, à ce moment-là, vous

remontez dans le fiacre ridicule et vous filez par la route de

Crisville... je dis à Jean: «Je veux voir où ils vont...» et il me

répond: «Ça, mademoiselle, c'est des choses qu'est pas à faire!...»

--Et après?...

--Après, je vous ai perdus à un carrefour... mais je vous ai retrouvés

tout de même... à l'auberge de Crisville... votre fiacre mangeait

l'avoine, et vous étiez au premier à une fenêtre... avec la cocotte...

alors, j'ai pensé...

--Vous avez pensé?...

--Puisque M. d'Aubières se cache dans la forêt et dans les auberges avec

une femme avec qui il ne peut pas se montrer, c'est qu'il veut

absolument la voir quand même... et s'il veut la voir quand même, c'est

qu'il l'aime, comme Paul de Lussy l'aimait... et même plus!... car pour

risquer, lui... un colonel... un homme sérieux et âgé...

Et comme le duc faisait un mouvement:

--Oui... en comparaison de Paul qui a vingt-deux ans, vous êtes âgé,

s'pas?... eh bien, pour faire ce que--quand c'était Paul--on appelait

déjà des bêtises... il faut...

--Il faut s'ennuyer terriblement à Pont-sur-Sarthe... et chercher dans

n'importe quel monde les distractions dont on ne sait pas se passer...

je ne peux pas vous expliquer ce que vous ne devez point comprendre,

mais je peux vous affirmer que, quoi que vous ayez pu voir ou apprendre

de ma stupide existence, je suis digne de vous aimer et d'être votre

mari... jamais, jusqu'au jour où je vous ai connue, je n'ai eu l'idée de

donner mon nom ni mon coeur à personne... et je vous offre, malgré mon

«grand âge», un amour très jeune et très pur...

Serrant contre lui le petit bras qu'il avait gardé sous le sien, il

murmura:

--Laissez-moi espérer un peu... je vous en prie?...

--Si je ne vous réponds pas tout de suite oui...--dit franchement

Coryse--c'est que je veux n'épouser qu'un homme que j'aimerai ou que je

sentirai que je peux aimer plus que tous les autres... je déteste le

monde, moi!... j'ai les grimaces et les guirlandes en horreur!... je

n'ai, jusqu'à présent, aimé vraiment que l'oncle et la tante de Launay,

papa, l'oncle Marc, le vieux Jean, ma bonne, Gribouille et mes fleurs...

je veux aimer mon mari, sinon de l'amour que j'ignore, du moins très

tendrement, très sûrement...

M. d'Aubières s'était arrêté. Il prit les mains de l'enfant et les

appuyant contre ses lèvres:

--Je serais si horriblement malheureux s'il me fallait renoncer à

vous...

Il l'attirait à lui, et elle le laissait faire, émue par cette voix qui

tremblait, par toute cette tendresse qu'elle sentait si vraie.

--Chiffon--balbutia-t-il--mon petit Chiffon!...

Elle s'appuyait à son épaule, rêvant, se demandant si elle ne pourrait

pas aimer un jour cet homme qui l'aimait tant et qui semblait si bon.

Mais M. d'Aubières, bouleversé au contact du petit corps souple qui

s'abandonnait si confiant; énervé par l'obscurité, grisé par les parfums

qui montaient des fleurs à cette heure de la nuit, perdit complètement

la tête. D'un mouvement brutal, il enveloppa Coryse de ses bras,

couvrant de baisers fous ses cheveux et son front. La petite se dégagea

violemment, presque avec horreur. Et comme le duc, revenu à lui,

murmurait troublé, désolé de ce qu'il avait fait:

--Pardonnez-moi... je vous aime tant!...

Elle lui répondit simplement, déjà remise d'un effroi que, dans son

innocence, elle ne s'expliquait pas:

--Moi aussi, je vous demande pardon... mais c'est que, voyez-vous, je ne

peux pas souffrir qu'on m'embrasse...

Le mariage de Chiffon · 第 9 / 25 题