M. de Bray dit d'un air désolé:

--Tu me fais beaucoup, beaucoup de peine...

--Mon Dieu!... et moi qui voudrais ne t'en faire jamais, de la peine!...

je t'aime bien, va!...

--Moi aussi, je t'aime bien...

--Alors, pourquoi veux-tu me renvoyer... me marier quand même?...

--Mais je ne veux pas te...

--Si!... tu le veux!... et je n'ai que seize ans et demi!... je t'en

prie!... laisse-moi tranquille!... laisse-moi vivre ici encore...

Elle s'interrompit, et, comptant sur ses doigts:

--... encore cinq ans... pas même tout à fait cinq ans... après, je m'en

irai... je te le promets... je te le promets...

Les doux yeux bleus se troublaient, et des larmes rondes, semblables à

des boules de verre, glissaient sans se déformer sur les joues fraîches

de Coryse.

Corysande d'Avesnes, qu'on appelait Coryse, ou plus habituellement

_Chiffon_, était une fillette solide et souple, beaucoup plus bébé que

jeune fille, avec encore les angles et les disproportions de l'enfance,

et la peau transparente des tout petits,--cette peau sous laquelle

courent des lueurs roses.--Ses mouvements harmonieux et agiles, bien

qu'un peu maladroits, qui rappelaient ceux d'un grand jeune chien,

irritaient sa mère autant presque que son langage trop peu correct.

Très infatuée de sa personne, la marquise de Bray considérait en général

tous ceux avec qui les nécessités sociales l'obligeaient de vivre comme

de pauvres êtres inférieurs et nuls, auxquels elle faisait le très grand

honneur de descendre jusqu'à eux. Elle avait passé sa vie à mépriser et

à tourmenter les gens simples et bons qui l'entouraient. Le comte

d'Avesnes, d'abord, le père de Coryse, qui avait eu l'esprit de mourir

au bout de deux ans, et sans s'être gêné, d'ailleurs, pour organiser au

dehors une existence impossible chez lui. Sa veuve, restée sans fortune,

était allée s'installer avec sa fille chez un oncle et une tante qui

adoraient l'enfant et l'avaient élevée jusqu'au second mariage de sa

mère. Quant à madame d'Avesnes, elle ne faisait chez l'oncle et la tante

de Launay que de courtes apparitions. Elle voyageait, passant son temps

à Paris ou chez des amis, ne pouvant--disait-elle--s'habituer à la vie

de province.

Ce fut au cours d'une de ses visites à Pont-sur-Sarthe qu'elle plut à M.

de Bray. Il était assez riche et très charmant. Elle commençait à mûrir

et comprenait que sa beauté, toute de fraîcheur et d'éclat, allait

disparaître tout à coup. Au lieu d'être pour le marquis ce qu'elle avait

été pour beaucoup d'autres, elle l'amena très doucement et très

habilement au mariage. Se résignant à régner à Pont-sur-Sarthe,

puisqu'elle ne pouvait plus briller ailleurs, elle épousa M. de Bray en

criant bien fort qu'elle ne se remariait que par dévouement, afin

d'assurer l'avenir de sa fille.

Et alors commença pour le pauvre mari l'existence épouvantable, faite de

criailleries et de silences, de scènes et de raccommodements, qu'avait

menée son prédécesseur et aussi l'oncle et la tante de Launay, qui

supportaient tout par amour pour leur petit «Chiffon», dont ils

craignaient avant tout de se voir séparés.

Mais c'était à sa fille que madame de Bray réservait les pires

tracasseries. Tout dans la nature de l'enfant heurtait ses idées

étroites à certains points de vue et larges démesurément à d'autres.

Entichée de noblesse,--et d'argent aussi, depuis qu'elle en

avait,--aimant par-dessus tout le panache et la pose, elle ne pardonnait

pas à la petite Coryse une simplicité et une rondeur qu'elle ne

comprenait point. N'ayant pas, à proprement parler, de type déterminé,

la marquise s'en était créé un à beaucoup d'images diverses et banales.

Elle avait appris à parler au théâtre et à penser dans les romans. Et

comme elle n'avait, au fond, nulle finesse de sentiments ni de

sensations, elle appliquait mal ce qu'elle ne comprenait pas très bien,

et arrivait--lorsqu'elle voulait se montrer tragique, par exemple--à des

effets d'un comique intense qui provoquaient chez Chiffon des crises de

folle gaieté.

Très vulgaire d'allure et d'aspect, madame de Bray reprochait sans

relâche à sa fille d'être commune, et de n'avoir même pas pour elle

cette distinction, «apanage des Avesnes».

En voyant pleurer Coryse, qui ne pleurait jamais, M. de Bray, tout

bouleversé, ne pensa plus qu'à la consoler de son mieux.

--Voyons, mon petit Chiffon... sois raisonnable... tout ça

s'arrangera...

Elle répondit, en secouant avec découragement sa tête ébouriffée:

--Ça s'arrangera en épousant M. d'Aubières?... Eh!... je ne demanderais

pas mieux, va!... si je ne sentais pas que, en faisant ça, je ferai une

action mauvaise et que je le rendrai malheureux... je l'épouserais tout

de suite... pour qu'on soit débarrassé de moi...

--C'est mal de me dire ça!...

--Aussi, ce n'est pas pour toi que je le dis... et tu le sais bien?...

--Mais ta mère n'a pas plus que moi envie de te voir partir...

--Allons donc!... elle ne pense qu'à ça!... elle a si peur que je ne me

marie pas... et surtout que je ne fasse pas un beau mariage!... pas pour

que je sois heureuse, qu'elle y tient!... oh! non!... ça, c'est un

détail!... mais c'est par vanité... pour avoir la satisfaction d'être

jalousée par ceux-ci ou par ceux-là... pour épater les gens de

Pont-sur-Sarthe et pour embêter ses amis... pas pour autre chose...

--Je suis tout à fait chagrin de t'entendre parler ainsi de ta mère...

--C'est plus fort que moi!... je ne peux pas m'empêcher de dire ce que

je pense!...

--Précisément, il ne faut pas le penser...

--Et comment veux-tu que je ne le pense pas?... comment veux-tu que je

croie qu'elle m'aime?... est-ce que, avant ta venue dans la maison, elle

s'est jamais occupée de moi autrement que pour me gronder... ou gronder

ceux qu'elle accusait de me gâter?... est-ce que, sans l'oncle et la

tante de Launay, et sans toi plus tard... j'aurais jamais été soignée et

caressée, moi?... Ah! si!... caressée, je l'étais!... deux fois par

an!... quand elle partait, et quand elle revenait de ses voyages... ça

se passait sous la porte cochère... où j'étais cramponnée aux jupes de

ma bonne... tremblante de la sentir rentrée dans la maison si calme

quand elle n'était pas là!... Oh! c'étaient de vrais transports! «Ma

Corysande!... ma fille bien-aimée!...» On aurait cru que nous jouions un

drame et qu'on venait de me retrouver au fond d'un souterrain!... et

elle me soulevait de terre!... et elle m'écrasait à me couper la

respiration contre son corset!... tout ça, c'était pour les domestiques

et le cocher de l'omnibus qui déchargeait les bagages... mais, comme ils

la connaissaient bien, ça ne les mettait pas dedans!... c'est égal!...

on leur offrait tout de même régulièrement la petite scène de mélo...

Et, redevenue rieuse, l'enfant conclut d'un air bonhomme:

--Elle a toujours manqué de simplicité, tu sais...

--Tu exagères certaines imperfections...

--J'exagère?... mais tu ne peux pas penser ce que tu dis là!... toi qui

es si peu à la pose... si peu occupé de l'effet que tu produis...

--Tu te plais à contrecarrer ta maman pour des riens...

--Ta «maman»!... prends donc garde!... si elle t'entendait!...

Et comme M. de Bray regardait vers la porte avec inquiétude, elle

s'écria:

--Tu as eu peur, hein?...

Et d'un ton solennel:

--... d'avoir oublié que «maman» est un mot bon pour le peuple... un mot

qu'il faut laisser aux concierges... les gens qui sont nés s'expriment

autrement...

--Puisqu'elle a la petite faiblesse de tenir à ce détail... pourquoi ne

pas la satisfaire?...

--Mais je la satisfais!... mais je ne fais que ça, sapristi!... en lui

parlant, je ne l'appelle pas... j'évite... mais en parlant d'elle, je

dis «ma mère» gros comme le bras... j'en ai plein la bouche... mais pas

plein le coeur!... Ah! c'est pas ma faute, va!... j'ai essayé!... depuis

que tu as remplacé mon pauvre papa, surtout!... tu as été si bon pour la

petite fille sauvage et laide qui ne voulait pas te voir... et je t'ai

tant aimé quand je t'ai connu, que, pour te faire plaisir, j'aurais

voulu aimer ta femme... Ah! ouiche!... j'ai pas pu!...

--Mais c'est abominable, ce que tu dis là!...

--En quoi?... je lui suis attachée comme il faut?... je serais désolée

s'il lui arrivait la moindre chose et je ne lui souhaite que du

bonheur... mais quand je ne la vois pas, je respire mieux, c'est

positif!...

Voyant la mine atterrée de son beau-père, elle reprit:

--Mais tu sais..., tout ce que je te dis là, je ne l'ai jamais dit à

personne qu'à toi...

--C'est heureux!--balbutia le pauvre homme abasourdi.

--C'est vrai!... je n'ai confiance que dans toi...

Elle regarda, par-dessus son épaule, le comte de Bray qui se balançait

silencieux dans un fauteuil de bambou, et ajouta:

--Et aussi dans l'oncle Marc!... Pourquoi ne dis-tu rien, oncle Marc?...

L'oncle Marc, un grand garçon long et élégant, répondit d'une voix un

peu chantante:

--Parce que je n'ai rien à dire... avant, d'ailleurs, que j'aie parlé,

ta mère m'a imposé silence... par conséquent...

--Je sais bien!... mais depuis qu'elle n'est plus là?...

--Depuis qu'elle n'est plus là, tu as dit des choses à peu près justes,

mon pauvre Chiffon... et, comme je ne peux pas te donner raison, alors

je me tais...

--Tu es bon aussi, toi!...

--Oh! excellent!... mais laisse-moi donc tranquille, grande

bête!...--ajouta-t-il en se levant brusquement, faisant glisser Coryse,

qui lui grimpait sur les genoux comme un bébé.

Elle demanda, surprise:

--Pourquoi me pousses-tu comme ça?...

--Parce que tu es trop grande pour faire encore de ces singeries-là!...

à ton âge?... est-ce que ce sont des manières, voyons?...

--Comment, des manières?... je ne peux plus monter sur les genoux de mon

oncle... à présent?...

Et, d'un air réservé et drôlet, elle conclut:

--Ah!... si tu n'étais pas mon oncle!...

--Eh bien, voilà,--répondit Marc de Bray d'un ton bourru,--c'est que,

précisément, je ne le suis pas!...

--Oh!...--fit douloureusement la petite--Oh!... que tu es méchant de me

dire ça!...

Et s'allongeant, dans un de ces mouvements de joli animal qui lui

étaient naturels, elle se mit à sangloter, le nez enfoui dans les

coussins du divan.

--Ah çà!...--demanda l'oncle Marc, agacé--qu'est-ce qu'elle a donc

aujourd'hui, cette petite?... elle qui n'a pas la larme facile, elle

pleurniche tout le temps!... elle est insupportable!...

--Sois un peu indulgent, voyons,--dit M. de Bray,--elle est énervée de

cette histoire de mariage...

--Je comprends ça!...

--Prends garde qu'elle ne t'entende... elle enverrait définitivement au

diable ce pauvre Aubières!...

--Eh bien?... tu ne vas pas laisser faire cette monstruosité, je

pense?...

--Sa mère y tient tellement...

--Elle est folle!... Aubières a vingt-cinq ans de plus que Chiffon!...

--Si j'en crois les potins... la petite de Liron t'adore... et elle a

vingt ans de moins que toi?...

--En admettant que ce soit... elle m'adore aujourd'hui, mais demain?...

--Je te citerai aussi l'exemple de notre mère... qui avait vingt-cinq

ans de moins que son mari et qui l'a passionnément aimé toujours...

--Je te répondrai que ce sont de ces exemples qu'on ne trouve que dans

sa propre famille... heureusement!... En attendant, ce pauvre Chiffon

pleure, que ça fait peine à voir...

Il alla au divan, et, passant sa main sur la petite nuque rose toute

secouée de sanglots, il dit affectueusement:

--Je te demande pardon, petit Chiffon, de t'avoir fait du chagrin...

Elle releva son visage bouleversé et demanda:

--Pourquoi as-tu été si méchant?... pourquoi m'as-tu dit que tu n'es pas

mon oncle?...

--Mais parce que, bien que je t'aime autant que si je l'étais, je ne le

suis pas!... je suis le frère du mari de ta mère... je ne te suis

rien... je pourrais t'épouser... si je n'étais pas de l'âge de mon ami

d'Aubières, que tu envoies si gentiment promener...

--Oh!...--fit l'enfant stupéfaite--tu es de l'âge de M. d'Aubières?...

Et elle ajouta en riant:

--Ben, tu es moins «déchu» que lui,--comme disent les gens de

Pont-sur-Sarthe...--Oui... l'autre jour, j'ai causé dans la rue avec un

bonhomme qui m'a dit ça, pour m'expliquer que sa femme était un peu

cassée...

Le marquis demanda, inquiet:

--Tu as causé dans la rue avec un bonhomme?... quel bonhomme?...

--Un bonhomme que j'ai rencontré quand je revenais du cours avec le

vieux Jean... je pense que ça doit être un balayeur... ou un

chiffonnier...

--Si ta mère t'avait vue causer avec cet homme, elle...

--Elle aurait poussé des cris?... j'sais bien... mais elle ne m'a pas

vue...

Et, se retournant brusquement vers l'oncle Marc, elle demanda:

--Enfin, voyons?... que tu sois mon oncle pour de vrai ou pas... voilà

cinq ans que je t'appelle mon oncle et que j'crois que tu l'es... comme

je crois... quand on ne me met pas le nez dessus... que papa est papa,

s'pas?... alors tu peux bien me donner un conseil... faut-il ou ne

faut-il pas épouser M. d'Aubières?...

--C'est embarrassant, ce que tu me demandes là!...

--Enfin, si tu étais à ma place, qu'est-ce que tu ferais?...

--A ta place... mon Dieu!... je me tâterais...

--Mais c'est précisément parce que je me tâte que...

--Avant de dire non, je verrais quelquefois Aubières... je

réfléchirais...

--Ah!... tu penses que de le voir souvent, ça pourrait me faire changer

d'idée?... Ben, moi, je crois le contraire...

--Aubières a de l'esprit... il est bon, bien élevé... il ne peut que

gagner à être connu... sans être riche, il a une gentille fortune... et

un nom historique...

--Ah! sapristi!... je le sais, qu'il est historique!... on l'a assez

répété devant moi, qu'il l'est!... on l'a assez fait mousser!... mais

moi aussi, j'ai un nom historique!... alors, tu comprends... on ne gobe

pas beaucoup les choses qu'on a... c'est les choses qu'on n'a pas qu'on

voudrait!...

--Qu'est-ce que tu voudrais?...

Elle réfléchit; puis, résolument:

--Beaucoup d'amour... ou, si c'est trop difficile, beaucoup, beaucoup

d'argent!... il n'y aurait plus un seul pauvre à Pont-sur-Sarthe... vous

verriez ça?... et puis, j'achèterais des tableaux... et des beaux

chevaux... et j'aurais tous les soirs un concert... Ah! on ne

s'embêterait pas chez moi, allez!...

--«S'embêterait»... encore!... Ah! si ta mère t'entendait!...

--Oui... mais elle ne m'entend pas!

Un domestique ouvrit la porte:

--Madame la marquise voudrait dire un mot avant le dîner à monsieur le

marquis et à monsieur le comte... elle prie aussi mademoiselle d'aller

s'habiller...

--M'habiller?--s'écria Coryse étonnée--il y a donc du monde?...

Puis se tournant en riant vers son beau-père et son oncle:

--Ça doit être M. d'Aubières!... et on veut vous indiquer la manière de

le faire briller... Allez!... trottez-vous vite!... moi, je vais mettre

ma vieille robe rose... elle est moins jolie et plus sale que

celle-ci... mais elle est «du soir!...»

Elle regarda M. de Bray,--qui sortait suivi de son frère,--et balbutia,

les yeux gros de nouvelles larmes prêtes à couler:

--C'est égal!... c'est pas de veine que les deux seuls qui m'aiment ne

me soient justement rien de rien...

Et, comme son beau-père se retournait pour répondre, elle ajouta

vivement:

--«Les deux seuls», c'est pas gentil ce que j'ai dit là!... j'oubliais

l'oncle Albert et la tante Mathilde qui m'aiment tant!... et qui me sont

vraiment quelque chose, ceux-là!...

Tout à coup, prise d'une idée subite, elle plongea, et, passant

rapidement sous le bras de M. de Bray qui tenait encore le bouton de la

porte, elle lui cria en riant:

--Au fait!... je dîne chez eux ce soir!...

Elle enfla sa voix, continuant avec emphase:

--Tu le diras à «ma mère», si elle l'a oublié...

Et elle disparut en courant dans l'escalier.

Le mariage de Chiffon · 第 7 / 25 题