MONSIEUR,

«_J'ose prendre la liberté d'écrire à votre bon coeur, en vous suppliant

de vouloir bien prendre part à ma situation. Depuis que Monsieur Ponsart

est venu et a emporté les meubles, Sophie qui n'avait plus un endroit

pour reposer sa tête a été recueillie chez moi, comme l'enfant de la

maison; et elle en était digne, Monsieur, par son bon coeur, bien que

Monsieur Ponsart ne lui ait pas rendu la justice qu'elle croyait, mais

tout le monde ne peut pas être louis d'or et plaire à tout le monde..._

--Quel style! s'exclama le notaire. Mais sautons cet inutile verbiage et

arrivons au fait! Ah! nous y voilà!

«_Sophie a eu une fausse couche bien malheureuse; elle était dans

l'arrière-boutique où que je prépare mes petites affaires pour que la

boutique où l'on entre soit toujours propre, quand elle a été prise de

douleurs; Mme Dauriatte..._

--Qui est-ce, Mme Dauriatte? demanda M. Lambois.

Le notaire fit signe qu'il ignorait jusqu'au nom de cette dame et

poursuivit:

«_Madame Dauriatte n'a pas cru d'abord qu'il y allait avoir une fausse

couche; elle pensait que le coup d'avoir été chassée par Monsieur

Ponsart lui avait tourné les sangs et elle est allée chez l'herboriste

chercher du sureau pour l'échauder et faire respirer à Sophie la fumée,

qui enlèverait l'eau qu'elle devait avoir dans la tête. Mais les

douleurs étaient dans le ventre et elle souffrait tant qu'elle criait à

étrangler; alors, j'ai été prise de peur et j'ai couru à la rue des

Canettes chez une sage-femme que j'ai ramenée et qui a dit que c'était

une fausse couche. Elle a demandé si elle avait tombé ou si elle avait

bu de l'absinthe ou de l'ormoise; je lui ai dit que non, mais qu'elle

avait eu une grosse peine..._

--Au fait! passons ce fatras, dit M. Lambois impatienté; nous n'en

sortirons pas avant l'arrivée des amis et il est inutile de les mettre

au courant de cette sotte affaire.

Me. Le Ponsart sauta toute une page et reprit:

«_... Elle est morte, comme cela, et l'enfant ne vaut pas mieux; alors,

comme j'avais mis ma croix de cou et mes boucles d'oreilles en gage,

j'ai payé la pharmacie et la sage-femme, mais je n'ai plus d'argent et

Mme Dauriatte non plus, car elle n'en a jamais._

«_Aussi, je vous supplie à deux genoux, mon bon Monsieur, de ne pas

m'abandonner, je vous prie qu'elle ne soit pas dans la fosse commune

comme un pauvre chien. Monsieur Jules qui l'aimait tant pleurerait à la

savoir si malheureuse; je vous prie, envoyez-moi l'argent pour

l'enterrer._

«_En comptant sur votre générosité..._ Bon et _et cætera_, dit le

notaire--et c'est signé: _Veuve Champagne._»

M. Lambois et Me. Le Ponsart se regardèrent; puis, sans dire mot, le

notaire haussa les épaules, s'approcha de la cheminée, activa les

flammes, plaça la lettre de Mme Champagne au bout des pincettes et,

tranquillement, la regarda brûler.

--Classée, comme n'étant susceptible d'aucune suite, dit-il, en se

redressant et en remettant les pincettes en place.

--C'est trois sous de timbre qu'elle a bien inutilement dépensés,

remarqua M. Lambois que la placidité de son beau-père achevait de

rassurer.

--Enfin, reprit Me. Le Ponsart, cette mort clôt le débat. Et d'un ton

indulgent, il ajouta:

--En bonne conscience, nous ne pouvons plus lui en vouloir à la pauvre

fille, malgré tout le tintouin qu'elle nous a donné.

--Non, certes, aucun de nous ne voudrait la mort du pécheur. Et, après

un temps de silence, M. Lambois insinua: Cependant il faut avouer que

notre bienveillance, pour son souvenir, est peut-être entachée

d'égoïsme, car enfin, si nous, nous n'avons plus rien à craindre de

cette fille, qui sait si, au cas où elle eût vécu, elle n'aurait pas de

nouveau jeté le grappin sur un fils de famille ou semé la zizanie dans

un ménage.

--Oh! à coup sûr, répondit Me. Le Ponsart, la mort de cette femme n'est

pas bien regrettable; mais, vous savez, pour le malheur des honnêtes

gens, après celle-là, une autre; une de perdue...

--Dix de retrouvées, ajouta M. Lambois, et il compléta cette oraison

funèbre, par un hochement attristé de tête.

Un dilemme · 第 12 / 12 题