Le moindre amusement vous peut être fatal.

J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte,

Avec mille louis qu'ici je vous apporte.

Ne perdons point de temps: le trait est foudroyant;

Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant.

A vous mettre en lieu sûr je m'offre pour conduite,

Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite.

ORGON.

Las! que ne dois-je point à vos soins obligeans?

Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps;

Et je demande au ciel de m'être assez propice

Pour reconnoître un jour ce généreux service.

Adieu. Prenez le soin, vous autres...

CLÉANTE.

Allez tôt;

Nous songerons, mon frère, à faire ce qu'il faut.

[170] Pour: démarche. Archaïsme et licence considérable.

SCÈNE VII.--TARTUFFE, UN EXEMPT, MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE,

CLÉANTE, MARIANE, VALÈRE, DAMIS, DORINE.

TARTUFFE, arrêtant Orgon.

Tout beau, monsieur, tout beau! ne courez point si vite:

Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gîte;

Et, de la part du prince, on vous fait prisonnier.

ORGON.

Traître! tu me gardois ce trait pour le dernier:

C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies;

Et voilà couronner toutes tes perfidies!

TARTUFFE.

Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir;

Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir.

CLÉANTE.

La modération est grande, je l'avoue.

DAMIS.

Comme du ciel l'infâme impudemment se joue!

TARTUFFE.

Tous vos emportemens ne sauroient m'émouvoir,

Et je ne songe à rien qu'à faire mon devoir.

MARIANE.

Vous avez de ceci grande gloire à prétendre;

Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.

TARTUFFE.

Un emploi ne sauroit être que glorieux,

Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux.

ORGON.

Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable,

Ingrat! t'a retiré d'un état misérable?

TARTUFFE.

Oui, je sais quels secours j'en ai pu recevoir:

Mais l'intérêt du prince est mon premier devoir.

De ce devoir sacré la juste violence

Étouffe dans mon cœur toute reconnoissance;

Et je sacrifierois à de si puissans nœuds

Ami, femme, parens, et moi-même avec eux.

ELMIRE.

L'imposteur!

DORINE.

Comme il sait, de traîtresse manière,

Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère!

CLÉANTE.

Mais, s'il est si parfait que vous le déclarez,

Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez,

D'où vient que, pour paroître, il s'avise d'attendre

Qu'à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre,

Et que vous ne songez à l'aller dénoncer

Que lorsque son honneur l'oblige à vous chasser?

Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,

Du don de tout son bien qu'il venoit de vous faire;

Mais, le voulant traiter en coupable aujourd'hui,

Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui?

TARTUFFE, à l'exempt.

Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie;

Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.

L'EXEMPT.

Oui, c'est trop demeurer, sans doute, à l'accomplir;

Votre bouche à propos m'invite à le remplir:

Et, pour l'exécuter, suivez-moi tout à l'heure

Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure.

TARTUFFE.

Qui? moi, monsieur?

L'EXEMPT.

Oui, vous.

TARTUFFE.

Pourquoi donc la prison?

L'EXEMPT.

Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison.

A Orgon.

Remettez-vous, monsieur, d'une alarme si chaude:

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,

Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs.

Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs.

D'un fin discernement sa grande âme pourvue

Sur les choses toujours jette une droite vue;

Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès,

Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.

Il donne aux gens de bien une gloire immortelle:

Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,

Et l'amour pour les vrais ne ferme point son cœur

A tout ce que les faux doivent donner d'horreur.

Celui-ci n'étoit pas pour le pouvoir surprendre,

Et de piéges plus fins on le voit se défendre.

D'abord il a percé, par ses vives clartés,

Des replis de son cœur toutes les lâchetés.

Venant vous accuser, il s'est trahi lui-même,

Et, par un juste trait de l'équité suprême,

S'est découvert au prince un fourbe renommé,

Dont sous un autre nom il étoit informé;

Et c'est un long détail d'actions toutes noires

Dont on pourroit former des volumes d'histoires.

Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté[171]

Sa lâche ingratitude et sa déloyauté.

A ces autres horreurs il a joint cette suite,

Et ne m'a jusqu'ici soumis à sa conduite

Que pour voir l'impudence aller jusques au bout,

Et vous faire, par lui, faire raison de tout.

Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,

Il veut qu'entre vos mains je dépouille le traître.

D'un souverain pouvoir, il brise les liens

Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens.

Et vous pardonne enfin cette offense secrète

Où vous a d'un ami fait tomber la retraite;

Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois

On nous vit témoigner en appuyant ses droits,

Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,

D'une bonne action verser la récompense;

Que jamais le mérite avec lui ne perd rien;

Et que, mieux que du mal, il se souvient du bien.

DORINE.

Que le ciel soit loué.

MADAME PERNELLE.

Maintenant je respire.

ELMIRE.

Favorable succès!

MARIANE.

Qui l'auroit osé dire?

ORGON., à Tartuffe, que l'exempt emmène.

Eh bien, te voilà, traître!...

[171] Pour: a détesté sa lâche ingratitude envers vous. Inversion et

apocope trop dures.

SCÈNE VIII.--MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE MARIANE, CLÉANTE, VALÈRE,

DAMIS, DORINE.

CLÉANTE.

Ah! mon frère, arrêtez,

Et ne descendez point à des indignités.

A son mauvais destin laissez un misérable,

Et ne vous joignez point au remords qui l'accable.

Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour,

Au sein de la vertu fasse un heureux retour;

Qu'il corrige sa vie en détestant son vice,

Et puisse du grand prince adoucir la justice;

Tandis qu'à sa bonté vous irez, à genoux,

Rendre ce que demande un traitement si doux.

ORGON.

Oui, c'est bien dit. Allons à ses pieds avec joie

Nous louer des bontés que son cœur nous déploie;

Puis, acquittés un peu de ce premier devoir,

Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir,

Et par un doux hymen couronner en Valère

La flamme d'un amant généreux et sincère.

FIN DU TARTUFFE.

TABLE

TROISIÈME ÉPOQUE (1664-1666).

XV. 1664. Tartuffe, comédie.

XVI. 1665. Don Juan, ou le Festin de pierre, comédie 1

XVII. 1665. L'Amour médecin, comédie-ballet 80

XVIII. 1666. Le Misanthrope, comédie 115

QUATRIÈME ÉPOQUE (1666-1667).

XIX. 1666. Le Médecin malgré lui, comédie 192

XX. 1666. Mélicerte, ballet 245

XXI. 1666. La Pastorale comique, ballet 272

XXII. 1667. Le Sicilien, ou l'Amour peintre, comédie-ballet 282

* Le Tartuffe, ou l'Imposteur, comédie 309

FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME

E. Colin.--Imprimerie de Lagny.

* * * * *

Liste des modifications:

Don juan ou Le festin de Pierre:

===============================

Page 7: «fortuue» remplacé par «fortune» (le favori de la fortune)

Page 15: «ait» par «ai» (Vous savez que je vous ai dit)

Page 42: «I» par «Il» (Il réchappa, n'est-ce pas?)

Page 57: «paler» par «parler» (... qui demande à vous parler)

Page 60: «flambleau» par «flambeau» (Allons, vite un flambeau)

Page 71: «laisser» par «laissé» (laissé tomber les coups)

Le Misanthrope:

==============

Page 121: «ami» remplacé par «amie» (ARSINOÉ, amie de Célimène.)

Page 129: «surpreud» par «surprend» (Et ce qui me surprend encore

davantage)

Page 134: «uotre» par «notre» (Mais, pour vous, vous savez quel

est notre traité...)

Page 158: «ami» par «amie» (Et, comme je vous vois vous montrer mon

amie)

Page 171: «O» par «A» et «ne» par «de»(A vos déloyautés n'ont rien

de comparable;)

Page 175: «effet» par «effort» (Et, puisque notre cœur fait un

effort extrême)

Le médecin malgré lui:

=====================

Page 198: «leur femme» par «leurs femmes» (qui veut empêcher les

maris de battre leurs femmes)

Page 213: «qeulque» par «quelque» (il a quelque petit coup de

hache à la tête)

Page 214: «tout» par «tous» (un emplâtre qui garit tous les maux)

Page 240: «tonre» par «notre» (notre apothicaire)

Page 243: «de de » par «de» (de Villiers)

Mélicerte:

=========

Page 247: «CSÈNE» par «SCÈNE» (SCÈNE I.)

Page 252: «Prens-tu» par «Prends-tu» (Prends-tu quelque plaisir)

Page 258: «LICARSIS» par «LYCARSIS» (ÉROXÈNE, DAPHNÉ et LYCARSIS)

Page 267: «veux» par «vœux» (De répondre à ses vœux d'une ardeur

assez tendre)

Page 270: «ACANTE» par «ACANTHE» (ACANTHE, TYRÈNE, MYRTIL.)

Pastorale comique:

=================

Page 273: «Pas» par «Par» (Par tes boucles de diamans)

Le Sicilin ou l'amours peintre:

==============================

Page 283: «MUCISIENS» par «MUSICIENS»

Page 284: «musciens» par «musiciens» (As-tu là tes musiciens?)

Page 288: «Silicien» par «Sicilien» (ce traître de Sicilien)

Page 291: «Ja» par «Je» (Je serai fort ravi)

Page 292: «cet» par «ces» (je pardonne ces paroles)

Page 294 : «Mon» par «Moi» (Moi faire marmite bouillir)

Page 298: «orijinal» par «original» (sur un original fait comme

celui-là)

Page 301: «avoir avoir» par «avoir» (vous doit avoir instruit de

mon mérite)

Page 308: «chantans» par «chantant» (ESCLAVE TURC chantant)

Tartuffe:

========

Page 318: «passion» par «passions» (Rectifier et adoucir les passions)

Page 324: «fait» par «faite» (Je l'ai faite)

Page 327: «tout tout» par «tout» (tout cela n'a de rien servi)

Page 334: «Il» par «Ils» (Ils pensent dans le monde)

Page 335: «entend» par «n'entend» (Là jamais on n'entend)

Page 336: «le» par «les» (Et tous les mots qu'il dit sont pour lui

des oracles)

Page 338: «merveille» par «vermeille» (le teint frais et la bouche

vermeille)

Page 343: «charlantans» par «charlatans» (Que ces francs charlatans)

Page 359: «tromperi» par «tromperie» (Et c'étoit tromperie)

Page 363: «d'autre» par «d'autres» (c'est qu'à d'autres qu'à lui)

Page 367: «trausports» par «transports» (on sait vos transports

ordinaires;)

Page 370: «faveur» par «ferveur» (et ma ferveur est telle)

Page 374: «Puisque que» par «Puisque» (Puisque que je l'ai promis)

Page 383: ajout de «que» (de ce que je vous doi)

Page 385: «OBGON» par «ORGON»

Page 388: «le» par «les» (avant qu'on vous les dise)

Page 404: «c'ent» par «c'en» (c'en est assez.)

Page 404: ajout de «tous» (Le ciel vous tienne tous en joie!)

Page 411: «TROISÈME» par «TROISIÈME» (FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME

VOLUME)

Molière - Œuvres complètes, Tome 3 · 第 23 / 23 段