Pour qui me prenez-vous? Comment! oser vous adresser à moi pour vous

servir dans votre amour, et vouloir ravaler la dignité de médecin à des

emplois de cette nature!

LÉANDRE.

Monsieur, ne faites point de bruit.

SGANARELLE, en le faisant reculer.

J'en veux faire, moi! Vous êtes un impertinent!

LÉANDRE.

Eh! monsieur, doucement!

SGANARELLE.

Un malavisé!

LÉANDRE.

De grâce!

SGANARELLE.

Je vous apprendrai que je ne suis point homme à cela, et que c'est une

insolence extrême...

LÉANDRE, tirant une bourse.

Monsieur...

SGANARELLE.

De vouloir m'employer... (Recevant la bourse.) Je ne parle pas pour

vous, car vous êtes honnête homme, et je serois ravi de vous rendre

service: mais il y a de certains impertinens au monde qui viennent

prendre les gens pour ce qu'ils ne sont pas, et je vous avoue que cela

me met en colère.

LÉANDRE.

Je vous demande pardon, monsieur, de la liberté que...

SGANARELLE.

Vous vous moquez. De quoi est-il question?

LÉANDRE.

Vous saurez donc, monsieur, que cette maladie que vous voulez guérir

est une feinte maladie. Les médecins ont raisonné là-dessus comme il

faut; et ils n'ont pas manqué de dire que cela procédoit, qui[107]

du cerveau, qui des entrailles, qui de la rate, qui du foie; mais il

est certain que l'amour en est la véritable cause, et que Lucinde n'a

trouvé cette maladie que pour se délivrer d'un mariage dont elle étoit

importunée. Mais, de crainte qu'on ne nous voie ensemble retirons-nous

d'ici, et je vous dirai en marchant ce que je souhaite de vous.

SGANARELLE.

Allons, monsieur; vous m'avez donné pour votre amour une tendresse qui

n'est pas concevable, et j'y perdrai toute ma médecine, ou la malade

crèvera, ou bien elle sera à vous.

[107] Pour: les uns du cerveau, les autres du foie.

ACTE III

Le théâtre représente un lieu voisin de la maison de Géronte.

SCÈNE I.--LÉANDRE, SGANARELLE.

LÉANDRE.

Il me semble que je ne suis pas mal ainsi pour un apothicaire; et,

comme le père ne m'a guère vu, ce changement d'habit et de perruque est

assez capable, je crois, de me déguiser à ses yeux.

SGANARELLE.

Sans doute.

LÉANDRE.

Tout ce que je souhaiterois seroit de savoir cinq ou six grands mots de

médecine pour parer mon discours et me donner l'air d'habile homme.

SGANARELLE.

Allez, allez, tout cela n'est pas nécessaire; il suffit de l'habit, et

je n'en sais pas plus que vous.

LÉANDRE.

Comment!

SGANARELLE.

Diable emporte si j'entends rien en médecine! Vous êtes honnête homme,

et je veux bien me confier à vous comme vous vous confiez à moi.

LÉANDRE.

Quoi! vous n'êtes pas effectivement...

SGANARELLE.

Non, vous dis-je; ils m'ont fait médecin malgré mes dents. Je ne

m'étois jamais mêlé d'être si savant que cela; et toutes mes études

n'ont été que jusqu'en sixième. Je ne sais point sur quoi cette

imagination leur est venue; mais, quand j'ai vu qu'à toute force ils

vouloient que je fusse médecin, je me suis résolu de l'être aux dépens

de qui il appartiendra. Cependant vous ne sauriez croire comment

l'erreur s'est répandue, et de quelle façon chacun est endiablé à me

croire habile homme. On me vient chercher de tous côtés; et, si les

choses vont toujours de même, je suis d'avis de m'en tenir toute ma vie

à la médecine. Je trouve que c'est le métier le meilleur de tous; car,

soit qu'on fasse bien, ou soit qu'on fasse mal, on est toujours payé

de même sorte. La méchante besogne ne retombe jamais sur notre dos, et

nous taillons comme il nous plaît sur l'étoffe où nous travaillons. Un

cordonnier, en faisant des souliers, ne sauroit gâter un morceau de

cuir qu'il n'en paye les pots cassés; mais ici l'on peut gâter un homme

sans qu'il en coûte rien. Les bévues ne sont point pour nous, et c'est

toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette profession

est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une discrétion la plus

grande du monde, et jamais on n'en voit se plaindre du médecin qui l'a

tué[108].

LÉANDRE.

Il est vrai que les morts sont fort honnêtes gens sur cette matière.

SGANARELLE, voyant des hommes qui viennent à lui.

Voilà des gens qui ont la mine de me venir consulter. (A Léandre.)

Allez toujours m'attendre auprès du logis de votre maîtresse.

[108] Imitation d'une nouvelle de Cervantès: _et Licenciado

vidriera_, que M. Aimé Martin a tort de traduire par «le Licencié

de Vidriera,» et qui signifie _le licencié de verre ou de cristal_,

c'est-à-dire le licencié affectant la délicatesse.

SCÈNE II.--THIBAUT, PERRIN, SGANARELLE.

THIBAUT.

Monsieur, je venons vous chercher, mon fils Perrin et moi.

SGANARELLE.

Qu'y a-t-il?

THIBAUT.

Sa pauvre mère, qui a nom Parrette, est dans un lit malade il y a six

mois.

SGANARELLE, tendant la main comme pour recevoir de l'argent.

Que voulez-vous que j'y fasse?

THIBAUT.

Je voudrions, monsieur, que vous nous baillissiez queuque petite

drôlerie pour la garir.

SGANARELLE.

Il faut voir de quoi est-ce qu'elle est malade.

THIBAUT.

Alle est malade d'hypocrisie, monsieu.

SGANARELLE.

D'hypocrisie?

THIBAUT.

Oui, c'est-à-dire qu'alle est enflée partout; et l'an dit que c'est

quantité de sériosités qu'alle a dans le corps, et que son foie,

son ventre, ou sa rate, comme vous voudrais l'appeler, au glieu de

faire du sang, ne fait plus que l'iau. Alle a, de deux jours l'un,

la fièvre quotiguienne, avec des lassitudes et des douleurs dans

les mufles des jambes. On entend dans sa gorge des fleumes qui sont

tout prêts à l'étouffer; et parfois il li prend des syncoles et des

conversions, que je crayons qu'alle est passée. J'avons dans notre

village un apothicaire, révérence parler, qui li a donné je ne sais

combien d'histoires; et il m'en coûte plus d'eune douzaine de bons

écus en lavements, ne v's en déplaise, en aposthumes qu'on li a fait

prendre, en infection de jacinthe et en portions cordales. Mais tout

ça, comme dit l'autre, n'a été que de l'onguent miton-mitaine. Il

veloit li bailler d'eune certaine drogue qu'on appelle du vin amétile,

mais j'ai-z-eu peur franchement que ça l'envoyit _a patres_; et l'an

dit que ces gros médecins tuont je ne sais combien de monde avec cette

invention-là.

SGANARELLE, tendant toujours la main.

Venons au fait, mon ami, venons au fait.

THIBAUT.

Le fait est, monsieu, que je venons vous prier de nous dire ce qu'il

faut que je fassions.

SGANARELLE.

Je ne vous entends point du tout.

PERRIN.

Monsieu, ma mère est malade; et v'là deux écus que je vous apportons

pour nous bailler queuque remède.

SGANARELLE.

Ah! je vous entends, vous. Voilà un garçon qui parle clairement, et

qui s'explique comme il faut. Vous dites que votre mère est malade

d'hydropisie, qu'elle est enflée par tout le corps, qu'elle a la

fièvre, avec des douleurs dans les jambes, et qu'il lui prend parfois

des syncopes et des convulsions, c'est-à-dire, des évanouissements?

PERRIN.

Eh! oui, monsieu, c'est justement ça.

SGANARELLE.

J'ai compris d'abord vos paroles. Vous avez un père qui ne sait ce

qu'il dit. Maintenant, vous me demandez un remède?

PERRIN.

Oui, monsieu.

SGANARELLE.

Un remède pour la guérir?

PERRIN.

C'est comme je l'entendons.

SGANARELLE.

Tenez, voilà un morceau de fromage qu'il faut que vous lui fassiez

prendre.

PERRIN.

Du fromage, monsieu?

SGANARELLE.

Oui; c'est un fromage préparé, où il entre de l'or, du corail et des

perles, et quantité d'autres choses précieuses.

PERRIN.

Monsieu, je vous sommes bien obligé, et j'allons li faire prendre ça

tout à l'heure.

SGANARELLE.

Allez. Si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer du mieux que

vous pourrez.

SCÈNE III.--JACQUELINE, SGANARELLE, LUCAS, dans le fond du théâtre.

Le théâtre change, et représente, comme au second acte, une chambre de

la maison de Géronte.

SGANARELLE.

Voici la belle nourrice. Ah! nourrice de mon cœur, je suis ravi de

cette rencontre, et votre vue est la rhubarbe, la casse et le séné, qui

purgent toute la mélancolie de mon âme.

JACQUELINE.

Par ma figué! monsieu le médecin, ça est trop bian dit pour moi, et je

n'entends rian à tout votre latin.

SGANARELLE.

Devenez malade, nourrice, je vous prie; devenez malade pour l'amour de

moi. J'aurois toutes les joies du monde de vous guérir.

JACQUELINE.

Je sis votre servante; j'aime bian mieux qu'an ne me garisse pas.

SGANARELLE.

Que je vous plains, belle nourrice, d'avoir un mari jaloux et fâcheux

comme celui que vous avez!

JACQUELINE.

Que velez-vous, monsieu? C'est pour la pénitence de mes fautes; et là

où la chèvre est liée, il faut bian qu'alle y broute.

SGANARELLE.

Comment! un rustre comme cela! un homme qui vous observe toujours, et

ne veut pas que personne vous parle!

JACQUELINE.

Hélas! vous n'avez rian vu encore, et ce n'est qu'un petit échantillon

de sa mauvaise himeur.

SGANARELLE.

Est-il possible! et qu'un homme ait l'âme assez basse pour maltraiter

une personne comme vous! Ah! que j'en sais, belle nourrice, et qui ne

sont pas loin d'ici, qui se tiendroient heureux de baiser seulement

les petits bouts de vos petons! Pourquoi faut-il qu'une personne si

bien faite soit tombée en de pareilles mains? et qu'un franc animal,

un brutal, un stupide, un sot... Pardonnez-moi, nourrice, si je parle

ainsi de votre mari...

JACQUELINE.

Eh! monsieu, je sais bian qu'il mérite tous ces noms-là.

SGANARELLE.

Oui, sans doute, nourrice, il les mérite; et il mériteroit encore que

vous lui missiez quelque chose sur la tête, pour le punir des soupçons

qu'il a.

JACQUELINE.

Il est bian vrai que si je n'avois devant les yeux que son intérêt, il

pourroit m'obliger à queuque étrange chose.

SGANARELLE.

Ma foi, vous ne feriez pas mal de vous venger de lui avec quelqu'un;

c'est un homme, je vous le dis, qui mérite bien cela; et, si j'étois

assez heureux, belle nourrice, pour être choisi pour...

Dans le temps que Sganarelle tend les bras pour embrasser Jacqueline,

Lucas passe sa tête par-dessous, et se met entre eux deux. Sganarelle

et Jacqueline regardent Lucas, et sortent chacun de leur côté.

SCÈNE IV.--GÉRONTE, LUCAS.

GÉRONTE.

Holà! Lucas, n'as-tu point vu ici notre médecin?

LUCAS.

Eh oui, de par tous les diantres, je l'ai vu, et ma femme aussi.

GÉRONTE.

Où est-ce donc qu'il peut être?

LUCAS.

Je ne sais; mais je voudrois qu'il fût à tous les guébles.

GÉRONTE.

Va-t'en voir un peu ce que fait ma fille.

SCÈNE V.--SGANARELLE, LÉANDRE, GÉRONTE.

GÉRONTE.

Ah! monsieur, je demandois où vous étiez.

SGANARELLE.

Je m'étois amusé dans votre cour à expulser le superflu de la boisson.

Comment se porte la malade?

GÉRONTE.

Un peu plus mal depuis votre remède.

SGANARELLE.

Tant mieux, c'est signe qu'il opère.

GÉRONTE.

Oui; mais en opérant je crains qu'il ne l'étouffe.

SGANARELLE.

Ne vous mettez pas en peine, j'ai des remèdes qui se moquent de tout,

et je l'attends à l'agonie.

GÉRONTE, montrant Léandre.

Qui est cet homme-là que vous amenez?

SGANARELLE, faisant des signes avec la main pour montrer que c'est un

apothicaire.

C'est...

GÉRONTE.

Quoi?

SGANARELLE.

Celui...

GÉRONTE.

Eh?

SGANARELLE.

Qui...

GÉRONTE.

Je vous entends.

SGANARELLE.

Votre fille en aura besoin.

SCÈNE VI.--LUCINDE, GÉRONTE, LÉANDRE, JACQUELINE, SGANARELLE.

JACQUELINE.

Monsieu, v'là votre fille qui veut un peu marcher.

SGANARELLE.

Cela lui fera du bien. Allez-vous-en, monsieur l'apothicaire, tâter un

peu son pouls, afin que je raisonne tantôt avec vous de sa maladie.

(Sganarelle tire Géronte dans un coin du théâtre, et lui passe un bras

sur les épaules pour l'empêcher de tourner la tête du côté où sont

Léandre et Lucinde.) Monsieur, c'est une grande et subtile question,

entre les docteurs, de savoir si les femmes sont plus faciles à guérir

que les hommes. Je vous prie d'écouter ceci, s'il vous plaît. Les uns

disent que non, les autres disent que oui: et moi je dis que oui et

non; d'autant que l'incongruité des humeurs opaques, qui se rencontrent

au tempérament naturel des femmes, étant cause que la partie brutale

veut toujours prendre empire sur la sensitive, on voit que l'inégalité

de leurs opinions dépend du mouvement oblique du cercle de la lune; et,

comme le soleil, qui darde ses rayons sur la concavité de la terre,

trouve...

LUCINDE, à Léandre.

Non, je ne suis point du tout capable de changer de sentiment.

GÉRONTE.

Voilà ma fille qui parle! O grande vertu du remède! ô admirable

médecin! Que je vous suis obligé, monsieur, de cette guérison

merveilleuse! et que puis-je faire pour vous après un tel service?

SGANARELLE, se promenant sur le théâtre et s'éventant avec son chapeau.

Voilà une maladie qui m'a bien donné de la peine!

LUCINDE.

Oui, mon père, j'ai recouvré la parole; mais je l'ai recouvrée pour

vous dire que je n'aurai jamais d'autre époux que Léandre, et que c'est

inutilement que vous voulez me donner Horace.

GÉRONTE.

Mais...

LUCINDE.

Rien n'est capable d'ébranler la résolution que j'ai prise.

GÉRONTE.

Quoi!...

LUCINDE.

Vous m'opposerez en vain de belles raisons.

GÉRONTE.

Si...

LUCINDE.

Tous vos discours ne serviront de rien.

GÉRONTE.

Je...

LUCINDE.

C'est une chose où je suis déterminée.

GÉRONTE.

Mais...

LUCINDE.

Il n'est puissance paternelle qui me puisse obliger à me marier malgré

moi.

GÉRONTE.

J'ai....

LUCINDE.

Vous avez beau faire tous vos efforts.

GÉRONTE.

Il...

LUCINDE.

Mon cœur ne sauroit se soumettre à cette tyrannie.

GÉRONTE.

La...

LUCINDE.

Et je me jetterai plutôt dans un couvent que d'épouser un homme que je

n'aime point.

GÉRONTE.

Mais...

LUCINDE, avec vivacité.

Non. En aucune façon. Point d'affaires. Vous perdez le temps. Je n'en

ferai rien. Cela est résolu.

GÉRONTE.

Ah! quelle impétuosité de paroles! Il n'y a pas moyen d'y résister. (A

Sganarelle.) Monsieur, je vous prie de la faire redevenir muette.

SGANARELLE.

C'est une chose qui m'est impossible. Tout ce que je puis faire pour

votre service est de vous rendre sourd, si vous voulez[109].

GÉRONTE.

Je vous remercie. (A Lucinde.) Penses-tu donc...

LUCINDE.

Non, toutes vos raisons ne gagneront rien sur mon âme.

GÉRONTE.

Tu épouseras Horace dès ce soir.

LUCINDE.

J'épouserai plutôt la mort.

SGANARELLE, à Géronte.

Mon Dieu! arrêtez-vous, laissez-moi médicamenter cette affaire; c'est

une maladie qui la tient, et je sais le remède qu'il y faut apporter.

GÉRONTE.

Seroit-il possible, monsieur, que vous pussiez aussi guérir cette

maladie d'esprit?

SGANARELLE.

Oui; laissez-moi faire, j'ai des remèdes pour tout, et notre

apothicaire nous servira pour cette cure. (A Léandre.) Un mot.

Vous voyez que l'ardeur qu'elle a pour ce Léandre est tout à fait

contraire aux volontés du père; qu'il n'y a point de temps à perdre;

que les humeurs sont fort aigries; et qu'il est nécessaire de

trouver promptement un remède à ce mal, qui pourroit empirer par le

retardement. Pour moi, je n'y en vois qu'un seul, qui est une prise

de fuite purgative, que vous mêlerez comme il faut avec deux dragmes

de matrimonium en pilules. Peut-être fera-t-elle quelque difficulté

à prendre ce remède; mais, comme vous êtes habile homme dans votre

métier, c'est à vous de l'y résoudre, et de lui faire avaler la chose

du mieux que vous pourrez. Allez-vous-en lui faire faire un petit tour

de jardin, afin de préparer les humeurs, tandis que j'entretiendrai ici

son père; mais surtout ne perdez point de temps. Au remède, vite, au

remède spécifique!

[109] Imitation de Rabelais.

SCÈNE VII[110].--GÉRONTE, SGANARELLE.

GÉRONTE.

Quelles drogues, monsieur, sont celles que vous venez de dire? Il me

semble que je ne les ai jamais ouï nommer.

SGANARELLE.

Ce sont drogues dont on se sert dans les nécessités urgentes.

GÉRONTE.

Avez-vous jamais vu une insolence pareille à la sienne?

SGANARELLE.

Les filles sont quelquefois un peu têtues.

GÉRONTE.

Vous ne sauriez croire comme elle est affolée de ce Léandre.

SGANARELLE.

La chaleur du sang fait cela dans les jeunes esprits.

GÉRONTE.

Pour moi, dès que j'ai eu découvert la violence de cet amour, j'ai su

tenir toujours ma fille renfermée.

SGANARELLE.

Vous avez fait sagement.

GÉRONTE.

Et j'ai bien empêché qu'ils n'aient eu communication ensemble.

SGANARELLE.

Fort bien.

GÉRONTE.

Il seroit arrivé quelque folie, si j'avois souffert qu'ils se fussent

vus.

SGANARELLE.

Sans doute.

GÉRONTE.

Et je crois qu'elle auroit été fille à s'en aller avec lui.

SGANARELLE.

C'est prudemment raisonné.

GÉRONTE.

On m'avertit qu'il fait tous ses efforts pour lui parler.

SGANARELLE.

Quel drôle!

GÉRONTE.

Mais il perdra son temps.

SGANARELLE.

Ah! ah!

GÉRONTE.

Et j'empêcherai bien qu'il ne la voie.

SGANARELLE.

Il n'a pas affaire à un sot, et vous savez des rubriques qu'il ne sait

pas. Plus fin que vous n'est pas bête.

[110] Imitation éloignée des _Adelphes_ de Térence, acte III,

scène IV.

SCÈNE VIII.--LUCAS, GÉRONTE, SGANARELLE.

LUCAS.

Ah! palsanguenne, monsieu, vaici bian du tintamarre; votre fille s'en

est enfuie avec son Liandre. C'étoit lui qui étoit l'apothicaire, et

v'là monsieu le médecin qui a fait cette belle opération-là.

GÉRONTE.

Comment! m'assassiner de la façon! Allons, un commissaire et qu'on

empêche qu'il ne sorte. Ah! traître, je vous ferai punir par la justice!

LUCAS.

Ah! par ma fi, monsieu le médecin, vous serez pendu, ne bougez de là

seulement.

SCÈNE IX.--MARTINE, SGANARELLE, LUCAS.

MARTINE, à Lucas.

Ah! mon Dieu! que j'ai eu de la peine à trouver ce logis! Dites-moi un

peu des nouvelles du médecin que je vous ai donné.

LUCAS.

Le v'là qui va être pendu.

MARTINE.

Quoi! mon mari pendu! Hélas! et qu'a-t-il fait pour cela?

LUCAS.

Il a fait enlever la fille de notre maître.

MARTINE.

Hélas! mon cher mari, est-il bien vrai qu'on te va pendre?

SGANARELLE.

Tu vois. Ah!

MARTINE.

Faut-il que tu te laisses mourir en présence de tant de gens?

SGANARELLE.

Que veux-tu que j'y fasse?

MARTINE.

Encore, si tu avois achevé de couper notre bois, je prendrois quelque

consolation.

SGANARELLE.

Retire-toi de là; tu me fends le cœur!

MARTINE.

Non, je veux demeurer pour t'encourager à la mort, et je ne te

quitterai point que je ne t'aie vu pendu.

SGANARELLE.

Ah!

SCÈNE X.--GÉRONTE, SGANARELLE, MARTINE.

GÉRONTE, à Sganarelle.

Le commissaire viendra bientôt, et l'on s'en va vous mettre en lieu où

l'on me répondra de vous.

SGANARELLE, à genoux.

Hélas! cela ne se peut-il point changer en quelques coups de bâton?

GÉRONTE.

Non, non; la justice en ordonnera. Mais que vois-je?

SCÈNE XI.--GÉRONTE, LÉANDRE, LUCINDE, SGANARELLE, LUCAS, MARTINE.

LÉANDRE.

Monsieur, je viens faire paroître Léandre à vos yeux, et remettre

Lucinde en votre pouvoir. Nous avons eu dessein de prendre la fuite

nous deux, et de nous aller marier ensemble; mais cette entreprise a

fait place à un procédé plus honnête. Je ne prétends point vous voler

votre fille, et ce n'est que de votre main que je veux la recevoir.

Ce que je vous dirai, monsieur, c'est que je viens tout à l'heure de

recevoir des lettres par où j'apprends que mon oncle est mort, et que

je suis héritier de tous ses biens[111].

GÉRONTE.

Monsieur, votre vertu m'est tout à fait considérable, et je vous donne

ma fille avec la plus grande joie du monde.

SGANARELLE, à part.

La médecine l'a échappé belle!

MARTINE.

Puisque tu ne seras point pendu, rends-moi grâce d'être médecin; car

c'est moi qui t'ai procuré cet honneur.

SGANARELLE.

Oui! c'est toi qui m'as procuré je ne sais combien de coups de bâton!

LÉANDRE, à Sganarelle.

L'effet en est trop beau pour en garder du ressentiment.

SGANARELLE.

Soit. (A Martine.) Je te pardonne ces coups de bâton en faveur de la

dignité où tu m'as élevé: mais prépare-toi désormais à vivre dans un

grand respect avec un homme de ma conséquence, et songe que la colère

d'un médecin est plus à craindre qu'on ne peut croire.

[111] Dénoûment imité de la dernière scène de la _Zélinde_ de Villiers,

pièce satirique dirigée contre Molière lui-même.

FIN DU MEDECIN MALGRE LUI.

MÉLICERTE

ET

LA PASTORALE COMIQUE

BALLETS

REPRÉSENTÉS POUR LA PREMIÈRE FOIS, A SAINT-GERMAIN EN LAYE DEVANT LA

COUR, DANS LE BALLET DES MUSES, LE 2 DÉCEMBRE 1666.

Fatigué de sa vie conjugale, Molière, qui avait écrit le _Tartuffe_

sans pouvoir le jouer, et fait représenter le _Misanthrope_, jouissait,

à Auteuil, dans une maison qu'il louait à très-haut prix, d'une aisance

considérable et de l'amitié de Boileau, de Chapelle, de la Fontaine.

Il faisait du bien, disposait généreusement de sa fortune, protégeait

les jeunes talents et se consolait ainsi. Le hasard lui envoya un

jeune enfant en haillons, fils de comédien, né parmi les bohèmes,

d'une beauté rare, d'une vive intelligence, d'une grande aptitude à

tout comprendre et à tout imiter. Molière le retira chez lui, lui

apprit l'histoire, cultiva ses qualités d'esprit, l'adopta et le

produisit auprès de ses amis. Baron (c'était son nom) devait traverser

la fin du dix-septième et la première moitié du dix-huitième siècle

en triomphateur, adoré des femmes, le premier comédien de son siècle.

Molière l'avait formé de ses propres mains.

Lorsqu'il reçut du roi l'ordre de composer une pastorale et une

comédie nouvelle pour le _Ballet des Muses_, que disposait Benserade,

et où devait danser le roi lui-même à Saint-Germain, le 2 décembre

1666, le rôle principal fut réservé au jeune enfant que le poëte

protégeait. Objet des innocentes caresses et des préférences de trois

ou quatre jeunes femmes de la troupe de Molière, cet enfant, d'une

beauté rare et d'une grâce parfaite, placé comme l'Indien Crichna au

milieu des bergères ou gopis, offrait un spectacle neuf, charmant,

naïf, intéressant, digne de la Pastorale, et dont le tact pittoresque

de l'artiste se plut à s'emparer pour orner de ses couleurs les plus

fraîches les contours délicats du tableau. Mademoiselle Duparc,

mademoiselle Debrie, avaient rivalisé de complaisances et d'amabilités

pour l'enfant choisi, et Molière mit en scène ce riant ensemble. C'est

_Mélicerte_.

Mais depuis longtemps Armande, perle étincelante, étoile adorée de ce

petit monde, concentrait tous les hommages. Elle trouva mauvais que

ce jeune enfant l'éclipsât. Sa vanité de femme et d'actrice en fut

blessée. S'il faut en croire la tradition, elle prodigua les mauvais

traitements à l'enfant et le mit en fuite. En vain Molière essaya de le

retenir. Baron osa se présenter lui-même à Louis XIV, et lui demander

de quitter la troupe de son bienfaiteur, permission que le roi lui

accorda. Baron consentit seulement à jouer son rôle dans _Mélicerte_,

dont Molière, arrêté sans doute par tant de contrariétés irritantes, ne

termina que les deux premiers actes.

Fraîcheur de sentiment, grâce de détail, un ton élégiaque et lyrique,

rare chez Molière, distinguent ce charmant débris, ce fragment précieux

et léger, imitation souvent heureuse de la pastorale italienne et

espagnole, qui ne trouva place que dans la troisième entrée du _Ballet

des Muses_. De la _Pastorale comique_, qui suivait _Mélicerte_, il ne

nous reste que les paroles, les airs mis en musique par Lulli, airs

que rien ne rattache l'un à l'autre; amas confus de ruines poétiques

à travers lesquelles on entrevoit quelques traces des inventions

pittoresques et la profonde perturbation d'esprit que ressentit

Molière, privé de tout ce que son cœur aimait, désirait ou protégeait.

Ces fragments, qui sont dans le goût du _Pastor fido_ et des _Loas_, de

Calderon, ou lui parurent indignes d'être conservés, ou lui rappelèrent

de trop douloureux souvenirs de cette époque de sa vie, car il les

brûla de sa main.

PERSONNAGES. ACTEURS.

MÉLICERTE, bergère. Mlle DUPARC.

DAPHNÉ, bergère. Mlle DEBRIE.

ÉROXÈNE, bergère. Mlle MOLIÈRE.

MYRTIL, amant de Mélicerte. BARON.

ACANTHE, amant de Daphné. LA GRANGE.

TYRÈNE, amant d'Éroxène. DU CROISY.

LYCARSIS, pâtre, cru père de Myrtil. MOLIÈRE.

CORINNE, confidente de Mélicerte. Mad. BÉJART.

NICANDRE, berger.

MOPSE, berger, cru oncle de Mélicerte.

La scène est en Thessalie, dans la vallée de Tempé.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.--DAPHNÉ, ÉROXÈNE, ACANTHE, TYRÈNE.

ACANTHE.

Ah! charmante Daphné!

TYRÈNE.

Trop aimable Éroxène!

DAPHNÉ.

Acanthe, laisse-moi.

ÉROXÈNE.

Ne me suis point, Tyrène.

ACANTHE, à Daphné.

Pourquoi me chasses-tu?

TYRÈNE, à Éroxène.

Pourquoi fuis-tu mes pas?

DAPHNÉ, à Acanthe.

Tu me plais loin de moi.

ÉROXÈNE, à Tyrène.

Je m'aime où tu n'es pas.

ACANTHE.

Ne cesseras-tu point cette rigueur mortelle?

TYRÈNE.

Ne cesseras-tu point de m'être si cruelle?

DAPHNÉ.

Ne cesseras-tu point tes inutiles vœux?

ÉROXÈNE.

Ne cesseras-tu point de m'être si fâcheux?

Molière - Œuvres complètes, Tome 3 · 第 13 / 23 段