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De taille moyenne, il était petit pour un Russe. Nerveux et saccadé,

il y avait de l'inquiétude en tous ses gestes, une sorte d'attente

fébrile. Ou bien, l'action lasse, l'allure lente, il semblait abattu

et comme enseveli. Un homme agité ou défait, toujours en frisson, ou

en sueur, toujours en peine. Je sens son odeur de peau fiévreuse et

mouillée. Mécontent, il paraissait vieux et malade. Et, soudain, le

contentement lui rendait l'air de la jeunesse.

On ne pouvait rien remarquer en lui, quand on avait vu sa tête.

De tout son corps, Dostoïevski n'était que l'homme d'une tête. Il

l'avait grosse, vaste, forte en tous sens: chaque trait violent,

puissant, rude même; et l'expression totale, pourtant, pleine de

douceur et de finesse.

Le cheveu rare et pâle, couleur de cendre; sinon chauve, dépouillé

sur les tempes, et le front très nu, de bonne heure. Ce front n'en

paraît que plus grand, haut et large, à deux fortes bosses au-dessus

du pli qui le divise, entre les sourcils. Jeune homme, il a dû

ressembler au prince Muichkine, qu'il a seulement lavé de toute

chair, et décharné jusqu'à le rendre exsangue. La barbe est pauvre,

irrégulière, longue d'ailleurs, roussâtre, à reflets gris.

Il a de grandes oreilles, hautes et épaisses, plus longues que le

nez. Des poches sous les yeux, et deux fossés de rides, un double

ravin des narines aux lèvres. Toute la face est large et maigre, avec

de gros plis. A la joue droite, s'arrondit une verrue bien populaire.

Et voici les yeux, qui sont toute la vie. Clairs, pâles, de vieille

ardoise, assez reculés dans l'orbite meurtrie, ils sont étroitement

bridés du haut, et cousus par la paupière supérieure au sourcil.

Ils sont pleins de tristesse voilée, où perce une pointe de feu,

le grain noir de la prunelle, qui tantôt s'éteint dans la rêverie,

tantôt luit en vrille. Sous les sourcils froncés, quel regard

admirable! Présent, et à l'affût, mais non pas de ce que voit le

monde: il cherche la profondeur; il guette l'homme intérieur; il

plonge au dedans; il dépasse l'apparence. Il ne tient pas à rien

cacher de lui-même, ni ses sentiments, ni ses idées. Avec une

attention passionnée, il se donne. Il offre à toutes peines toute

la douleur dont il dispose. La souffrance est toujours présente.

Dostoïevski est le grand cœur, que je trouve sain malgré tout, parce

que la grandeur, selon moi, est la seule santé.

Regard d'un terrible sérieux, et presque dur, tant il surveille,

sombre, le moment de bondir sur sa proie. Mais une immense tristesse

y réside. Une tristesse religieuse, et quasi populaire: la tristesse

de la misère, la tristesse du charpentier qui essaie les bois de

la vie, qui fait voler tous les copeaux de la conscience, et qui

entasse la sciure pour boire le sang répandu. Voilà l'homme de

douleur, s'il en fut un. Et il est bon, même s'il est injuste: ses

lèvres le disent, excellentes, épaisses, obstinées et généreuses.

La contrariété lui tordait la bouche, d'un mauvais sourire; et la

satisfaction du cœur y ramenait une gravité nourrie d'innocence.

* * * * *

La douleur est derrière tous les traits de cet homme.

Pour saisissant qu'il soit, son aspect me séduit moins par ce

qu'il montre de l'homme, que par ce qu'il en cache. Le visage de

Dostoïevski est un masque, s'il rit. Mais au repos des muscles,

quand il médite, le visage de Dostoïevski est le reflet, surgi dans

l'ombre, d'un autre visage tourné au dedans. Caractère étrange, d'une

intensité rare: l'homme visible est le spectre de l'homme intérieur.

De là, que tout est douleur sur cette figure: le grand front,

aussi haut que vaste; la ride entre les deux sourcils; les petits

yeux aigus et couverts, qui s'enfoncent sous la brume des peines,

enchâssés au cercle des larmes; et la bouche entr'ouverte, comme les

enfants dans les sanglots: tout est profondeur douloureuse au fantôme

de la face. Chaque trait est une ligne qu'il faut suivre, pour passer

de la chair jusqu'à l'âme, et pour s'enfoncer dans le secret ou dans

les repaires de l'homme intérieur.

La sensibilité d'un tel homme est sublime.

Ce que Stendhal est à l'intelligence pure, et à la mécanique de

l'automate, Dostoïevski l'est à l'ordre et à la fatalité des

sentiments.

Stendhal atteint au fond des passions par l'analyse de leurs effets,

et des actes. Dostoïevski touche au plus secret des esprits par

l'analyse des sentiments et des impressions qui les déterminent.

Dostoïevski est le prodige de l'analyse sentimentale; et il est le

plus grand inventeur que l'on sache en cet ordre. Avec des moyens

opposés, ils ont la même puissance; mais de Dostoïevski à Stendhal,

il y a la même différence qu'entre la géométrie de Pascal et

l'analyse de Lagrange. Pascal voulait résoudre tout problème par la

considération visible des figures. Ainsi Stendhal: tout comprendre.

La mathématique moderne veut approcher l'essence du nombre par la

détermination de l'élément intérieur, et par le fin discernement du

symbole. Ainsi Dostoïevski: tout pénétrer.

Stendhal et Dostoïevski sont dans les passions; et rien ne les

intéresse, rien ne les retient que d'y être. Stendhal les montre,

comme un sculpteur qui modèle ses formes. Dostoïevski les anime, et

vit en elles comme un autre Pygmalion. Stendhal tient tous les fils

du drame, et il s'en amuse quelques fois. Dostoïevski ne joue même

pas le drame des passions: il est sur la croix avec elles.

Entre les plus intenses, homme insatiable de sentir l'homme vivant.

Dostoïevski, sensible à toute vie, et aux bêtes, d'un cœur si juste,

malgré tout, revient toujours à l'homme. C'est le fond de l'homme qui

l'occupe d'un souci constant. Tout est en fonction de l'homme pour

lui, et même toute la nature.

C'est en vertu de ce sentiment insondable, du moins je l'éprouve

ainsi, que Dostoïevski, ayant découvert la croix et Jésus-Christ,

n'a jamais pu voir la vie bue sur la croix et en Jésus-Christ. Étant

au bagne, une femme pieuse, qui visitait les prisons, lui fit don

de l'Évangile. Le vrai Dostoïevski date de ce moment. Il avait, de

tout temps, beaucoup lu la Bible; mais il n'avait pas laissé son âme

interpréter la lettre. Le cœur est le truchement qui révèle un texte

divin.

L'art de Dostoïevski est une peinture directe de l'intuition. Voilà

pourquoi tout, chez lui, étant si vrai, semble du rêve. Il faut y

consentir, pour bien l'entendre; et cet accord ne se fait pas du

premier coup, ni même du second.

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 55 / 77 题