LE MOI EST LE HÉROS QUI DÉSESPÈRE

O la dure passion, celle d'être! Chaque heure du jour la renouvelle.

Tout est beau; tout est sans prix; et tout fuit. L'amour n'est-il

pas beaucoup plus impitoyable que la haine?--L'amour me fait sentir

à tout instant la valeur et l'étendue de ma perte. Le bonheur des

saints est celui-ci: ils possèdent davantage à mesure qu'ils perdent.

Tout ce qui leur est pris d'instant en instant, leur fait un étrange

avancement d'hoirie. J'entends la gaieté des saints. Pour tel que va

le commun des hommes, les optimistes jouissent le moins de la vie, il

me semble; ils ignorent les délices tremblantes de la possession très

précaire, qui la font goûter cent fois dans le cœur et dans la pensée

comme par le fait de la chair même.

O de toutes les passions la plus dure,--celle d'être! Plus tu aimes

la vie, et plus tu désespères de vivre. Car, tu en sais bien la

fin: ici un souffle; et la lumière est éteinte. Et que cette divine

illumination brille sous le ciel sans moi?--Quel abîme de désespoir

m'ouvrent mes seules ténèbres!

Les sages sont sans doute les médiocres, selon l'opinion des anciens.

Et les médiocres sont les indifférents. Mais les plus tristes aiment

le plus la vie. Ils sont l'âme du sablier qui s'écoule. La profonde

amertume est déjà sur la langue des hommes, qui ont baigné de tout

leur être dans la lumière du soleil, qui l'ont aspirée par tous les

pores, comme un fleuve de miel. Ce n'est pas à cause que mon père

a mangé du fruit vert, que j'ai la bouche agacée du goût aigre;

mais parce qu'il a trop aimé le miel, et que mes lèvres en sont

barbouillées: elles l'ont été dès les siennes. Chaque jour, cette

onction délicieuse s'épuise; et plus je la dévore, plus j'en suis

avide; et ma gorge se fait très amère.

Ibsen est le type de la grande amertume. C'est le goût propre de la

vérité. Et son propre mouvement, c'est qu'elle dévaste.

Qui peut nier l'importance souveraine de Dieu pour la vie de

l'homme?--Je laisse de côté la conduite; car, si la peur n'a point

créé les dieux, la crainte suffit à créer les lois. En politique, les

plus forts s'arrangent toujours pour être les plus justes; ou pour le

paraître, ou pour forcer les plus faibles à le croire, s'ils ne le

sont pas. Mais bien plus que la cité, c'est le bonheur de l'homme qui

est en jeu. Il est étonnant que si peu de gens s'en doutent. Comme

le sang coule dans les veines, l'attrait du bonheur se répand, dès

l'origine, dans l'âme vivante. Toute la vie gravite vers le bonheur.

C'est la première loi. Rien n'est calculable que selon elle. Je ne

pense point qu'une orbite y satisfasse, sinon celle de la foi, et

si l'on veut, de l'ignorance. Je ris d'une sagesse qui détruit le

bonheur. Athènes n'a pas si mal fait de donner la ciguë au trop sage

Socrate. Je ne vois point de bonheur qui ne justifie toute ignorance.

Si pauvre soit-il, et si épaisse qu'on la voudra. Ibsen en est plein

d'atroces exemples: jusqu'à la fin, il montre qu'un même coup de vent

emporte l'ignorance et les semblants du bonheur. Il ne jouit pas de

son œuvre; il en pèse les ruines. «Écoutez-moi bien,» dit Solness.

«Tout ce que j'ai réussi à faire, à bâtir, à créer, à rendre beau,

solide, et noble cependant,--tout cela, j'ai dû l'acheter, le payer,

non pas avec de l'argent, mais avec du bonheur humain. Et non pas

même avec mon propre bonheur, mais avec le bonheur d'autrui.»

Il faut croire, et ne pas le savoir. Ou, il faut ne croire à rien,

mais ne pas s'en douter.

On nous parle sans cesse des anciens, qui, dit-on, n'avaient pas

besoin de Dieu pour vivre. En effet, il leur en fallait cent, et

plutôt que de n'en pas avoir un, ils s'en donnaient mille. Qu'importe

l'opinion de deux ou trois philosophes? Ils n'ont jamais compté

pour rien. La philosophie n'est jamais qu'un dialogue des morts.

Il faut des dieux aux vivants. Sauf quelques maîtres de danse qui

inventent l'histoire pour s'en faire des arguments, tout le monde

sait que la cité antique est née du culte. La religion est mêlée à

tous les actes de la vie publique. Le peuple y est plus dévot qu'il

ne l'a jamais été depuis. La cité antique est fondée sur l'autel des

dieux. Toute la différence est que ces dieux ne commandent point la

vertu ni le scrupule par leur exemple; mais les lois y ont toujours

suppléé, et fort durement. La manie de confondre la religion dans

la morale n'est pas le fait d'un esprit bien libre. Que toutes deux

se soutiennent, il est vrai; mais inégalement. L'une se passe fort

bien de l'autre,--qui est la religion. La morale ne lui rendra

pas la pareille: elle ne peut. C'est à la vie même que se lie la

religion; elle procède de l'instinct le plus radical dans l'homme, le

désir de vivre. La morale n'est, toute seule, qu'une règle générale

de convenance: il s'agit d'accorder les actes et les appétits de

chaque homme à ce qu'exige le puissant instinct commun à tous. C'est

pourquoi la morale varie; et la religion ne s'en soucie guère: elle

ne s'inquiète pas de ces variations; car le fond de l'homme demeure

le même.

Il n'est pas un de ceux qui invoquent les anciens, qui pût souffrir,

un seul jour, la vie antique. Gœthe était plus prudent: il voulait

que l'on accordât l'ancien plaisir de vivre et la souffrance

nouvelle. Et enfin, ces temps sont fabuleux. Quoi encore? Les grandes

âmes, dans l'antiquité, étaient tristes aussi.

L'ironie n'est pas médiocre de voir les grands esprits rejeter la

religion, sans pouvoir se défaire de la morale. Ibsen est admirable

dans cette entreprise. On lui croirait des remords. Je sais bien ce

que c'est: sur les ruines, c'est le cri de la vie.

La morale est le journal de la religion. On brûle tous ses livres,

et on ne peut se passer de lire le journal. Ibsen se rend peu à peu

entièrement libre de Dieu, du culte et de toute église. Il ne se

délivre pas de soi. Il essaie en vain de dépouiller la morale. Pas

un homme un peu profond ne ferait mieux que lui: nous nous regardons

trop faire. Quand nous invoquons le plus la vie, et que nous portons

plus avidement la main sur elle, c'est qu'elle nous échappe. De

quoi s'affranchit-on?--De la vie, et non de ce qui la gêne. On ne

dépouille pas même l'instinct de vivre: on ne rejette que le goût qui

y attache. Et l'on ne peut se délivrer de la conscience. C'est le

contraire qu'il faudrait faire, si l'on était sage; mais c'est ce qui

n'est pas possible. La sagesse ne manque pas tant que les moyens.

Pour être libres, et par une pente fatale, nous détruisons tout ce

qui n'est pas le moi: c'est en vain. Bientôt, en dépit de tous les

efforts, le moi rétablit ce qu'il a voulu détruire. Mais la joie a

payé les frais de la guerre.

Quiconque arrive à la connaissance de cette détestable contradiction,

se désespère: il s'est découvert une incurable maladie. Et ceux qui

ne la découvrent pas, font pitié à penser: ce sont des infirmes qui

proposent leurs béquilles et leur paralysie en panacée non seulement

aux malades, mais aux gens bien portants.

L'esprit n'exige aucunement le bonheur de l'homme, ni la vie. Voilà

ce qu'on ne peut trop redire. Cet impassible ennemi tend à tout le

contraire. Comme s'il devait tant s'agir de l'esprit, quand il s'agit

d'abord de vivre?

Ibsen se replie sur soi-même, comme la forêt que courbe un éternel

orage, et le vent la fait moins ployer qu'il ne la violente. Ainsi

nous tous, qui sommes sans espoir, nous vivons en Norwège. C'est un

climat de l'âme; et il règne aussi en Angleterre, quelquefois, et

parfois aussi en Bretagne. On peut quitter un pays, et se porter dans

un autre; on laisse l'océan derrière soi. Peut-être même, l'amour

aidant ou, s'il en est, une autre occasion divine de fortune,--l'âme

connaît-elle diverses saisons. Mais le climat de la pensée, une

fois établi, ne varie guère; l'intelligence le fixe une fois pour

toutes; et le siècle nous y retient avec une inflexible rigueur. On

ne s'échappe pas; ni on n'échappe au monde, ce qui est pis. Que ce

monde-ci croie à la joie, et qu'il la goûte, ou qu'il ait l'air d'y

croire, il fait comme s'il y croyait. De là vient la loi sans pitié

que la foule des hommes fait peser sur l'homme sans espérance. Il

n'est pas aimé, ni même haï, si l'on veut: il est mis à l'écart. Il

a voulu l'être; ou plutôt il y a été forcé, en vertu de sa nature,

à raison de ce qu'il est et de ce que sont les autres. Mais combien

ils se sont tous compris, à demi mot, sans se concerter, pour rompre

tous les ponts entre les deux rives. Voilà notre Norwège et le

climat social de ceux qui, privés de Dieu, ne se peuvent passer de

Dieu; à qui la vie ne rend presque rien de l'immense trésor qu'ils y

placèrent, et qu'ils y ont perdu.

Il n'est pas si facile que les rhéteurs et les médiocres le

prétendent, de se faire un Dieu du genre humain. Le corroyeur de

Paphlagonie a beau se frapper sur la cuisse, le dieu dont il est

membre, et l'une des plus fortes bouches, ce dieu n'est pas de ceux

qu'on accepte les yeux fermés, ni à qui l'on se livre: car adorer,

c'est se livrer. Mais au contraire, ceux qui ont été si puissants

que de se soustraire à toute contrainte, et de tout immoler, même

le bonheur, à la passion d'être libres, ceux-là, qui ont repoussé

le meilleur maître et le plus beau de tous, ne sont pas près de se

livrer à la première puissance venue. Eût-elle nom «Humanité», elle

n'est pas si belle que son nom; et comme il faut toujours que des

hommes vivants fassent un corps aux abstractions, pour qu'elles

aient l'air de vivre, celle-ci leur emprunte une laideur par trop

insolente, même dans une idole.

Que reste-t-il en cette extrémité?--Une douleur passionnée d'avoir

vécu, que le désespoir de mourir rend manifeste; et le regret sans

fin de l'unique bonheur: c'est le regret du grand amour; et, ne

l'ayant pas reçu, le remords de ne s'être pas entièrement donné

soi-même. Car à moins de l'éternelle vie, cette vie ne nous est rien

que la somme de tout ce que nous pouvons perdre.

Dans les honneurs qu'on lui a rendus, Ibsen m'a paru le plus

dédaigneux des vieillards. Au banquet que lui offrirent les femmes

libres, il fit en deux mots l'éloge de la famille. Ayant dîné avec

eux, il dit aux révolutionnaires qu'il allait finir la soirée chez

le roi; et aux courtisans il annonça, du ton discret ordinaire à son

exquise politesse, qu'il irait souper chez les anarchistes. Ce grand

homme ne croit plus guère aux idées. L'artiste seul demeure. Il est

fidèle, par tempérament, à la fiction d'une vie libre et pure. Avant

tout, sa fibre est morale: c'est elle qui fait le lien entre les

contradictions. Il a la conscience forte, comme il a de gros os.

Je suis d'un œil avide son déclin furieux. Une immense amertume se

fait jour dans son indulgence et son mépris. Il ne pense qu'à soi;

il ne vit que pour soi; et sans doute avec horreur. Les outrages de

la fin, les atteintes de la vieillesse et de la mort, il se roidit

là contre, comme on se défend d'une irréparable injure. Il fait le

brave. Dans ses maux, il lève la tête, et je crois l'entendre faire

son _Oraison du mauvais usage des maladies_.

Je m'irrite, parce que je suis seul; et qu'il ne me reste rien.

Je n'avais que la vie. Je la méprisais comme un néant. Et pourtant,

elle seule était solide; elle est encore tout ce que je tiens, et qui

déjà m'échappe. Ainsi, je suis enchaîné tout entier à ce qui n'est

presque point. Précieuse et misérable vie; fortune qu'il faut perdre,

et qu'on ne retrouve pas; nulle et réelle toutefois, en ce qu'elle

est la seule où l'homme puisse atteindre, dès l'instant qu'il ne peut

plus sortir de lui.

Elle ôtée, je perds tout: et je me le dis sans cesse. Et le cours du

soleil, l'ombre qui me suit, sans cesse le répète. Le vieillard est

celui qui fait les comptes de sa perte et qui ne peut s'en détacher,

chaque heure effaçant un nombre à la colonne des chiffres: à l'avoir

de mon bien, plus qu'une page; plus qu'une demie; plus que trois

lignes; plus... Qui me consolera dans l'ignoble extrémité de ne plus

être? Sont-ce les hommes? Mais ils continueront bien d'être sans moi.

Il faudrait que je crusse infiniment à moi-même, pour un peu croire à

vous. Mon éternité seule pourrait être le gage de la vôtre.

Vos bons offices ne m'aideront pas à mourir. La sainteté ne dépend

pas de vous. Il est trop tard. Je vous en veux de ce que vous n'avez

pas fait, d'abord, en voyant ce que depuis vous vous mêlez de faire.

Vous m'aiderez bien à mourir?--C'est à vivre qu'il fallait m'aider:

j'y aurais pu garder foi; vous l'avez ruinée de bonne heure, au

contraire. Je n'ai rien dû qu'à moi seul. Et s'il n'avait tenu qu'à

vous... Désormais je suis pour moi-même ce qu'autrefois vous fûtes;

et ce que j'étais alors pour moi, vous l'êtes en vain: je n'y crois

plus.

Je vous le dis amèrement: vous ne m'avez pas connu.

La force de l'homme qui ne s'emploie ni dans la politique, ni dans

les journaux, ni dans les affaires, ni dans les armes est ce que

l'on connaît le moins. Il n'est médecin ou savant ingénieur qui ne

se croie bien plus utile qu'un saint ou qu'un grand poète,--et,

après tout, qui ne le soit. Je n'y contredis plus. Mais quand les

gens d'affaires, le soir, se mettent au lit, ils se couchent assurés

d'avoir donné un effort incomparable, ayant usé du jour à leur

profit, et à celui des autres hommes par surcroît. C'est en quoi ils

se trompent. Pour le prix et l'utilité, il va sans dire que le labeur

de ces hommes affairés vaut son poids d'or; et chaque médecin, chaque

journaliste est un digne Titus qui, sur le tard de la nuit, peut se

rendre le témoignage de l'empereur romain. Mais pour la force et la

valeur qui bat au cœur d'un homme, un saint dans sa cellule, et le

grand poète devant son écritoire, ne souffrent pas qu'on les compare

à personne; et pourtant, ni le premier ne se vante, ni le second

n'est sûr de rien. Ils disent comme moi: «Je suis ma propre ombre...

Ma conscience inquiète me torture. J'ai vu, soudain, que tout,

vocation, travail d'artiste, et le reste, ce ne sont que des choses

creuses, vides, insignifiantes, au fond.»

Il vous est trop facile aujourd'hui de m'entourer, après m'avoir

condamné à la fuite. Qu'ai-je à faire de vos louanges? Ce n'est

même pas un semblant d'amour: car on n'aime en vérité que ceux qui

souffrent; vous m'avez laissé souffrir solitairement.

Que suis-je pour vous? Rien de plus qu'un nom, une façon de statue.

Vous me montrez aux étrangers, je le sais. Vous me couronnez comme

un mort: c'est les tombes que l'on fleurit. Je vous saurai gré

de l'admiration, quand la pierre du sépulcre sera chaude de vos

lauriers. Mais qui aime les tombes? On se glorifie d'elles, qui ne

nous sont rien. En moi, vous ne vantez que vous. Je n'ai jamais pensé

à vous vanter en moi.

C'est l'amour qu'il me fallait, et quand je pouvais le rendre, aussi

vif, aussi chaud que je l'ai senti: jeune et fort, comme j'étais, et

comme il me semble si indigne de ne plus être. Alors, j'eusse vécu;

et tout eût été changé. Oh! combien je vous reproche la vie que j'ai

tant de fois découverte, et que je n'ai pas possédée! Ce soir, je

regarde derrière moi; je pense avoir fait le rêve de vivre, comme le

pauvre, mourant d'inanition, songe dans son dernier sommeil qu'il

s'assied au haut bout de la table, pour un festin royal.

Vous protestez en vain de vos sentiments pour moi. Il est trop tard,

vous dis-je. Il est trop tard; et peut-être, pour tout.

Il est trop tard pour me plaire au succès. Nous ne parlons plus la

même langue. La jeunesse est passée. Je ne sais plus me vendre. La

monnaie du bonheur n'a plus cours dans ma maison. Qu'en ferais-je?

La douceur de vivre, la joie des passions au soleil, l'ivresse de

croire et de gravir la montagne, quand on ne pense même pas jamais

descendre, voilà les biens que vous ne pouvez pas me donner. Pourtant

vous avez su me les prendre. Tous vos trésors prodigués ne me les

rendraient pas. La fortune et la gloire, comme vous dites, ne sont

que la rançon d'un prisonnier, que vous avez fait mourir dans sa

prison, avant de le délivrer. Je suis maintenant captif de la mort.

Perdu dans ce terrible infini du vide, où l'homme ne tombe peut-être

au précipice que poussé par la désolation, ou pour avoir glissé sur

l'arête d'une route glacée,--je roule maintenant sur la dernière

pente.

Laissez donc. Je vous dis merci; je prends vos offrandes; et votre

applaudissement fait un bruit agréable à mes oreilles. Mais ne

comptez pas sur une plus ample reconnaissance. Je ne vous aime pas.

Vous ne m'avez pas assez donné, quand il était temps.

Je suis le type du meilleur homme, et du pire: celui qui ne peut plus

vivre et qui vit cependant. L'horreur de chaque vertu m'est présente,

et le bien dans chaque crime. Tout est condamné par l'homme, qui ne

juge qu'en homme. Je suis celui qui sais vouloir et qui déteste sa

volonté.

Je ne me plains pas: car de quoi serait-ce? Je devais être ce que

je suis. Et vous deviez être ce que vous êtes. Il fallait que je

finisse dans l'amertume de vos honneurs, comme je devais vivre dans

la solitude. Il fallait que vous en fussiez coupables envers moi;

mais je l'ai été contre vous, de n'être pas ce que vous êtes. Je sais

aussi ce crime. Parfois, je m'en absous.

Le seul qui soit mon égal en Europe se meurt, comme je fais, malade

aussi et au même âge: mais heureux, celui-là, jusque dans la dernière

angoisse. Voilà en quoi il me domine: il a le bonheur: il n'est que

de croire à la vie, pour croire à soi-même. Sa foi lui vient de

vous, hommes. A moi, vous l'avez refusée. Je suis plus intelligent

que lui: je le comprends et il ne me comprend pas. Mais c'est peu de

l'intelligence.

Je vais me taire. Je vous ai habitués à beaucoup de silence. Je n'ai

pas ouvert bureau public de conseils, d'oracles ni d'avis. Je me suis

détourné de toute votre politique. Ma bouche est pleine d'ennui parce

que je vous parle. L'atroce sentiment de ne point avoir en vous de

semblables, était sans doute en moi de tout temps; mais combien vous

l'avez fait grandir! La foi vient de vous seuls, ô hommes; et de vous

seuls, la vie. Ainsi ma grande mort vous accuse. Car je suis grand.

Mais si j'ai la grandeur, depuis longtemps, je sais, moi, que j'ai la

mort égale. Et c'est de quoi je me désespère; rien de plus ne m'est

laissé.

Qu'importe le dernier été, et les froides illuminations de la gloire?

Qu'importe toute victoire? Où il n'y a qu'un homme et que la vie,

il n'y a rien; la mort coupe au plus court. Seule elle est là,

l'inévitable torture. Tous les biens du monde, en vain, chargeraient

ma tête: j'en serais écrasé davantage. C'est en vain que l'on me

ferait les plus riches promesses: possesseur de l'univers entier, il

me manquerait l'espérance du seul bien désirable: je suis dépossédé

de ce qui dure. Je triomphe et je désespère. Je me possède; je vous

possède; et je n'ai rien.

1901

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 51 / 77 题