LA MORT FROIDE

L'orgueil de l'intelligence est le plus stérile de tous; c'est aussi

le plus tenace. Il est sans joie, et désolé en ce qu'il console

d'être sans joie. Il reste à ceux qui n'ont plus rien, et à qui il a

fait tout perdre. Toute autre domination donne le contact de la vie;

celle-ci en écarte au contraire.

Les passions du cœur sont pareilles à la mer, dont la jeunesse est

éternelle, et le charme, et la folie: même les tempêtes, quand elles

tuent, emportent la pensée dans un tourbillon magnifique. Mais

l'intelligence est un glacier solitaire; et il faut finir la nuit,

couché sur le morne océan de la neige.

L'orgueil de l'esprit est un artisan d'ennui incomparable. C'est

le tisserand des ténèbres. Partout la nuit, la profonde nuit.

L'intelligence ne prend connaissance que de la nuit: seule à seul,

il ne se peut pas que l'homme la supporte. La nuit est le métier et

la soie; la Parque, la fileuse et l'étoffe qu'elle tisse. Toutes les

idées sont tissues sur le canevas de la nuit.

L'esprit sécrète dans le vide, comme l'abeille fait la cire. Mais

l'abeille ne sait pas ce qu'elle fait, car elle est esclave dans sa

république. La joie de penser ne survit pas à la prime jeunesse; ou

sinon, et si elle y suffit, c'est à une nature bien petite. Tout être

fort secoue l'orgueil de l'esprit, comme un chien ses puces. Quand il

est trop tard, on se tend à l'amour d'une convoitise sans bornes, et

peut-être sans illusion. Car il est toujours trop tard.

La vue déserte du passé, ce réceptacle de mélancolie,--voilà

l'horizon de l'orgueil. Et la pire douleur s'avance, pareille à

l'heure que l'on n'évite pas: la certitude qu'on a été ce qu'on

devait être, et qu'on ne pouvait faire autrement que l'on n'a fait.

On se sent plus léger après avoir pleuré. Aussi, jamais, dans Ibsen,

on ne pleure. La volonté est l'âme d'un monde froid, une imagination

sombre et sans pitié. Face à face, dans la neige, avec la nuit: que

reste-t-il?--La force de pousser la lutte jusqu'au bout. Pour unique

espérance, l'esprit se promet le repos dans le calme du rêve. Car il

faut céder enfin. Le moi n'est pas le plus fort. Il y a beaucoup plus

puissant que lui: et c'est la nuit.

Le dernier mot est à la force. La force est la seule morale du moi et

du monde réel, qui est le monde des corps. L'amour même du vrai est

un culte de la force. Je vois un amour de soi, et sans partage, dans

l'inexpiable culte de la vérité: on abonde en soi-même; et que tout

le reste s'y range, ou qu'il en souffre, s'il veut: quelque chose

qu'on fasse, avec la vérité, on a toujours raison. C'est l'histoire

de tous les fanatiques; et que la vérité de l'un soit l'erreur de

l'autre, quelle meilleure conclusion? «Qu'est-ce que la vérité?» dit

Ponce-Pilate. Du moins le préteur romain ne s'en fait pas accroire;

il pourrait répondre: «la vérité? c'est mes légions.» L'abus de la

vérité est un abus de la force. Je le veux; mais qu'on ne me donne

pas cette église pour le temple du juste. La vérité, toute sa vie,

Ibsen y incline; il y fait tous les sacrifices; puis, il sait ce

que cette foi lui coûte. Mais quoi? Il faut se soumettre. Une bonne

tête doit céder à la force: toute révolte est absurde, indigne de

l'intelligence. Voilà, dans la nuit noire, de quoi aiguiser comme un

couteau le tranchant glacé des ténèbres.

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 46 / 77 题