Le climat et la douceur de vivre font les sceptiques. Je n'en vois
de vrais qu'au Midi. Le dur ennui pèse sur l'âme du Nord, quand
elle doute ou qu'elle nie. Il n'est point de parfait sceptique: la
sensation ne doute pas; sentir, sur le moment, c'est croire. On ne
doute qu'ensuite: l'heureux railleur du Midi ne souffre point de la
contradiction; car, tandis qu'il sent, il jouit. Le Nord, soufflant
contre l'enclume, le lourd marteau au poing, se forge des rêves. Il
donne moins aux sensations qu'à l'esprit. Il ne sort d'une prison
que pour entrer dans une autre. Il lui faut ajouter foi aux raisons
qu'il invente. L'esprit n'est tout libre que s'il entreprend contre
la vie. Une telle entreprise ne peut pas se poursuivre longtemps; on
s'y met et on la quitte, pour y revenir et la laisser encore. Dans sa
pleine liberté, l'esprit est pareil à cet insecte stupide qui passe
la moitié de son existence à filer un cocon, et l'autre moitié à le
détruire.
Dirai-je que le sérieux donne une force mortelle aux poisons de
l'esprit? Il les porte à ce titre où ils sont foudroyants. Il
vaudrait mieux que les esprits libres, et avides de l'être sans
limites, prissent parti contre la morale: ils sont bien plus pervers
par le bien qu'ils veulent faire que par le mal qu'ils font. Les
esprits libres, qui préfèrent à tout le plaisir de s'exercer,
machines à penser qui s'absorbent dans leur mouvement, quand ils
tiennent obstinément à la morale, font fi de la vie. Il serait bien
plus sage qu'ils fassent fi de la morale.
Les professeurs de morale n'ont pas l'autorité. Et plus ils se
fondent sur la raison, plus ils décrient la raison. Ce sont des
prêtres sans dieu et sans église: qui les croira? Leur tempérament
fait leur seul principe; le tempérament contraire le nie, avec le
même droit. C'est la morale qui envenime l'anarchie, parce qu'elle
la fait passer dans la pratique. A Athènes, à Florence, même à
Paris, personne ne croit les sceptiques; ils ne s'en croient pas
eux-mêmes; on les voit jouir de la vie au soleil. Mais, dans le
Nord, la gravité, la propre pureté distille son poison dans l'épais
contentement de la vertu. La morale paraît toujours croyable, et
prête son air à tout. Si l'esprit est le prince de l'anarchie, c'est
qu'il se couronne de morale.
Plus rebelle à toute loi que personne, plus avide d'être libre et
plus féru de morale, tel est Ibsen dans son fond. Mais il était trop
artiste pour ne pas souffrir d'un tel désordre, il n'a pas dû pouvoir
y respirer à l'aise; et il a mis dans l'art tout son instinct de
l'ordre. Unique par là dans son pays, et d'un génie contraire à celui
de sa race. Son théâtre se modèle sur le théâtre de la France et des
Grecs. Il distribue ses brumes comme les Grecs leur lumière, suivant
un noble plan qui recherche la symétrie. Ses chimères ont un air de
raison: la même logique les gouverne, qui règne, coûte que coûte, à
Athènes et à Paris: celle du destin, dont les lois sont inflexibles.
Mais, au lieu que, sur la scène classique, la fatalité pousse
inexorablement à leur fin des hommes et des passions particulières,
dans Ibsen, c'est plutôt sur le monde des idées qu'elle agit. Ici,
la vie secrète et humiliée du monde intérieur; là-bas, la vie chaude
et lumineuse, qui rayonne la splendeur en tous ses actes et la joie
jusque dans la tragédie. Ce n'est peut-être pas qu'il y ait de beaux
meurtres; mais c'est qu'à Athènes, les morts et les blessés, les
assassins et les victimes, tous sont beaux à l'image de la mer au
soleil, et des fleurs sur le rocher. Le Midi a les passions belles:
il peut être réaliste. Le ciel donne à tout sa clarté, qui est un
grand rêve. Qui va imaginer le Nord sans idées? Il sera odieux, d'une
froide platitude. On reproche parfois à Ibsen de se traîner sur un
chemin de plaine, morne et couvert de nuages bas: lui-même tient
beaucoup à être réaliste; et, en effet, qui ne l'est pas n'est point
artiste; mais ne l'est pas beaucoup plus, qui l'est seulement. Ibsen
a créé des formes vivantes; elles n'ont de beauté que grâce aux idées
dont elles sont pleines; dans leur ardeur, elles sauvent la misère de
ce théâtre, car il a grand besoin d'être sauvé.
La France, la Grèce, Shakespeare ont les rois, les héros et les
dieux; les passions y sont des princesses dans la pleine lumière;
cette illumination pare les moindres hommes d'un prestige royal.
Ibsen n'a que ses petits bourgeois, leur lourde contrainte, et les
intrigues de petite ville. Il n'est pourtant de vrai drame que
l'héroïque. Mais Ibsen a ses idées, ses fortes idées, et il en
charge ses petites gens jusqu'à les en accabler, par là vraiment
poète. C'est aussi l'immense différence qui sépare son théâtre du
théâtre moderne à Paris et dans toute l'Europe, qui ne vit que de
Paris. Ailleurs, sous l'habit du petit bourgeois, on ne trouve rien
que de médiocre; et les actions des cœurs corrompus ne sont pas
moins médiocres que les autres. Le drame d'Ibsen est héroïque par
le dedans. Cette grandeur est originale. Ibsen a même un reflet de
Shakespeare, tant il fait faire aux idées en apparence les plus
humbles, des rêves étranges[24], cruels, contre la vie, et parfois
d'une pureté sublime. Souvent, Ibsen accomplit ce que Gœthe a mal
tenté dans son théâtre: Gœthe sent, en ancien, bien mieux qu'Ibsen;
mais Ibsen en connaît l'ordre et le ressort mieux que lui, et il est
plus dramatique.
[Note 24: Le cauchemar du soleil, dans _les Revenants_. La forêt
dans un grenier, du _Canard sauvage_. La tour de la maison, dans
_Solness_. La mort sur la neige, de _Jean-Gabriel Borkmann_.]