FIGURE

Une grosse tête sur un petit corps; et, face d'un large crâne,

une figure ronde qui fait centre à une auréole, une forêt touffue

de barbe et de cheveux; elle semble y disparaître; c'est le trait

qui domine dans tous les portraits et dans les caricatures. Jeune,

il était plein de verve, prompt, homme à caprices et aux nerfs

violents; tantôt enthousiaste et tantôt taciturne, rêveur à l'écart.

Il semblait étranger aux gens de son pays: souple, vif, brusque,

de teint plus que brun, couleur de bronze, les cheveux noirs, il

n'avait point la haute taille, la chair rose, et le poil blond des

Scandinaves[22]: tout ce que Bjoernson représente, au naturel, sans

parler de l'air doctoral, de la tête carrée, et du maintien qui

hésite entre le professeur de théologie et le médecin.

[Note 22: «Mince, un homme au teint de schiste, avec une large

barbe, noire comme du charbon», c'est le portrait qu'en a fait

Bjoernstjerne Bjoernson.]

A quarante ans encore, Ibsen n'avait point cet air de docteur, maître

en toutes les sciences de l'amertume, qu'il a pris, depuis. Son plus

beau portrait fait plutôt voir le visage d'un peintre: à un très haut

degré, il a le caractère commun à toutes les figures de la génération

de Quarante-Huit,--du moins, dans les plus illustres, qui n'ont point

voulu fermer les yeux au spectacle du monde: c'est une expression

forte et triste, sans lassitude; celle d'idéalistes revenus de tout,

qui se sont retirés de l'action, où ils ont rêvé jusque-là, pour

juger dans la veille le monde où ils n'agissent plus. Ils l'avouent:

oui, ils ont rêvé dans l'action: ils vont, désormais, porter les vues

dures et nettes de l'action dans leur propre rêve. Qui s'étonnerait

que le trait dominant sur ces figures fût une forte tristesse?--Comme

l'acier ressemble à une matière tendre qui a la couleur du métal

trempé, Ibsen à quarante ans rappelle le peintre Millet. Le front

n'est point disproportionné au reste: il devait se découronner par le

haut, et mettre en avant le haut crâne, en forme d'ouvrage avancé.

Une masse épaisse de cheveux se mêle à la barbe abondante et carrée;

au milieu du front rond et noble, il a l'épi; tout le visage dit la

pleine marée des idées, mais d'idées qui n'ont pas noyé l'instinct

ni les passions. L'imagination et la volonté parlent ici plus haut

que l'intelligence; cependant, elles n'ont pas, à beaucoup près,

la violence farouche, l'air de démence qui frappe dans Tolstoï au

même âge. Trente ans plus tard c'est l'opposé: Ibsen a laissé en lui

gagner le trouble; il est bien loin de respirer le même apaisement

que Tolstoï.

De la jeunesse à l'âge mûr, en effet, la figure d'Ibsen a subi une

inversion singulière. Les deux lignes dominantes de ce visage ont

troqué, l'une contre l'autre, l'expression qui leur était propre: les

yeux parlent aujourd'hui pour la bouche muette; et la bouche serrée

retient, désormais, le trait que lançaient autrefois, et qu'acéraient

les yeux. Comme la vie même d'Ibsen, cette face s'est fermée peu à

peu; comme il est passé des rêves à la vue plus proche du monde, et

de l'espoir au mépris qui suit le désabus, son visage a passé de

l'air ouvert au secret de la retraite, et de la hardiesse virile qui

va au-devant des hommes à la propre défiance qui se défend. Ibsen

cesse de combattre corps à corps, il est au coin de la scène, où la

porte de sortie est pratiquée; de là, il frappe, il blesse, il ne

combat plus. Et le voici dans sa vieillesse, qui a la physionomie

redoutable de l'ombre, la façon habituelle aux oiseaux de nuit: il

a de gros sourcils qui font auvent sur les yeux, pour en cacher

la bénignité même; il a le retrait de la face et les broussailles

effilées de la chouette.

Le vaste front, au haut de ce visage, se dresse en donjon, opposé à

la vie; mais le mur reçoit les images. Sans avoir la masse abrupte

d'une roche, ce bastion de la tête manifeste la force; ses assises

volontaires sont rivées aux tempes par la barre puissante des

sourcils. Ce front reçoit et garde: il n'absorbe pas les images; il

les tire à soi et les force à suivre ses propres courbes. Certes, il

leur imprime sa forme; ce n'est pas comme Tolstoï, qui n'offre qu'un

miroir.

Ces yeux d'Ibsen, au milieu de sa vie, ont été très beaux: bien

logés, ils regardent avec courage; ils vont au-devant de l'attaque;

ils sont fermes, ils ne vacillent point; ils avaient une certitude

qu'ils ont perdue, depuis. Ils ont ce pli aux paupières, qui donne

à l'ensemble le caractère d'une douceur inavouée; le sourcil est

froncé, non parce qu'il menace, mais à cause de l'attention que les

myopes portent sans le vouloir à tout ce qu'ils considèrent, dès

qu'ils lèvent la tête. Le haut de cet œil fut d'un héros, prêt à la

bataille. Tout le bas du visage, vers la bouche, sans être pacifique,

sans tendresse, a eu beaucoup de bonne fermeté. La face n'a jamais

été creusée, ni maigre, ni maladive. Elle est d'une honnêteté

admirable. Un grand air de braver tranquillement l'opinion d'autrui;

la foi en sa valeur propre et en son droit; un artiste dont les

puissances sont encore plus voisines de l'instinct que des livres, et

qui n'ont pas encore usé leur passion sous la lime des mots.

Depuis, le vieillard a grandi en pensée: il y a laissé de l'homme;

l'amour passionné de la vérité s'est armé d'épines; jadis, l'âme la

plus sincère, une bravoure si loyale de la pensée qu'elle va, dans

le visage jeune, jusqu'à la suffisance. Cette figure a dépouillé

sa fougue naïve, comme un ancien duvet; elle a perdu de sa force

hardie, et de la confiance en soi; la même loyauté se recule,

presque farouche, indomptable à la fois et timide; non pas flétrie,

mais défiante et dégoûtée, elle se retranche derrière un rideau de

brouillard. Au fond, une inébranlable résolution, sans ruse et sans

faste, non pas sans ironie. Une volonté de fer pour résister, une âme

d'acier fin dans un fourreau de glace; une action puissante, quand

il agit; mais peu d'action. Beaucoup de douceur lointaine dans ces

yeux qui rêvent et qui sont distraits, même quand ils écoutent; mais

une douceur courte et sans emploi; peu de complaisance intérieure:

il acquiesce à tout ce qu'on veut d'un mot, pour s'en défaire,--d'un

mot. Mais il dit «non» de toute sa force, au fond du cœur, et,

immuable dans le refus, même quand il se dérobe, il refuse à jamais

le consentement.

Il a toujours été très sensible au suffrage des femmes. Comme

plusieurs hommes du même ordre, il en aime la société; ou plutôt il

se plaît dans leur compagnie, à la condition, sans doute, que ce soit

à son heure. Il est coquet; il a le soin de sa personne: on le voit

lui-même dans un jeu de scène admirable, quand Borkmann aux aguets,

de côté pour n'être pas surpris, sachant qu'on va entrer dans sa

chambre, prend une petite glace à main, s'y mire, remet de l'ordre

dans ses cheveux, rajuste sa cravate. Ibsen ne se distingue plus

de ses héros: c'est toujours l'homme de soixante ans, à la forte

charpente, nerveux et nourrissant sous la cendre le feu d'anciennes

passions. Peut-être a-t-il aussi souffert près des femmes, comme

d'autres grands artistes, de n'avoir pas ces avantages du corps,

qui passent de si loin, près d'elles, tous les dons du génie. C'est

pourquoi il tient à leur plaire; c'est autant de pris sur elles si

l'on s'entoure de celles qui nous ont plu. Le goût que l'on a pour

les femmes est souvent le pis aller du goût qu'on voudrait qu'elles

eussent pour nous. C'est une question si les esprits misanthropes ne

sont pas les plus sensibles à la séduction des femmes; et, dans le

misanthrope, il y a le misogyne aussi; mais le cœur se moque de la

théorie. Un homme d'un certain ordre ne pardonne guère aux autres

hommes; et même l'indulgence pour tous est plus froide que la colère.

Le même homme n'a point d'effort à faire pour sourire aux femmes.

J'en sais, des plus perspicaces, au regard le plus aigu et le plus

sévère, que toute femme plaisante aisément désarme: la sévérité ne

tient pas devant un joli visage, et l'œil le moins dupe veut être

dupé par le charme rieur de la tendre jeunesse.

Comme Gœthe, Ibsen aurait aimé d'être peintre. Il travaille toujours

seul; il ne confie jamais à personne ce qu'il fait; nul ne connaît

rien de ses drames que publiés; il ne dicte pas et n'a point de

scribe. Il copie ses œuvres de sa main, qui est grande, ronde,

serrée, entièrement renversée à gauche, marchant à reculons enfin.

Il aime les tableaux; et toujours maître de soi, sans boire trop, il

boit très dur et sec.

Ce petit homme, au dos solide, les épaules larges et vénérables,

marche à pas comptés. Le chapeau fortement planté sur la tête, la

taille encore souple, l'allure élégante et ferme, les gants à la

main, le pied maigre et haut dans un soulier fin, Ibsen s'avance dans

la rue d'un air circonspect, cossu et mesuré. Qui le voit de dos le

prend pour un vieillard de l'ancien temps, qui n'a peut-être pas

renoncé à plaire. Aristocrate en tout, tout en lui est d'un vieil

aristocrate. Il est distant; il est poli jusqu'à la minutie; et, à

cause de l'extrême politesse, il n'est pas familier. Il déteste le

laisser aller, le bruit, la poussière et les coups de coude. Il ne

se persuade point qu'il y ait une grâce d'état pour rendre agréable

la boue de la foule, et qu'on en soit moins crotté. Qu'il soit dans

la rue ou dans un salon, il se sépare du monde par son seul aspect.

Son air y suffit, même quand il ne se découvre pas, et qu'il ne

montre point cette tête de diable à cheveux blancs, soudain sortie

de la boîte,--ici, le corps vêtu de noir, l'habit correct d'un digne

gentilhomme. La douceur de sa jolie voix, le timbre presque féminin

de son accent, l'agrément menu de ses gestes, tous les soins qu'il

donne aux gens et qu'il prodigue aux femmes, ne dissimulent pas le

retrait intérieur, ni le quant à soi farouche d'un cœur qui a pu se

livrer, mais ne se livre plus. Le charme des yeux gris étonne, comme

un secret qui ne se laisse pas surprendre. Le regard de ce vieil

homme sombre est plein d'attention fugitive et de longue mélancolie;

il a ses étincelles et un feu presque timide qui se dérobe; une

estime désabusée, une claire tristesse qui méprise; il n'est tourné

sans doute que sur soi: il est voilé le plus souvent: un soleil du

Nord sous les brumes.

Il n'est besoin que de voir Ibsen en public, ou de lire un billet

écrit de sa main, pour reconnaître la marque du pays, et l'empreinte

de toute la race. On secoue le joug d'une religion et d'une morale;

on rejette pour le compte de tout le monde les habitudes séculaires

d'une coutume et d'un ordre social. Mais, pour son propre compte et

presque à son insu, on garde les modes d'un monde aboli, et l'on

tient à ses façons. On fait la guerre à la loi de Luther, on en brise

la contrainte; mais on reste luthérien dans sa cravate; la redingote

raconte le bourgeois et sa manie d'être considérable; l'on a en vain

rompu avec les idées communes: toute cette révolution s'arrête au

chapeau, et elle s'abrite même à jamais sous la coiffe que les pères

ont portée, et qu'à son tour le fils porte.

Ibsen, le plus rebelle des esprits, est le plus correct des poètes,

qui ne sont point, d'abord, hommes du monde. La correction est une

forme de la droiture, après tout; dans le Nord, elle supplée à

l'élégance.

Tolstoï et Ibsen, différents presque en tout, l'Orient et le Ponant

de la révolte sociale, ne diffèrent en rien plus que par cette

recherche de la forme correcte. Tolstoï la raille, la tourne âprement

en ridicule, la méprise; il est près d'y voir l'habit du grand

mensonge. Ibsen, au contraire, y trouve une sauvegarde, une défense

contre autrui: c'est qu'à la vérité, Tolstoï appelle à soi tous les

hommes, tandis qu'Ibsen les écarte; il ne veut avoir affaire qu'à

leur seul entendement. Il n'agit que de loin, et caché; Tolstoï,

comme tous les esprits religieux, est un héros qui combat dans la

pleine mêlée, une action vivante au milieu de la foule, bras et torse

à nu, pour laisser tout leur jeu aux muscles.

Quel contraste, celui des dernières images, où l'on peut voir l'un

et l'autre de ces deux hommes au soir de la vie! Ces deux princes de

l'art, en Europe, sont presque jumeaux, et le seront sans doute dans

la tombe. Ibsen n'est l'aîné de Tolstoï que de quatre mois[23].

[Note 23: Ibsen est né à Skien, au Sud de la Norvège, le 20 mars

1828. Tolstoï est né à Iasnaïa Poliana, au cœur de la Russie, le 10

septembre 1828 (28 août, vieux style).]

Je les ai tous les deux sous les yeux, à près de soixante-quinze ans.

Ibsen n'a-t-il pas bien l'allure d'un vieux médecin, savant illustre

et dangereux, trop habile en chirurgie, récompensé par la fortune?

Certes, c'est là le docteur Ibsen, comme, dit-on, il veut toujours

qu'on le nomme.

Tolstoï, si défait par sa dernière maladie, la main passée dans la

ceinture de cuir qui serre sa blouse, une calotte ronde sur la tête,

lève le front, à sa mode ordinaire. Il est debout dans la prairie,

robuste et ferme encore des épaules, mais le poids du corps tombant

sur les genoux fléchis. De larges, de grandes rides, un réseau de

soucis et d'efforts passionnés, couvre d'une tempe à l'autre son

front sec et anguleux comme d'une grille où l'invisible ennemi le

retire de nous et déjà veut nous le dérober. Il est terriblement

amaigri; les os des pommettes percent les joues; et, sous les

sourcils broussailleux, plus que jamais les yeux se cachent, ces

yeux toujours vifs, pâles, violents et doux, ces chasseurs d'images

à l'éternel affût du bien et de la vie. Mais surtout, autant qu'un

trait humain peut différer d'un autre, c'est la bouche de Tolstoï

qui, de toutes les bouches, ressemble le moins à la bouche d'Ibsen.

Il dresse le menton, avec la grande barbe blanche qui pousse en long

comme une fougère sur un talus; et les lèvres sont entr'ouvertes,

d'une incomparable éloquence, d'une tendresse inconnue dans la

souffrance, d'un appel miraculeux comme celui de la vérité en

personne, à toute erreur et à toute misère. Et voici la bouche

d'Ibsen, fermée avec résolution sur les secrets qu'elle ne veut

pas dire: il n'y a point de tristesse sur ses lèvres, parce qu'une

volonté puissante y respire: gare à l'arrêt qu'elles prononceront,

celui du médecin qui ouvre les corps, qui tue pour guérir, qui prend

la vie aux cheveux et la scalpe. A Tolstoï la figure du prophète, du

patriarche, jusque sur le lit de douleur; c'est un prophète d'une

espèce moins secourable que je reconnais dans Ibsen: il sait, mais il

n'aime pas; et la science, en effet, est la prophétie des lieux où le

soleil de la vie se couche.

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 24 / 77 题