_A FERDINAND BRUNETIÈRE_
_Je ne vous ôterai point, dans la mort, la part de respect et
d'affection que vous avez conquise sur mon cœur rebelle; mais au
contraire, je la ferai plus grande, maintenant que vous en avez plus
besoin, et qu'au regret de votre perte, mesurant le prix de votre
présence, je sens grandir le sentiment de ce que je vous ai dû._
_Je revois votre visage amaigri, où le pouce du modeleur impitoyable
cherchait la place du suprême coup d'ongle. Dans votre corps dévasté,
je retrouve vos yeux qui ne mentaient pas, mais qui commandèrent
l'espoir et la volonté de tenir bon à l'angoisse, comme un double feu
sur des ruines._
_Vous aviez, à la fin, les traits d'un saint moine, rompu par les
austérités. Or, vous étiez décharné par les jeûnes de la fièvre et
les insomnies de l'éternel combat. Il n'y a point d'ascète plus
laborieux que le malade qui, sans se lasser, résiste. Mais vous étiez
né pour la lutte, comme tant d'autres pour fuir._
_Votre fièvre militaire faisait penser à un guerrier, dans une place
assiégée par l'ennemi qui ne pardonne pas. Tout parlait en vous d'une
tristesse qui se tait et d'un vouloir que rien ne doit abattre. Et
vous aviez aussi le voile résigné, la cendre du vieux prêtre, qui a
reçu le mot d'ordre pour la nuit et qui se soumet._
_Je vous offre ces pages que seul, d'abord, vous avez comprises
et que vous avez eu seul le courage de publier. Dans le temps où,
parmi les puissants de la Ville, il n'en était pas un qui ne me fît
sentir l'immense différence qui me sépare d'eux, vous seul m'avez
tendu la main. Vous étiez plus libre, plus vrai et plus sûr que les
autres. Vous ne vous vantiez pas de penser librement, comme ceux
qui en prennent la liberté de ne penser jamais; toutefois, comme à
nous tous qui avons vu le jour dans ce coin glorieux de l'univers
où elle règne, la pensée vous était sacrée. Avec tant de liens aux
siècles passés, vous n'aviez aucune haine pour l'époque future. Et
vous pouviez avoir de l'audace, parce que vous aviez de la vertu. La
parole en vous était le témoin de l'action. Vous étiez solide et vous
aviez le respect du juste, qui est de ne pas mentir à dessein et de
ne jamais chicaner le droit de la bonne force._
_Voilà ce que vous étiez; et je l'ai su quand vous m'avez aidé. Vous
avez vu en moi un homme qui dédaigne infiniment la victoire, mais
qui n'accepte point d'être vaincu par ce qu'il n'honore pas. Et
maintenant, dans la grande défaite de la mort, je viens à vous et je
prends votre cause. Vous qui fûtes loyal et brave, vous ne serez pas
vaincu, tant que je suis là._
Décembre 1906.