PASCAL

Le musée, en forme de chapelle, contient quelques portraits. D'un

côté les docteurs, les religieuses de l'autre. Au-dessus de la

porte, Jansénius. L'évêque d'Ypres a l'air savant, systématique,

têtu, étroit et froid; un front haut, un visage pointu, non sans

ruse. M. de Saint-Cyran montre une figure déjà d'un autre âge: une

énergie violente, une force opiniâtre, le visage d'un homme qui

manie l'épée et la plume du même bras; homme du temps de la Ligue,

capable de faire campagne, et de tenir tête à une armée; non pas un

docteur, un théologien en armes; la barbe grise et dure, le teint

chaud, l'air sanguin, l'accent de l'action, le pli de la colère. Le

grand Arnaud justifie son nom et l'ennui accablant qu'il inspire:

une vaste et forte tête, un crâne puissant, le front haut, large,

droit, une forteresse de doctrine, une citadelle d'érudition et

de théologie. Sa mère, la fondatrice de l'abbaye, est la source

manifeste de cette force, la base de l'édifice: c'est une femme

rude, épaisse, membrue comme un homme. Rien de doux, ni même de son

sexe. Du poil aux lèvres; de la chair drue en dépit des austérités;

sous la graisse, l'on sent les os, gros et larges: voilà la mère

d'une famille redoutable par le nombre et les ressources; tout en

elle est solide, volontaire, nourri de substance et de raison. Qui

la voit, et le grand Arnaud près d'elle, connaît aussitôt sur qui

reposait tout l'établissement des jansénistes. Et, de même, qui

regarde sa petite-fille, admire la fleur délicate et si pâle qu'une

forte race d'hommes ou d'esprits se destine à produire, par où du

moins elle finit. La seconde Angélique fait avec M. Hamon un couple

délicieux dont la grâce séduit le cœur. M. Hamon a le visage charmant

et fin d'une jeune fille, ou d'un prince adolescent: blond, pâle,

les lèvres les plus minces, l'air candide et tendre, le menton en

aiguille, toute sa force est dans les yeux, comme celle de la Sœur

Angélique. Encore n'est-ce point une âme robuste qui s'y fait jour;

mais le feu d'une âme mystique, éprise d'amour divin. Quelque forte

soit-elle, elle ne l'est déjà plus assez pour la vie; capable de

soutenir toute lutte, elle ne l'est pas de vaincre, dans un secret

désir d'épuiser la volupté d'être vaincue; ou plutôt ce qu'elle a de

force ne s'applique qu'à un plus noble parti: la chair le cède, ici,

à l'esprit qu'elle emprisonne, et l'enveloppe est trop fragile pour

ce qu'elle contient.

Pascal, cependant, n'est pareil ni aux uns, ni aux autres. Il est

sans liens. Sa laideur est vivante. Son masque de mort seul est beau:

tous les deux également étranges, hors de lieu et presque hors de

propos. Ce que Pascal a d'unique vient de lui; mais, plus que tous

les autres, il a l'air de son temps: le mélange de cette singularité

propre et d'un caractère commun, général même jusqu'à en être

abstrait, frappe l'imagination. On est d'autant plus surpris que les

deux éléments s'ajoutent l'un à l'autre et qu'ils sont moins combinés.

On retrouve, d'abord, dans ce visage la courbe violente qu'on voit à

tant d'hommes en ce temps-là. Le front et le menton tournent court,

par rapport au centre du visage, comme les deux branches d'une

hyperbole. Pour la forme de la figure, Pascal tient à la fois de

Descartes et de Condé. Ces visages sont des miroirs qui réfléchissent

ardemment le spectacle de la vie: ils doivent tout voir, et il n'en

est pas où l'on saisisse mieux le don d'imaginer. Mais si Pascal a

de Descartes et de Condé, pour les traits,--il n'a ni le jet violent

de celui-ci, dont toute la figure semble lancée en bec d'oiseau de

proie, ni le recul défiant de celui-là, qui paraît se retirer dans

l'ombre, comme une chouette, et tout fixer de ce coin obscur, en

oiseau de nuit. Il n'y a rien qui se contredise plus que la bouche

de Pascal et l'âme qui passe par ses yeux. Ou, plutôt, il n'est

point de figure où des traits si contraires soient rassemblés plus

curieusement sous un aspect unique: le regard d'un dédain et d'une

tristesse infinis.

Un petit portrait de Pascal, par Philippe de Champagne, est placé à

côté du masque pris sur le mort. On ne peut guère douter de l'un,

pour la ressemblance, plus que de l'autre. Philippe de Champagne

dessine et suit les traits de ses modèles avec une fidélité rare; il

y met de la conscience; et, d'un janséniste comme lui, on peut dire

que l'exactitude dans le dessin est la pratique d'une vertu. Quel

peintre, pourtant, est fidèle comme la mort? Elle peint par le fond;

et sa fidélité est celle qui ne cache rien, qui dévoile le mystère,

et qui livre le grand secret, inconnu jusque-là, et qui, sans elle,

ne se serait pas trahi.

Image inoubliable! Etrange pendant la vie, la figure de Pascal le

demeure dans la mort. Mais, alors, elle est belle. La mort est le

lieu de Pascal. Il l'a tant cherchée et poursuivie partout, que cette

passion trouble son visage d'homme. Mais quand il l'a enfin trouvée,

et qu'il ne la craint plus, pour l'avoir vue face à face, quelle

paix ineffable respire son ennui. Ce n'était donc que cela?--Et quel

mépris!

Pour me faire savoir si Pascal est mort en Jésus-Christ, il ne faut

que ce visage: jamais Pascal, depuis le jour qu'il est né, n'exprima

une telle profondeur de repos. Il a reçu la main de la mort, de la

main même de Jésus-Christ; et, donnant sa main à la mort, selon

l'ordre de Dieu, il a mis l'autre, avec son âme et tout son être,

dans la main même de Jésus-Christ.--Pascal vivant dit l'attente

perpétuelle de ce moment. Et Pascal mort en révèle l'accueil; que le

moment unique l'a rasséréné pour jamais; et qu'enfin, dans un sublime

ennui du monde, une route est ouverte qui mène à un repos sublime, où

l'espoir comme la terreur, où le dédain même a pour toujours la paix.

Pascal a mesuré bien des abîmes, en lui et dans les autres hommes.

Mais il a surtout connu et pratiqué les siens. Cette grosse lèvre,

qui s'avance épaisse et rouge, n'a tout dédaigné que sur l'ordre

d'une pensée toute-puissante. Et cet ordre impérieux lui a été cruel,

sans doute. Elle a voulu peut-être s'y soustraire. Qui résistera à

Pascal, si ce n'est Pascal même?--Mais qui Pascal craindra, sinon

Pascal?

Il a connu ses précipices; et il les a redoutés profondément, parce

que la profondeur lui en était connue. Pascal sait bien que tous les

hommes en seraient là s'ils pouvaient seulement soupçonner leurs

abîmes. Mais comme ils ne les voient même point, ils ne les mesurent

pas. Pascal soupçonne, voit et mesure. Nul n'est allé plus loin dans

la connaissance de l'homme. Nul n'est donc allé plus avant dans la

crainte de l'homme. Et c'est pourquoi Pascal ne quitte plus d'un

instant Jésus-Christ.

Il lui faut Jésus-Christ, ou tout croule, et lui-même tombe sous le

poids des mépris. Vous autres hommes, qui riez et ne savez point, vos

précipices ne sont guère à vos yeux que les erreurs et les misères

communes; vous vous voyez en des rivières où c'est à peine si l'on

perd pied, et il ne vous faut qu'une barque ou trouver le gué. Vous

êtes noyés et rejetés en pourriture sur la rive, que vous n'avez pas

encore peur de cette eau. Pascal est fait d'une autre sorte: il ouvre

les yeux sur l'immense océan où il s'éveille, et il s'y voit flotter:

l'infini sous les pieds; l'infini sur la tête; un infini de tous les

côtés; un infini de mal, d'ignorance, de terreur et de peine. Pascal

n'est pas comme vous, pour tâter un infini du pied, et chercher le

gué de l'infini. Mais Pascal s'assure au contraire que l'homme est

l'animal sensible à l'infini des ténèbres. Il ne lui reste donc

qu'à crier à l'aide. S'il était faible comme vous, il croirait à sa

force. Mais fort comme il est, il mesure sa faiblesse. Et il se tient

immobile, mettant toute sa puissance uniquement à s'élever sur cette

eau infinie et à tendre ses bras au secours unique.

Pour demander si Pascal doute, il faut douter s'il vit. Qui ôte

Jésus-Christ à Pascal lui ôte tout. Le doute pour Pascal est la mort

même. Pour vivre, mieux vaut tenir le pari qu'on est sûr de croire,

que douter de ne croire pas. Quand le doute le traverse, comme tout

homme à son heure, Pascal meurt. Il y a tel cri en lui qui est un cri

de mort. Et chaque fois Jésus-Christ l'a ressuscité, le sortant du

tombeau. Sans Jésus-Christ éprouvé et senti dans le cœur, la vie de

Pascal est une agonie éternelle. On ne peut vivre en agonie. Pascal,

du moins, ne le pouvait pas encore.

«Il a distingué notre agonie,--me dit M. de Séipse,--en sortant

enfin de la chapelle, où il semblait ne pouvoir plus s'arracher à

la méditation de ce masque. Il en a pressenti les extrémités et

l'horreur. C'est la raison qui l'a rendu, pour toute sa vie, si

fidèle à la vénération de son père. M. Pascal le père avait nourri

son fils d'un aliment si fort et si chrétien, que Pascal y a toujours

trouvé une réserve et de quoi souffrir la famine dans les temps où

il put craindre disette de foi. Mais à peine s'il connut plus de

deux époques pareilles. En Pascal, les variations ne furent que de

la charité commune à la charité parfaite. De même que les hommes ne

savent point le danger où ils sont, ils ignorent le sacrifice qu'il

exige. Pascal, connaissant le péril, ne pouvait jamais consentir

longtemps à ne point faire tout ce qu'il faut pour en sortir; je vous

dirai, du reste, qu'il n'y a point de demi-vérité ni de demi-foi que

dans les âmes médiocres. C'est la médiocrité des hommes qui assure le

train du monde. Et il n'irait pas au delà de l'heure où nous sommes,

sans les moyens termes de cette médiocrité qui ne finissent pas.

«Tous ces atermoiements assurent la durée à la pauvre heure des

hommes. Elle se passe; ils passent avec elle; et n'en demandent

pas plus. Il leur suffit de ne se point voir passer. Peu de gens

vivent dans la vue de ce terme où ils doivent aller. Et ceux qui

l'entrevoient, comme on fait d'une croix en haut d'un tertre, entre

deux routes, en Bretagne, détournent les yeux de ce sentier.

«La médiocrité, qui conserve le monde, est la même vanité qui sauve

les hommes. Car tous les hommes vivent de vanité. S'ils n'avaient pas

mille petits soins, ils n'en auraient qu'un seul, qui les tuerait.

C'est pourquoi ils l'évitent: sinon eux, le misérable et magnifique

instinct qui les attache à ce qu'ils sont. Ils veulent vivre; et n'en

ont pas de raison plus forte, à la vérité, sinon qu'ils le veulent.

Admirons encore ici un des coups de la nature, ce tyran qui fait

chérir et désirer sa tyrannie.

«Ceux qui ne sont médiocres en rien, ni par le cœur ni par l'esprit,

se portent bientôt à contempler deux abîmes: le néant du monde et

le néant de soi. La plupart des grandes âmes s'arrêtent à l'un des

deux précipices, qu'elles comblent en y jetant l'autre. Et, à ne rien

dissimuler, peut-être ne peut-on vivre à moins d'un parti héroïque.

Il faut prendre parti pour le monde contre soi, ou pour soi contre

le monde. On ne se tire pas à moins de cet espace effrayant où règne

le vide, et où il a toutes les dimensions de l'esprit, qui sont plus

de trois. De là ces partis pris sublimes, celui des saints ou de

Tolstoï, qui fait la bonne bête. Quelque forts qu'ils soient, ils

s'immolent; ils veulent croire en Dieu ou à ce monde, à tout prix.

Et comme la volonté d'une parfaite croyance est déjà la moitié d'une

foi, bientôt ils s'y immolent.

«Ils ont des partis désespérés: soit de la raison, soit du cœur

contre elle, mais toujours désespérés; car la plus haute démarche de

l'un et de l'autre, c'est qu'ils désespèrent. Je ne sais point ce que

c'est qu'un homme qui en est réduit à soi-même et qui ne désespère

pas. Et pourtant on ne rentre en soi qu'après avoir quitté le monde.

Il faut donc trouver, coûte que coûte, quelque lieu où fixer son

âme et sa vie. Tolstoï ne doute point de la raison; il la juge

naturellement droite; il n'en méprise que le mauvais usage; Tolstoï,

enfin, croit beaucoup plus à la raison et à la vie que Pascal. Et son

Evangile est raisonnable, qui est l'excès de la déraison, Pascal n'y

adhérerait pas, à cause de cette raison même où Tolstoï se range. Il

le jugerait absurde, sinon impie. Pascal a de bien plus puissantes

attaches au Moi; et enfin c'est toujours le cœur qu'il exalte, et la

raison qu'il humilie. Pour géomètre qu'il fût, il n'y faisait que

l'essai de sa force; et toute la vraie puissance, toute la vérité, il

les juge seulement dans le cœur. Or ce cœur aussi lui est ennemi.

«Il est riche de cœur comme pas un autre: et sa crainte vient de là.

Ce grand cœur déborde d'un grand moi: Pascal voudrait l'y tarir à sa

source. Voilà où il aspire. Pascal se sent superbe, plein d'amour et

de haine, égal à tout, supérieur à tout même. Si grand qu'il fût, il

se savait plus grand encore, en bien et en mal, que ne le pouvaient

savoir les autres. C'est pourquoi il se fait une guerre admirable.

«Si j'avais le cœur aussi pauvre que l'esprit, je serais bien

heureux,» s'écriait-il quelquefois. Mais il l'avait riche infiniment.

Vous n'avez pas remarqué la puissance de ce cœur.

--Je n'y ai point pris garde. Ou plutôt, je ne la distinguai point de

la grandeur propre à cet homme unique.

--Elle est unique, en effet. Personne ne l'a pressentie, si ce n'est

quelque peu ses proches, et M. de Sacy. On devine quelque effroi

mêlé à l'étonnement de ce sage théologien, quand Pascal lui révèle

Epictète et Montaigne. «M. de Sacy ne put s'empêcher de témoigner à

M. Pascal qu'il était surpris comment il savait tourner les choses.»

En ce monde, où la plupart sont si pauvres de cœur, qui comprendra

le danger de s'en connaître trop riche? Tous les hommes qui veulent

se sanctifier n'ont guère besoin d'abattre que leur esprit, et de

ne mettre que leur chair dans les liens. L'ascétisme y suffit; la

raison humiliée dans la prière, et le corps réduit à la portion

congrue de l'esclave, on croit avoir assez fait. Le triomphe de cette

sainteté-là n'est encore pour Pascal qu'une victoire précaire. Selon

moi, Pascal n'est nulle part si grand que par la nécessité de dompter

et de dénuer son cœur, où il s'est vu. Mais le monde ne l'a pas

connue, car il ne l'éprouve pas.

«Cependant, pour autant qu'il y aura de grandes âmes en cette vie,

l'ascétisme du cœur leur semblera le seul nécessaire. Il ne sera pas

si difficile de mortifier la chair et d'humilier la raison. Il faut

s'en fier à toute raison assez forte, à toute âme assez noble. Elles

se dégoûteront assez de leur impuissance, pour ne se point donner

l'aliment de vanité qu'elle réclame. Mais plus le cœur sera grand,

plus il aura de peine à se quitter. Car n'oubliez point qu'il lui

faut tout quitter en se quittant.

«Je m'assure qu'il y a des hommes pour qui le contact d'un cilice

pointu sur la peau peut être délicieux; et d'autres que l'orgueil

même d'une pensée profonde porte à la fouler dédaigneusement aux

pieds: ils oseront rehausser à ses dépens l'instinct désordonné de

la brute. Mais ce cœur, avide de s'égaler à tout l'univers, avide

même de tous les plus beaux supplices, il n'est pas si facile de le

rendre désert ni de le dépouiller. Il veut bien donner tout son sang;

mais il veut le sentir couler. Il consent à se laisser déchirer; mais

à la condition de jouir qu'on le déchire. Il se laisse épuiser, il

ne veut point tarir ses sources lui-même. Cette sécheresse lui fait

horreur. Le parti pris de Tolstoï n'est pas moins beau que celui de

Pascal: mais il n'est pas si rare. Tolstoï ne connaît point un abîme

si profond, et il ne revient pas de si loin en dépit de la différence

des temps. Son néant n'est qu'un des cercles de la spirale, où

l'infini néant de Pascal se décrit; et Pascal n'eût jamais comblé le

sien de ce qui le comble. Le dieu de Tolstoï n'est, après tout, qu'un

être de raison, et que le cœur suscite à la raison.

«On force la raison; on la courbe au service du cœur; c'est que le

cœur lui-même se plie volontiers à servir; il fait souvent plus de

la moitié du chemin. Pascal, ici, douterait encore, comme disent ces

âmes faibles. Encore un coup, Pascal ne doute jamais: il nie.

«Le doute n'est pas tenable pour une volonté grande. Le doute n'est

une preuve de force que dans l'esprit, et la faiblesse consommée du

caractère. L'homme puissant en vérité préfère se tromper contre le

doute, à douter en ne se trompant pas. Il ne joue pas avec la raison:

il la rend souveraine, ou il l'accable. Il fait la bête à dessein,

par dégoût de faire l'homme; et il y peut mettre un comble d'orgueil

et de force. Il se venge sur l'esprit des maux soufferts par la

volonté.»

Déjà le jour baissait, et se retirait de la chapelle; je voulus voir

une fois encore cette figure mystérieuse qui respire un sentiment

si profond de satiété, de paix sereine, et de dédain. Le plâtre

qui l'a faite si blême, communique à cette figure un caractère

éternel. Sur tout l'ennui de la vie, un séduisant repos semble

répandu, celui que rien, jamais plus, ne trouble, parce que rien

dans l'homme ne s'y prête plus. C'est d'un reflet pareil que la mer

brille languissamment, quand le dernier cercle de l'eau se ferme sur

un navire englouti. Personne, selon mon goût, n'a vu ce masque. Non

plus qu'un aspect profond du ciel ou de la mer, il n'est facile de

le décrire. Il retient pour l'éternité le souffle passager d'une âme

supérieure. Il montre, arrêté dans la mort, tout l'ennui de la vie:

de cette tristesse indicible, la mort a fait, ici, une passion. Les

traits de Pascal ont dû être en perpétuel mouvement: la force de cet

esprit et sa volonté dédaigneuse, toujours agissantes et toujours

inquiètes pendant la vie, ne sont fixées que là. Dans la mer de ce

cœur passionné, la mort enfin a jeté l'ancre. Un trait singulier

est celui des paupières abaissées, dont les bords paraissent

s'entr'ouvrir, et dont l'épaisseur surprend; c'est que la cire,

qu'on y mit pour défendre les cils contre la brûlure du plâtre, a

fait corps avec lui, et l'empreinte étrange en est restée au masque.

Ainsi cet ennui sans bornes, ce parfait dédain dans la sérénité

du repos, semblent sourire. Et rien n'est plus émouvant pour la

pensée que cette paix sereine de Pascal entre les mains de la mort:

elle contemple la douceur du salut, au sein de la volonté divine,

et sourit désormais à son mépris même de la vie, et de toutes les

misères qui tourmentent cette malade.

«Quel homme en France, pensait M. de Séipse, fut jamais l'égal de

celui-là.»--Il a été le plus grand; car il a eu les grandeurs de

presque tous les autres. Il est à la fois le poète, le saint et le

savant, l'homme qui voit, l'homme qui sait, l'homme qui pense;--bien

plus: l'homme qui a toutes sortes de puissances, et qui les dédaigne

toutes au prix de celle qu'il se sent. La force de sa pensée ne le

cède à aucune autre; mais il se plaît à l'humilier. Il n'est pas

sensible à ce qu'elle peut, mais à ce qu'elle ne peut pas; il se

porte d'abord à ses bornes; il se tient pour son ordinaire où les

autres finissent seulement par s'arrêter. Il a un bien plus grand

mépris qu'il ne veut dire des petits esprits et des médiocres: mais

son dédain ne s'y attarde pas, et préfère aller du premier coup aux

plus grands. Sans doute, il fait fi de ceux qui déraisonnent; mais

c'est pour faire moins de cas encore de ceux qui s'enorgueillissent

de la raison. La science est l'essai qu'il fait de sa force; et il

ne veut pas que rien y aide: pas même une méthode: il répugne à la

mécanique de l'esprit comme indigne du sien. C'est le secret de

son ressentiment contre Descartes: outre que Dieu révélé n'est pas

nécessaire à ce système du monde, Descartes donne trop à la mécanique

de la pensée; il n'oblige plus le géomètre aux prodigieux efforts

de la recherche à la manière des anciens; au gré de Pascal, il ôte

trop à l'imagination. Pascal est comme Archimède, son héros dans

l'ordre de la géométrie: il veut ne devoir qu'à lui seul toutes ses

découvertes; il veut contempler les figures, et les réduire au nombre

par la force même du raisonnement; il ne lui plaît pas que le symbole

se place entre l'objet du problème et la construction géométrique:

Pascal, le premier, a passé le seuil du calcul de l'infini, allant,

par ses voies propres, du même pas qu'un ancien aurait pu faire, sans

prendre les chemins aisés où Newton et Leibniz se rencontrèrent. Et

c'est ce qu'il fait en géométrie, qu'il me semble lui voir faire en

morale comme en tout le reste.

«Nul homme n'a aimé plus que lui les tâches difficiles. Il les tente

toutes avec passion. Il veut être saint, parce qu'il ne s'en croit

pas capable. Il veut être saint, autant par tout ce qu'il se sent

de forces qui y sont propres, que par tout ce qu'il sait en lui de

puissances contraires à la sainteté. Il mesure donc son cœur aux

tâches les plus difficiles; et sa grandeur d'âme ne les estimait

peut-être qu'en raison de la difficulté.

«Les moyens qui abrègent, et ceux qui aident l'esprit ne lui

répugnent pas moins que ceux qui prétendent prêter l'épaule à la vie.

Pour une âme si forte, rien n'est digne d'elle qui ne l'exerce pas;

et ce qui ne coûte pas beaucoup a peu de prix pour un goût si rare.

A un certain degré, ni le cœur ni la raison ne se satisfont de rien

qui ne soit achevé. Celui qui est épris de perfection n'a qu'une

volonté,--qui est de la joindre, et que tout contrarie. Sans cesse il

y va pour lui de la vie, et de rien moins. Nul effort ne le retient

à ce qu'il a. Il est tout en ce qu'il cherche. Au cœur passionné,

le déplaisir de vivre s'accroît infiniment plus par la foi que par

le doute. C'est pourquoi les passionnés doutent peu: ils préfèrent

naturellement leur ardeur triste à une joie tempérée. A leurs yeux,

il n'est de vrai bien que le souverain bien. La morale facile est la

mort de la morale, et ils la haïssent. Il n'y a point de devoir si

aisé, que la plupart du temps le contraire ne soit bien plus aisé

encore. Tout ce qui est facile est selon la nature; et la nature est

pleine de crimes.--Quoi, de crimes.--Oui: et bien plus, de crimes

aisés.

«Rien n'était donc trop difficile pour Pascal; c'est qu'il se

proposait la vérité et la perfection mêmes, le bien unique, enfin

Dieu. Il n'aime et ne souhaite que Dieu; mais il voit toute la

nature en révolte contre lui. L'homme n'y manque pas. L'homme est le

prince des rebelles qui doit déposer les armes, et se repentir de sa

rébellion. Quoi qu'on pense du reste, l'idée de sa rébellion est dans

l'homme le commencement de la conscience, sinon de la sagesse: c'est

par là qu'il commence à défaire le nœud du Moi.

«S'il n'avait eu tant de passions secrètes, Pascal ne les eût pas

accablées toutes. Mais il les avait découvertes, et ne leur laissait

pas de repos. Il connaissait seul le terrible rebelle qu'il avait à

vaincre. Jamais il ne l'estima assez vaincu. Il aimait à dompter la

nature, comme Alexandre à conquérir. Chacun de nous, s'il est assez

fort, prend de plus en plus plaisir à ses victoires: et si elles sont

âpres, douloureuses, remportées sur soi-même, peu importe; tant nous

sommes, malgré tout, attachés à notre propre force que nous aimons

mieux l'exercer contre nous que de ne l'exercer pas. C'est une joie

aussi de la mettre dans les fers, et de l'y retenir. On la sent

alors, et ses bonds cruels ou ses soupirs dans les chaînes.

«Souvent la nature entravée plaît à celui qui la déteste libre; elle

paraît plus belle, comme l'homme dans les liens de la mort. Esclave,

elle n'est plus haïssable. Tous les morts ont la beauté de ce qui

est accompli. Le visage glacé d'un ennemi à terre, au milieu même du

dégoût, fait pitié.

«Pascal regardait les passions en ennemies qu'on n'a pas assez

abattues, si elles ne sont mortes. Elles lui plaisaient étrangement

peut-être, quand il les touchait avec le fouet et les tenailles, ou

qu'il les retournait sur la claie.

«Sa charité est pareille à l'égard des hommes. Il les connaît

trop pour croire à leur bonté naturelle. Ce n'est qu'une amorce

de la méchanceté des uns à la méchanceté des autres. Il voit leur

perversité de nature, qui les porte au mal, et leur mollesse pour

s'en écarter. Il les poursuit donc tous en lui-même et il les enferme

dans leur repaire de péchés.

«La première démarche d'une âme pleine et libre n'est pas plus de

succomber à l'humiliation de ses crimes que de les aimer. Mais c'est

de les connaître; et connus, sans les aimer, sinon sans les haïr,

de les tenir pour des faits. Ils sont asservis dès qu'ils sont mis

à leur rang. Le mal est le plus souvent un effet de la faiblesse,

une usurpation de la partie mauvaise sur la bonne, qui est la plus

faible, mais qui n'en existe pas moins. C'est le point de vue d'un

Dieu, celui d'où tout est à son rang, et selon son ordre: là, le

pire a une sorte de place aux pieds de l'excellent,--et même une

manière de droit. Les jugements humains ne sont si médiocres et si

injustes même, que parce qu'ils n'ont jamais égard au bien dans le

mal, ni au mal dans le bien. Dans l'hypocrisie des mœurs, il y a plus

d'aveuglement involontaire qu'on ne croit: la vue est bornée; elle

ne veut pas aller au delà de ces bornes; et l'erreur de jugement

s'ensuit.»

Le gardien ferma derrière nous les portes de la chapelle. Les lilas

se balançaient avec la même grâce le long de la muraille. La lumière

inclinée prêtait une âme nouvelle à la campagne. La mélancolie

parlait plus haut dans le silence, de cette voix si chère aux cœurs

tristes de vivre, qui leur rend plus douce l'amertume, en retour de

la saveur un peu amère qu'elle mêle à toute douceur. Nous allions, au

milieu de ruines qui n'ont même plus l'air du désordre.

«Je perds cœur, dit M. de Séipse, quand je vois la mort même vêtue de

neuf, et la destruction singer la vie. A coup sûr, il eût mieux valu

cacher tous les débris de Port-Royal, les portraits et les manuscrits

des solitaires dans un caveau, creusé sous le sol, que de leur élever

une église. On ratisse aujourd'hui les allées de la mort, pour faire

honneur aux promeneurs; et l'on commet des jardiniers aux décombres.

Vous savez le luxe affreux des cimetières. J'aime les ruines, où

l'insolence de la nature s'ajoute: l'une et les autres se nient.

Pascal n'eût pas voulu de cette gloire posthume. Il suffisait qu'on

vît Port-Royal en poussière et ce que c'est que la nature livrée à

elle-même. Qu'est-ce bien que les restes d'un grand esprit? Il n'est

tout entier qu'en lui-même,--je dis en nous. Il faut des tombeaux

fastueux aux rois, aux poètes de cour, aux philosophes rentés, aux

chevaux promus consuls par Caligula, voire à Nicole et aux gens

de lettres. Mais il est des hommes qui répugnent à ce faste. Pour

eux, tous les tombeaux sont trop petits. Ils sont la honte de ce

qu'ils prétendent contenir; et font un grand triomphe à ce qu'ils

contiennent: car ce n'est rien.

--De la boue et des vers, dis-je. Et non même plus cela, au bout d'un

peu de temps, quand la centième herbe a séché sur le tertre, qui

n'est séparée de la première que par cent autres qui sèchent cent

fois.»

M. de Séipse s'informa si les étrangers visitent Port-Royal; et

il apprit volontiers, du gardien, que les étrangers ne viennent

point ici. «Le bonheur est rare, fis-je. Ils ne peuvent comprendre

Pascal. Comment sauraient-ils jamais que cet homme, s'il a pensé

plus gravement que tous les autres en son temps, a toujours ajouté

la beauté de la forme à celle de la pensée? Ils n'y peuvent pas être

sensibles; ils verront la force de la pensée, et lui feront tort de

l'art, barbarement.

--Les étrangers, dites-vous? repartit M. de Séipse. Cependant, les

gens de lettres y viennent depuis peu; et ils infligent à Pascal

l'encens public de leur admiration. Grâce au ciel, ce n'est encore

que tous les cent ans; et voyez ce qu'ils y laissent: des caricatures

coulées en bronze; une parodie qui se flatte d'être éternelle. Image

de ce temps, en vérité,

--Sans doute, ils viennent s'encourager à la mort dans la

contemplation d'un si grand passé qui n'est plus.

--Vous voulez rire, dit-il. Ils ne sont pas envieux de la mort, ceux

qui vivent. La curiosité de la mort glace toute vie. Surtout une vie

si pauvre. Ces gens-là veulent, d'abord, bien dîner. Ils font un tour

à Port-Royal pour gagner de l'appétit.

Je m'excusai d'avoir raillé.

--Je suis venu voir Pascal aux lieux où sa grande âme avait trouvé un

horizon qu'elle ne passait pas.

--N'en doutons point: elle l'avait choisi. Elle s'y était fixée dans

la vue de ce qui demeure, et pour échapper à ce qui s'en va. On

voudrait savoir comment tout ce sable se dissipe: on sait bien que ce

n'est que du sable. La vie est un triste rêve.

--Et de la sorte, on aime le coin de terre où l'on rêve à son gré.

--Dites qu'on s'en empare, et qu'on se l'asservit. Nous sommes tous

les mêmes: il nous faut des esclaves; c'est là ce que nous appelons

l'amour. Quand tout paraît soumis au changement, les lieux, pour

montrer que ce n'est aussi qu'une apparence, ne changent pas. Et si

les hommes avaient un goût plus vif des choses éternelles, ils se

garderaient de toucher à celles où s'attache une mémoire unique, qui

sera toujours seule, là où elle est, et qu'on ne remplacera pas.»

Nous vîmes un bel arbre, isolé, qui porte le nom de Pascal: le noyer

où Pascal vint s'asseoir. Et si ce n'est celui de Pascal, il faut que

ce le soit; car s'il ne l'est, que m'importe cet arbre? Mais je crois

y voir cet homme, terrible en pensée, accabler de mépris sa pensée

même, et chercher pour son repos l'aide qui n'est pas refusée aux

feuilles naïves. Car elles naissent sans douleur au temps marqué, et

tombent sans angoisse à l'automne. M. de Séipse, alors, me parla de

la tristesse de Pascal: c'est un effet de son ardeur et de sa gravité.

«Plusieurs, qui l'admirent le plus, et en font presque métier,

distinguent entre divers objets qu'il offre à leur admiration.

Ils l'approuvent pour sa conclusion et pour sa foi, mais ils n'en

acceptent pas la marche, ni les prémisses contre la raison. Ou bien

ils le louent d'être si hardi à douter, et font bon marché de ce

qu'il croit, au prix de son doute. Mais ni Pascal ne croit, ni il ne

doute, comme ils se l'imaginent, par parties séparées. Le doute de

Pascal est un regard de la foi, et sa foi a toutes sortes de liens

à son doute. Il est admirable que personne n'ait parlé de Pascal

plus pauvrement, ni avec plus de louanges, qu'un philosophe et qu'un

géomètre de profession. C'étaient, à la vérité, gens de métier, l'un

et l'autre, et qui lui devaient bien de le louer sans l'avoir compris.

«Certain grand maître de philosophie, qui n'est pas si loin non plus

de l'être de danse et de maintien, s'indigne du bon marché que fait

Pascal de la philosophie. Il le trouve bien peu réservé avec le fond

des choses. Il le juge outré dans sa foi, et outré dans son doute.

Il le blâme pour son dédain des philosophes, et le gourmande sur la

violence sombre de sa religion. Après quoi on ne sait guère ce qu'il

en accepte: et Pascal dirait peut-être avec amertume, que c'est

l'auteur et le bel esprit de profession. Mais Pascal n'est assurément

Pascal que pour ne se point satisfaire de la religion ni de la

philosophie de M. Cousin,--si tant est qu'il y ait rien qui réponde

à ce mot-là. Et bien plus, pour tout dire, Pascal n'est Pascal que

pour ne se point contenter des places et des cordons que l'on trouve

en ce monde. M. Cousin le reprend sur ce que «la philosophie ne vaut

pas une heure de peine», et que Pascal ne pardonne pas à Descartes:

c'est, croit-il, ne pas bien juger le grand homme de la Méthode, et

le méconnaître. C'est le mieux connaître, au contraire, qu'il ne fut

jamais connu de personne, ni de lui-même, peut-être. Et M. Cousin

peut en penser ce qu'il lui plaira: Pascal sait mieux son Descartes

et sa philosophie que lui.

«Si l'Évangile est le vrai, il n'est pas une carrière aisée, où l'on

se promène, donnant et prenant de toutes mains. Jésus-Christ n'est

pas mort sur la croix pour la commodité du chrétien, mais pour son

exercice sur la terre. Et la raison n'est pas non plus la superbe

ennemie qu'on abat en la flattant, ni celle à qui on s'abandonne

pour la vaincre. La foi de Pascal n'est point une bonne femme à

tout faire, qui nettoie la chambre du vivant, et lui prépare un lit

moelleux en paradis: elle se fait servir et ne sert pas. De la même

manière, austère avec l'austérité, Pascal est méprisant et dur pour

ce qu'il méprise et déteste en effet. Le mot qu'il a sur Descartes

est le plus profond, et qui dit tout: «Il voudrait bien, dans toute

sa philosophie, se pouvoir passer de Dieu; mais il n'a pu s'empêcher

de lui accorder une chiquenaude, pour mettre le monde en mouvement;

après cela, il n'a plus que faire de Dieu[1].» Il peint toute la

puissance de Descartes, qui construit sa mécanique de l'univers,

et se fût passé de la chiquenaude, s'il l'avait pu. Encore est-il

douteux qu'au fond il ne s'en passe point, et ne donne lui-même le

branle à la machine, ou ne l'en anime de toute éternité. Tout ce que

la puissance de Descartes place dans la raison, Pascal le lui refuse.

Et le peu que Descartes réserve à Dieu, c'est le rien même où Pascal

plonge l'homme et le monde. Pascal ne doute point; il ruine l'objet

du doute. Pascal affirme sans cesse, et d'une force insurpassée:

c'est pour ou contre; mais toujours affirmé.

[Note 1: Madame Périer: Cf. _Lettre de Pascal à Fermat_, 10 août

1660.]

«Entre les deux, il ne se tient point: à ses yeux, il n'y a là que

la vie:--c'est-à-dire qu'il n'y a rien. Il n'eût senti qu'un extrême

mépris pour une espèce de religion philosophale, qui n'est ni

religieuse, ni philosophe: il nie la philosophie.

«Qui nie la philosophie, on n'en peut pas dire qu'il tombe dans le

doute des philosophes. Si je nie de vous devoir rien, je ne doute

pas, que je sache,--de vous devoir quelque chose. Mais, au contraire,

je vous confonds ensemble, vous et cette dette prétendue. Non

seulement je ne l'ai pas,--je vous défends de croire que je l'aie.

Tant je suis sûr de ne l'avoir pas, et tant il est vrai! Il y a

crime à la rappeler encore, si vous persévérez. Il y a crime à la

philosophie de prétendre conduire l'homme, et à se flatter de rien

connaître. Car, outre qu'elle ne connaît rien, elle sait qu'elle ne

peut pas connaître. Et Pascal passe le temps à le lui prouver.

«La philosophie n'est pas même la science des géomètres, qui, elle

du moins, exerce la force de l'esprit, et en fait l'essai, sinon

l'emploi. Au contraire, la philosophie est tout à fait sans objet;

et, comme elle se donne insolemment le plus grand de tous, qui même

est l'unique, elle ne mérite que le mépris, ou, peu s'en faut, la

haine. Elle est haïssable en ce qu'elle trompe sur l'unique affaire

où il y aille de tout, pour l'homme, de n'être pas trompé,--et

qu'elle feint de ne le savoir pas.

«Que prouve toute la philosophie, et de quoi est-elle certaine

touchant la vie et la mort, l'univers et l'homme? Voilà la question;

et comme il y faut répondre qu'elle n'a pas la moindre certitude, il

est juste de conclure que toute la philosophie ne vaut pas une heure

de peine.

«Ce n'est point là douter,--c'est nier. Et, pour moi, partout où

Pascal n'est point en Dieu même, il ne doute pas:--il nie.

«Il faut à Pascal une certitude. Et il me la faut comme à lui. A

défaut de ce qui est certain, je ne vois point le doute, mais le

vide. Ce qui n'est pas--n'est point. Je ne le nomme pas ce qui

peut être. Je préfère une certitude horrible, faite d'abîmes et

de négations, à vos demi-vérités, toutes faites d'affirmations

contraires, qui se détruisent et qui ne sont que des doutes honteux,

ou si médiocres qu'ils ne se savent même pas douteux.

«Pascal pénitent et extrême, qui nie dans la mesure où il affirme,

violent contre le doute, passionné pour la foi,--c'est lui seul qui

est vrai, raisonnable et prudent; et non pas vous, qui louvoyez entre

rien et tout, qui ne savez donc ce que c'est que tout ni rien, et qui

perdez tout pour ne rien perdre.

«Vous tremblez de vous connaître; et sans doute non sans raison.

C'est pourquoi vous vivez de moyens termes. Comme s'il y avait un

terme moyen entre être et ne pas être; comme si une demi-vie, une

demi-mort, une demi-vérité pouvaient avoir le moindre sens! N'y

eût-il pas de vérité, nous sommes bien obligés de faire comme s'il en

était une, et de toute évidence. Et comme si vous ne montriez pas que

vous n'êtes vous-mêmes que des demi-riens, pour que cette médiocrité

infinie puisse vous suffire?

«Il en faut un peu plus à Pascal: rien de moins que cette vérité

pleine. Et d'abord, sans la certitude, il ne peut vivre. L'homme

qui vit dans l'incertitude lui semble absurde, et un prodige

décevant, s'il s'y plaît. L'état où il trouve Montaigne le remplit

d'étonnement, et lui fait peur. Il voit bien la force de cet esprit;

mais il soupçonne la faiblesse de ce cœur; et la vue de ce contraste

le porte au mépris. Puis, une trop grande âme est lourde à subir,

parfois: à de certaines rencontres, il me semble que Pascal accable

Montaigne parce que, peut-être, il l'envie. Ce sont ses moments de

faiblesse cachée, et ses soupirs à la vie.

«Enfin, il n'y a rien entre le néant et Dieu,--entre l'une et l'autre

foi: rien où l'on puisse se tenir, aucun lieu pour l'homme ni pour

la vie. Sans la foi, on ne peut vivre; et c'est en Pascal qu'on

l'éprouve le mieux, comme en l'âme la plus puissante et la plus en

souci d'infinité qu'il y ait eu. La foi est la vérité sentie par

le cœur, et vivante pour lui. Pascal ne la trouve, et ne la peut

concevoir qu'en Jésus-Christ: c'est Jésus-Christ qui est la preuve de

Dieu; ce n'est pas Dieu qui prouve Jésus-Christ; Dieu est à toutes

fins: qu'il soit, si l'on veut, le nom de la vérité sensible au

cœur;--cette vérité ne fût-elle pas la même, en sa forme, pour tous

les hommes. Le monde comprend plus d'un langage. Mais sentie par le

cœur, elle est parfaite; elle est unique; par là elle suffit: elle

ruine le Moi, et elle l'enferme dans tout le reste: il n'en faut pas

plus.

«Je ne dis rien de l'objet de la foi; l'objet y importe beaucoup

moins que la foi même. L'essentiel est que vous ne vous passiez point

de foi, et qu'enfin vous y pensiez. Sans la foi, qui oblige le cœur,

il faut perdre la vie ou la raison: on ne peut les borner à la prison

de la pourriture charnelle. Il est insupportable de voir cette foule

d'hommes s'accoutumer à ne rien être qu'un peu de chair qui pourrit

sur pied: je l'entends tout ensemble des dévots sans cœur, et des

athées sans âme; ils ne diffèrent pas plus qu'ils ne se ressemblent.

Qu'y a-t-il où la foi n'est point?--Des miettes de moi, sous la table

de la vie. Entre la foi qui nie et la foi qui affirme, pour les âmes

fortes il n'est pas de milieu. Entre Dieu et le néant, c'est un abîme

immense, dont le fond est unique, et qui offre, de loin en loin, des

bords opposés à des étages divers: ou l'on va au fond, ou l'on se

tient sur une de ces pointes. Les âmes nulles peuvent seules flotter

dans le vide intermédiaire; et pour légères que soient ces plumes,

elles finissent par s'accrocher aux bords, ou bien par tomber.

Montaigne, qui est si vif, erre de tous les côtés, et a aussi son

lieu: car Montaigne est bien plus stoïque qu'on ne pense.

«Pascal, qui sait le néant de toute philosophie, en donne le nom à

cet abîme. Et, ne pouvant vivre à moins d'une parfaite foi, il se

fait tout à Dieu. Mais l'étant, il ne l'est que par Jésus-Christ. La

foi de Pascal, c'est Jésus-Christ sensible au cœur. «Non seulement

nous ne connaissons Dieu que par Jésus-Christ, mais nous ne nous

connaissons nous-mêmes que par Jésus-Christ. Nous ne connaissons la

vie, la mort que par Jésus-Christ. Hors de Jésus-Christ, nous ne

savons ce que c'est ni que notre vie, ni que notre mort, ni que Dieu,

ni que nous-mêmes[2].»

[Note 2: _Pensées_, article XXII, 1.]

«Hors de lui, il n'y a que vice, misère, erreurs, ténèbres, mort,

désespoir[3].»

[Note 3: _Ibid._, article XXII, 1.]

«Sans Jésus-Christ, le monde ne subsisterait pas, car il faudrait, ou

qu'il fût détruit, ou qu'il fût comme un enfer[4].»

[Note 4: _Ibid._, article XXII, 1.]

M. de Séipse répéta lentement ces mots, comme s'il en parcourait les

précipices. Et je ne pus m'empêcher de lui dire: «Ainsi, voilà le

terme de votre philosophie? Je vois mieux désormais d'où vient la

mélancolie désespérée qui vous anime.

--Ce n'est point une philosophie; elle est sans doute; c'est une foi

très sombre. Je respire une peine infinie.

--Il faudrait que ce monde fût comme un enfer, ou qu'il fût détruit?

--Oui, monsieur. Je suis Pascal sans Jésus-Christ. Il me manque les

miracles. Ils lui eussent peut-être manqué, aujourd'hui. Je l'envie

d'être mort.

--Il y en a de faux et de vrais, dit-il[5].

[Note 5: _Pensées_, article XXIII, 1, XXV.]

--Mais il ne dit point qu'il n'y en ait pas[6]. Il lui est plus

facile de prêter foi aux miracles des imposteurs, que de la refuser

aux vrais; et pour ne pas douter de ceux-ci, il croit même aux

miracles des charlatans. «Ayant considéré, fait-il, d'où vient qu'on

ajoute tant de foi à tant d'imposteurs qui disent qu'ils ont des

remèdes, jusques à mettre souvent sa vie entre leurs mains, il m'a

paru que la véritable cause est qu'il y en a de vrais[7].» Pour

conclure enfin, il pense qu'on croit de nature aux miracles. Or

l'esprit en doute, de nature; et la raison, de nature, n'y croit pas.

[Note 6: _Ibid._, article XXII.]

[Note 7: _Ibid._, article XXIII.]

--Hé, laissez donc la raison, puisque la fin en est absurde.

--Ce n'est point que je ne la veuille laisser: c'est elle qui ne me

laisse pas.»

Nous fîmes quelques pas dans la Solitude: c'est le beau nom d'un beau

lieu, sous les arbres. Au haut d'un orme, un oiseau s'épuisait à

chanter.

--Ce passereau a le bonheur, dis-je.

--Jusqu'à ce qu'un milan lui donne du bec sur le crâne, et lui mange

la cervelle.

--Qu'importe, s'il ne le prévoit point?

--On ne le sait pas, fit M. de Séipse.

--L'homme seul n'est pas heureux.

--C'est qu'il sait qu'on ne peut l'être.

--Non: c'est peut-être qu'il s'ôte le bonheur.

--Où est la différence? Qu'on lui ravisse le bonheur, ou qu'il se

l'ôte, il ne l'a point. Mais il y a plus: l'homme a compris qu'il n'y

a point droit.

Nous nous étions assis sur un tertre, au pied d'une croix noire,

dressée au fond d'une retraite ombreuse, où l'on accède par quelques

degrés de terre, sorte d'oratoire rustique. Pascal a peut-être prié

là. Il devait aimer passionnément la prière: toutes les puissances

d'amour s'y portent, à qui l'on ferme les autres voies. M. de Séipse

reprit: «Pensez-vous qu'on puisse jamais être heureux, quand on a les

yeux ouverts sur la vie? Vous même ne le croyez pas. Nous rêvons; et

quand nous ouvrons les yeux, nous avons peur.»

--Les enfants rêvent plus que nous, et sont heureux.

--Sans doute: les enfants ne savent pas qu'ils rêvent. La conscience

du mal qu'on a ruine le bien qu'on pourrait avoir. Pascal est bien

sage: l'idée seule du bonheur lui paraît tout à fait absurde. Il

sait ce qu'en vaut l'aune, sous la règle de la mort. Je désire et je

meurs. Je veux comme un Dieu, et tout l'univers m'écrase comme un

ver; et sans qu'il soit besoin du monde, un autre ver, un bacille, un

infiniment petit, le premier venu, entre des myriades qui pullulent.

Toute vue sur l'infini est un rayon d'étrange lumière au sein

d'innombrables ténèbres. Il court, venu on ne sait d'où, entre deux

berges de mornes éternités, plus noires que le fond des mers, ou

la lie du délire. L'abîme est au bord de toute vue profonde: c'est

celle que se propose une imagination avide de son objet, jusqu'à

s'y ardemment perdre. Et cette vue, au bord de l'abîme, produit le

vertige. Un ou deux hommes, tous les cent ans, vont dans la vie, les

yeux fixés sur cette vision, pèlerins de l'abîme, voyageurs très

douloureux de l'infini.

--On accepte communément ce qu'on ne peut éviter; on finit même par

l'avoir pour agréable; on pense peu, ou on ne pense pas. Et tout est

dit: en voilà pour jamais. C'est le mot de Pascal sur les cadavres. A

force de vide, on n'est pas sensible au vide. C'est l'avantage de la

vanité. Les hommes sont bien contents d'être vains. Que feraient-ils

s'ils pensaient?

--Ils ne vivraient pas, sans doute. Il y a trois sortes d'esprits:

ceux qui voient la nécessité et l'acceptent; ceux qui la subissent

et ne la voient pas; et ceux qui, la voyant, ne l'acceptent pas. Les

premiers sont les plus sages; les derniers, les plus clairvoyants.

Car ceux qui acceptent le plus volontiers ce qu'ils voient du monde,

ne sont pas si sûrs de le voir, bien qu'ils le croient. Ceux qui

ne voient point, ni ne résistent, sont les plus heureux, et peu

différents des bêtes et des enfants. Ainsi il ne vaut rien d'être

homme: car c'est alors que plus l'on vit, et moins l'on accepte. On

s'excuse bien d'accepter ce qu'on ne comprend pas,--et toujours mieux

que de ne le pas comprendre. Étant ce qu'il est, Pascal trouve doux

de se réduire à cet état d'enfant: car combien d'effort n'y faut-il

pas? Mais le cœur n'est jamais assez dénué; et pour un enfant, il ne

lui voit jamais assez d'innocence.

--L'étrange image, cependant, d'un Pascal qui s'exerce à l'enfance.

--Il nous le semble: c'est que nous n'avons pas, comme lui, une

raison toute parfaite et toute bonne de faire ce qu'il fait. Il

veut être un enfant, parce qu'il ne se sait point sans père. Mais,

au contraire, il court à un père divin qui lui ouvre les bras. La

douceur est sans pareille d'avoir un père; s'il est aussi tendre

qu'il est puissant, quel salut et quel refuge que ses bras? Qui ne

voudrait d'une telle enfance, qu'accueille une telle paternité? La

grande différence de Pascal à tous les autres, c'est que Jésus-Christ

lui est tout, et que tout le reste ne lui est rien. Votre Tolstoï

aime tant les raisons et les faits, qu'à peine si la personne de Dieu

l'occupe. Il aime tant l'Évangile, qu'il se passe de Jésus-Christ.

Mais, pour Pascal, s'il n'y a un Dieu dans l'Évangile, l'Évangile lui

paraît presque aussi vide que tout le reste. Pascal est tout homme

et tout passion; il ne connaît que la passion et que l'homme. Il lui

faut un homme en son Dieu, et un Dieu dans son homme. Il en sait les

blessures. Il en écoute l'agonie. Il recueille le sang qui coule.

Il boit les paroles suprêmes et le dernier souffle. Il s'en enivre.

Toute lumière, il la reçoit des yeux divins. Il parle aux plaies qui

lui parlent. Dans le sein de la mort, il parle à la vie, qui lui

répond par la vie, et le peut seule. Il ne sait pas ce que c'est que

le salut sans le Sauveur. Et je ne le sais pas plus que lui.

«Qu'eût-il été, ce grand Pascal, s'il n'avait pas été chrétien? Il

n'eût jamais fait un athée. Il avait trop d'étoffe; et il avait

mesuré que, s'il en faut un peu pour tailler un athée, il n'en faut

pas beaucoup pour l'en draper.

«Il faut un Dieu à toute âme puissante. S'il n'avait eu Jésus-Christ,

dans l'impuissance d'en avoir aucun autre, il eût donné dans quelque

désespoir infini. Il n'avait pas l'âme froide d'un Spinosa, raison

parfaite et glaciale. Il était bien trop grand pour se suffire de

lui-même, comme font ces petits. Se plaire à soi marque la force,

mais jusqu'à un certain point seulement.

«Pour que Pascal supportât la vie, il était nécessaire qu'il crût. Il

a eu la foi la plus vive. Et la preuve, c'est qu'elle était triste.

Les simples d'esprit sont seuls joyeux: cette récompense leur est

acquise. Une grande âme qui croit est toujours triste. Car elle est

dans le monde comme Colomb revenant d'Amérique: et elle pense que le

monde est peu.

«Le mol oreiller, que dit Montaigne, a beaucoup de douceur, en effet:

il est bon aux têtes bien faites, qui le sont au tour commun. Mais il

n'y a point de repos sur cette plume à des têtes singulières. Il en

est qui ne peuvent dormir sur le duvet.

--De toutes parts, observai-je, on les accuse alors de maladie.

--C'est le propos vulgaire, qui a, d'ailleurs, sa vérité. Tous, nous

sommes des malades qui périclitent. La maladie est mortelle, c'est le

mot: et l'issue en est sûre. Les plus heureux ne connaissent pas leur

maladie, ou la portent en riant. Un peu de santé change toute la vue

des choses. Mais ceux dont l'âme est non commune payent de leur santé

cette maladie-là. Pour toujours ils sont malades. Ne renient-ils pas

la joie? Et cependant qu'ils en sont riches parfois, et qu'il en est,

dans leur nombre, qui l'aiment. Mais ils ne veulent plus y croire!

Les partis de la volonté sont les plus beaux de tous. Ce sont ceux de

l'Intelligence qui a pénétré l'abîme du Cœur. Et la beauté de l'âme

ascétique est là.

Trois hommes: Pascal, Ibsen, Dostoïevski · 第 8 / 77 题