Nous avons déjà indiqué le profit que les femmes pouvaient tirer de

ces fortes et douces leçons qui leur apprenaient que la piété des gens

mariés ne doit pas être la piété monacale des religieux, et que c'est

une fausse dévotion que celle qui nous fait manquer aux devoirs de notre

état. Divers sont les sentiers qui mènent à la vie éternelle; mais sur

chacun d'eux, saint François de Sales fait luire le divin rayon qui, en

illuminant au-dessus de nos têtes un vaste pan du ciel, éclaire notre

route sur la terre et nous permet même de cueillir les fleurs que la

bonté de Dieu a semées jusqu'au milieu des rochers. Ce rayon conducteur,

c'est l'amour, l'amour qui cherche Dieu dans son essence adorable et

dans les âmes qu'il a créées. C'est ainsi, avec l'amour de Dieu, l'amour

de la famille; c'est l'amitié, c'est la charité. Saint François de Sales

consacra un traité à l'_Amour de Dieu_; et pour publier cette oeuvre,

que de pressants appels il reçut de l'âme sainte qui, avant de se

confondre au ciel avec la sienne, s'y était unie ici-bas dans le grand

et religieux sentiment qui était le sujet de ce pieux ouvrage! On a

nommé sainte Chantal, sainte Chantal à qui l'évêque de Genève adressa

ses plus touchantes lettres. Saint François de Sales trouva ainsi dans

les femmes qu'il dirigeait, l'inspiration ou l'encouragement de ces

oeuvres dont la haute et salutaire doctrine emprunte à la nature les

plus ravissantes images, à la langue du XVIe siècle les tours les plus

naïfs et les plus gracieux, pour faire pénétrer dans les âmes ses

enseignements[320].

[Note 320: Voir les _Lettres_ de saint François de Sales.]

Dans cet ordre de la Visitation que saint François de Sales avait fondé

avec Mme de Chantal; dans la maison mère d'Annecy, la Mère de

Chaugy devait écrire, sur la sainte fondatrice, des mémoires[321] qui

appartiennent par leur date et par leur style au xviie siècle, mais qui

ont gardé du siècle précédent la grâce vivante que saint François avait

transmise à ses filles spirituelles.

[Note 321: Mère de Chaugy, _Mémoires cités_.]

Parmi les femmes qui furent en correspondance avec saint François de

Sales, se trouvait Mlle de Gournay, l'émancipatrice qui, plus haut,

nous a fait sourire; Mlle de Gournay, la savante «fille d'alliance» de

Montaigne, et dont la studieuse jeunesse fut le rayon qui éclaira les

derniers jours du philosophe. «Je ne regarde plus qu'elle au monde,»

dit celui-ci avec un attendrissement bien rare sous sa plume. «Si

l'adolescence peult donner presage, cette ame sera quelque jour capable

des plus belles choses, et entre aultres, de la perfection de cette très

saincte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ayt peu monter

encores[322].»

[Note 322: Montaigne, _Essais_, II, xvii.]

Mlle de Gournay vengea son sexe en gardant à Montaigne, au delà du

tombeau, le plus tendre dévouement. Après la mort de son vieil ami, elle

ne se contenta pas d'aller le pleurer avec sa femme et sa fille, et de

braver pour cela les fatigues et les dangers d'un long voyage accompli

en pleine guerre civile. Elle prépara avec des soins infinis une

nouvelle édition des oeuvres de son maître, édition qu'elle devait faire

réimprimer quarante ans après. Cette jeune fille qui, élevée par une

mère ignorante dont l'unique souci était de la confiner dans les soins

du ménage, avait appris sans maître, sans grammaire, la langue latine,

en comparant des versions à des textes, et qui avait aussi étudié les

éléments du grec; cette jeune fille se servit d'abord de son instruction

si péniblement acquise pour traduire tous les passages grecs, latins,

italiens, que Montaigne avait cités; elle en indiqua la provenance, soin

que n'avait pas pris l'auteur. Enfin, elle se dévoua à la gloire de son

ami, avec cette puissance d'affection qu'il lui avait naguère reconnue

et qui était pour elle un besoin. Ne disait-elle pas elle-même que

l'amitié est surtout nécessaire aux esprits supérieurs?

La chaleur de son âme se répandait sur tous ses travaux. Elle y joignait

un profond sentiment moral, et cherchait bien moins dans les oeuvres

littéraires la perfection du style que le fond même des idées. Aussi

ses auteurs préférés étaient-ils les philosophes, les moralistes, parmi

lesquels cependant, par un bizarre contraste, elle avait voué une si

tendre admiration à l'illustre écrivain dont le doute universel était en

complet désaccord avec les fermes principes de sa «fille d'alliance.»

Les sentiments élevés et profonds de Mlle de Gournay se révèlent dans

tous ses écrits, et pour elle, comme pour Mme de la Tremouille, les

lettres n'étaient qu'un apostolat. Française, elle chanta dignement

Jeanne d'Arc. Catholique de coeur et d'action, elle flétrit la fausse

dévotion. Femme destinée à vieillir et à mourir sans avoir reçu les

titres d'épouse et de mère, elle comprit l'amour maternel. C'est elle

qui a dit: «L'extrême douleur et l'extrême joie du monde consistent à

être mère.»

L'étude, on le voit, n'avait pas desséché son coeur. Comme la tendresse,

l'enthousiasme lui était naturel. Elle s'éleva avec force contre les

critiques qui ne savaient que dénigrer et jamais admirer. Par malheur

son style ne fut que rarement à la hauteur de ses pensées: il est

souvent alambiqué.

Mlle de Gournay avait vécu dans un temps qui fut pour la langue une

époque de transition. La «fille d'alliance» de Montaigne ne marcha pas

avec ce XVIIe siècle pendant lequel s'écoula la plus grande partie de sa

vie[323]. Elle garda les traditions du siècle précédent. Contraire à la

réforme qu'opérait Vaugelas, elle eut le tort de ne pas comprendre que

l'épuration de la langue était nécessaire; mais, en combattant pour le

maintien de toutes les anciennes formes du langage, elle eut du moins

le mérite de protéger et de sauver bien des mots que l'exagération

habituelle aux novateurs voulait supprimer, et qui sont demeurés dans

notre langue. Il est à regretter que Mlle de Gournay n'ait pas réussi à

en conserver davantage. M. Sainte-Beuve a justement remarqué que l'école

romantique de 1830 se servit d'arguments analogues à ceux de Mlle de

Gournay, pour que la langue ne perdît aucune des richesses qu'elle avait

acquises.

[Note 323: Née en 1565, elle mourut en 1645. Pour tout ce qui concerne

Mlle de Gournay, cf. l'étude que lui a consacrée M. Feugère, à la suite

de son ouvrage: _Les Femmes poètes du XVIe siècle_.]

Les femmes du XVIe siècle avaient contribué à enrichir la langue

et aussi à l'épurer. Après M. Nisard, je rappelais plus haut que

l'_Heptaméron_ était le premier ouvrage français que l'on pût lire sans

l'aide d'un vocabulaire. Il était naturel que ce fût l'oeuvre d'une

femme qui offrît pour la première fois cette langue déjà moderne,

et qu'une autre femme, la troisième Marguerite, devait manier avec

l'élégante brièveté qui annonce le XVIIe siècle: Vaugelas n'a point

constaté en vain l'heureuse influence de la femme sur la formation de

notre idiome. Cette influence s'était déjà produite au moyen âge.

Charles IX avait semblé reconnaître cette dette de la langue française,

alors que, fondant une espèce d'Académie qui s'occupait de littérature

aussi bien que de musique, il y admettait les femmes.

Mlle de Gournay avait une précieuse ressource pour défendre ses

vues grammaticales: l'Académie française, dit-on, l'Académie, alors

naissante, se réunissait quelquefois chez elle; et il semble que, dans

les séances de la docte compagnie, l'opinion de Mlle de Gournay n'était

pas dédaignée[324].

[Note 324: Duc de Noailles, _Histoire de Mme de Maintenon_.]

On croit que cette femme distinguée parut dans le salon célèbre qui eut,

lui aussi, une action sur la langue française: la _chambre bleue_ de la

marquise de Rambouillet.

Dans les conversations que nous offrent les _Contes de la Reine de

Navarre_, nous avons pu voir, avec la charmante vivacité de l'esprit

français, une galanterie qui manquait souvent de délicatesse. Les libres

propos n'effrayent pas trop les gaies causeuses, et elles ne se bornent

pas toujours à les écouter. Les guerres civiles qui marquent tristement

la seconde moitié du XVIe siècle, et qui firent de la France un vaste

camp, ajoutèrent encore à la vieille licence gauloise la grossièreté des

allures soldatesques. D'ailleurs, le dérèglement du langage ne répondait

que trop à celui des moeurs. Aux heures de crise nationale, ceux qui ont

vécu longtemps en face de la mort suivent deux tendances bien opposées:

les uns se détachent plus aisément des choses d'ici-bas pour reporter

vers le ciel leurs pensées attristées, et ne s'occupent de la terre que

pour soulager les malheurs que la guerre a amenés. Nous verrons dans le

chapitre suivant que ces âmes furent nombreuses au XVIIe siècle. Mais

pour beaucoup d'autres, il semble qu'une fois le péril passé, elles

cèdent à une réaction qui les précipite dans les terrestres plaisirs:

l'amour sensuel, qui déjà dominait sous les Valois, régnait sous Henri

IV.

Ce n'était pas seulement le ton d'une galanterie soldatesque qui

prévalait alors, c'était aussi la rudesse du langage ordinaire. Pour

nous qui avons vécu dans les temps où la guerre civile ou la guerre

étrangère menaçait jusqu'à nos foyers, nous savons combien l'héroïsme

des sentiments se développe alors, mais combien aussi le langage devient

aisément dur et même trivial pour traduire les impressions violentes que

causent l'âpreté de la lutte, l'imminence du péril, la lâcheté des uns,

la barbarie des autres. Toutes nos énergies sont alors décuplées, mais

nous perdons la grâce, la délicatesse, la mesure du savoir-vivre.

«La grandeur était en quelque sorte dans l'air dès le commencement

du XVIIe siècle,» dit M. Cousin. «La politique du gouvernement était

grande, et de grands hommes naissaient en foule pour l'accomplir

dans les conseils et sur les champs de bataille. Une sève puissante

parcourait la société française. Partout de grands desseins, dans

les arts, dans les lettres, dans les sciences, dans la philosophie.

Descartes, Poussin et Corneille s'avançaient vers leur gloire future,

pleins de pensers hardis, sous le regard de Richelieu. Tout était tourné

à la grandeur. Tout était rude, même un peu grossier, les esprits comme

les coeurs. La force abondait; la grâce était absente. Dans cette

vigueur excessive, on ignorait ce que c'était que le bon goût. La

politesse était nécessaire pour conduire le siècle à la perfection.

L'hôtel de Rambouillet en tint particulièrement école.

«Il s'ouvre vers 1620, et subsiste à peu près jusqu'en 1648.... Le beau

temps de l'illustre hôtel est donc sous Richelieu et dans les premières

années de la régence. Pendant une trentaine d'années, il a rendu

d'incontestables services au goût national[325].»

[Note 325: Cousin, _la Jeunesse de Mme de Longueville.]

Il était digne d'une femme de remplir une mission qui avait à la fois

pour but de spiritualiser les moeurs et d'épurer le langage. C'est

l'honneur de la marquise de Rambouillet d'avoir entrepris cette tâche

et d'y avoir fait concourir tous les avantages qu'elle possédait: la

naissance, la fortune, une imposante beauté, un esprit cultivé, un

caractère plein de noblesse. Elle fut admirablement secondée dans son

oeuvre par ses filles, surtout par la plus célèbre de toutes, Julie

d'Angennes, plus tard Mme de Montausier.

Alors dominaient en France deux influences étrangères qui altéraient

l'originalité, toujours vivante cependant, de l'esprit national. Les

reines issues des Médicis «avaient introduit parmi nous le goût de la

littérature italienne. La reine Anne apporta ou plutôt fortifia celui

de la littérature espagnole. L'hôtel de Rambouillet prétendit à les

unir[326].» Fille d'une noble Romaine et d'un ambassadeur de France à

Rome, née dans la ville éternelle, femme d'un grand seigneur français

qui avait représenté notre pays en Espagne, Mme de Rambouillet devait

naturellement se plaire à combiner avec l'esprit français les deux

éléments étrangers qui lui étaient familiers.

[Note 326: Cousin, _l. c._]

«Le genre espagnol, c'était, au début du XVIIe siècle, la haute

galanterie, langoureuse et platonique, un héroïsme un peu romanesque,

un courage de paladin, un vif sentiment des beautés de la nature qui

faisait éclore les églogues et les idylles en vers et en prose, la

passion de la musique et des sérénades aussi bien que des carrousels,

des conversations élégantes comme des divertissements magnifiques. Le

genre italien était précisément le contraire de la grandeur, ou, si l'on

veut, de l'enflure espagnole, le bel esprit poussé jusqu'au raffinement,

la moquerie, et un persiflage qui tendaient à tout rabaisser. Du mélange

de ces deux genres sortit l'alliance ardemment poursuivie, rarement

accomplie en une mesure parfaite, du grand et du familier, du grave et

du plaisant, de l'enjoué et du sublime.

«A l'hôtel de Rambouillet, le héros seul n'eût pas suffi à plaire: il y

fallait, aussi le galant homme, l'honnête homme, comme on l'appela déjà

vers 1630, et comme on ne cessa pas de l'appeler pendant tout le

XVIIe siècle; l'honnête homme, expression nouvelle et piquante, type

mystérieux qu'il est malaisé de définir, et dont le sentiment se

répandit avec une rapidité inconcevable. L'honnête homme devait avoir

des sentiments élevés: il devait être brave, il devait être galant, il

devait être libéral, avoir de l'esprit et de belles manières, mais

tout cela sans aucune ombre de pédanterie, d'une façon tout aisée

et familière. Tel est l'idéal que l'hôtel de Rambouillet proposa à

l'admiration publique et à l'imitation des gens qui se piquaient d'être

comme il faut[327].»

[Note 327, Cousin, _ouvrage cité_.]

Les femmes étaient reines à l'hôtel de Rambouillet; on les y nommait

les _illustres_, les _précieuses_, nom qui alors n'avait rien que

d'honorable. Elles font revivre cet amour qu'avait exalté le moyen âge,

et qui n'avait jamais totalement disparu, même à la cour des Valois:

l'amour pur, chevaleresque, l'amour inspirateur des grandes et

valeureuses actions. Mais, au lieu de le chercher dans nos vieilles

moeurs françaises, les précieuses le prennent dans les livres espagnols,

qui leur offrent, avec l'héroïsme des beaux sentiments, l'enflure du

faux point d'honneur. Pour elles, la plus grande gloire consiste à voir

se consumer dans les flammes d'un amour platonique le plus grand nombre

d'adorateurs, y eût-il même parmi eux un prétendant noble et loyal

qui n'aspirât qu'à devenir un fidèle époux. Il ne tint pas à Mlle de

Rambouillet que l'honnête Montausier ne subît ce triste sort, et si la

belle Julie n'avait enfin cédé aux instances de sa mère et de ses amies,

il n'eût pas suffi d'une attente de quatorze années pour obtenir sa

main.

C'était la marquise de Sablé qui avait fait goûter aux précieuses la

fierté castillane. «Elle avoit conçu une haute idée de la galanterie que

les Espagnols avaient apprise des Maures. Elle étoit persuadée que

les hommes pouvoient sans crime avoir des sentiments tendres pour les

femmes; que le désir de leur plaire les portoit aux plus grandes et aux

plus belles actions, leur donnoit de l'esprit et leur inspiroit de la

libéralité, et toutes sortes de vertus: mais que, d'un autre côté, les

femmes, qui étoient l'ornement du monde et étoient faites pour être

servies et adorées des hommes, ne dévoient souffrir que leurs respects

[328].»

[Note 328. Mme de Motteville, _Mémoires_, 1611.]

Situation périlleuse cependant que celle-là! Une noble habituée de

l'hôtel de Rambouillet, la duchesse d'Aiguillon, s'en aperçut, elle qui,

pour terminer l'éducation de son neveu, le duc de Richelieu, lui avait,

suivant l'usage du temps, inspiré une passion platonique pour une

honnête jeune femme, et avait ainsi préparé la mésalliance qui la fit

tant souffrir! Et ce n'était pas toujours le mariage qui était le plus

grand écueil de ces passions d'origine idéale.

Dans cet hôtel de Rambouillet, où grands seigneurs, nobles dames,

écrivains célèbres se rencontraient, les rangs étaient confondus et

l'esprit seul était roi. Ne nous arrêtons pas à ces brillants causeurs

qui, sans en excepter Voiture, n'ont pu transmettre à la postérité

toutes ces pointes, toutes ces spirituelles saillies dont le sens est

aujourd'hui perdu pour nous. Ne donnons même qu'une rapide attention à

Balzac, qui, bien oublié de nos jours, eut cependant le mérite de mettre

au service de la morale son éloquence artificielle, et dont les écrits

présentent la forme définitive de la langue française[329].

[Note 329: D. Nisard, _Histoire de la littérature française.]

Parmi les esprits d'élite qui reçurent l'influence de l'hôtel de

Rambouillet, je ne fais que nommer à présent deux femmes célèbres que

nous retrouverons tout à l'heure, Mme de Sévigné, Mme de la Fayette.

Mais ne nous retirons pas de la _chambre bleue_ sans y avoir salué trois

hommes qui personnifient dans des sphères différentes la véritable

grandeur: Corneille, Bossuet, et, entre eux, l'héroïque vainqueur de

Rocroy: Condé!

Les tragédies de Corneille étaient lues à l'hôtel de Rambouillet, et

certes, c'était là, de la part du poète, un hommage reconnaissant. Si

son génie, si la trempe romaine de son caractère n'appartenaient

qu'à lui, il respirait dans le salon de la marquise l'atmosphère des

sentiments héroïques; il y apprenait la langue ferme et vigoureuse des

hommes d'État qui s'y groupaient; ajoutons qu'il y prenait aussi le goût

des pointes italiennes, des rodomontades espagnoles, et parfois d'une

fausse exagération de l'honneur; mais, somme toute, la grandeur dominait

dans ce cercle d'élite, et lorsque Corneille y parlait des sacrifices de

la passion au devoir, il avait devant lui des auditrices dignes de le

comprendre, et même de l'inspirer.

L'influence de la marquise de Rambouillet s'étendit jusque sur

l'architecture et les arts décoratifs. Jeune femme, elle avait dessiné

elle-même le plan de l'hôtel qu'elle se faisait construire rue

Saint-Thomas-du-Louvre. Elle y fit deux innovations qui furent adoptées

par l'architecture. Pour augmenter l'étendue de ses salons, elle fit

placer à l'un des coins de l'hôtel l'escalier qui avait toujours figuré

au milieu des constructions de ce genre; puis, à la façade postérieure

donnant sur le jardin, des fenêtres occupant toute la hauteur du

rez-de-chaussée, ajoutaient de vastes perspectives de verdure aux salons

où elles faisaient ruisseler à flots l'air et la lumière. En vraie fille

de l'Italie, la jeune marquise avait aimé cette belle lumière jusqu'au

jour où une cruelle infirmité l'obligea de se renfermer dans l'alcôve

dont la ruelle devint le rendez-vous des beaux esprits. La célèbre

chambre bleue de Mme de Rambouillet était elle-même chose nouvelle.

Jusqu'alors le rouge et le tanné étaient les seules couleurs employées

pour décorer les appartements. La belle marquise fut la première qui

donna à sa chambre une tenture de velours bleu ornée d'or et d'argent.

Avec les grands vases de cristal où s'épanouissaient les gerbes de

fleurs, avec les portraits des personnes qu'aimait la marquise et les

tablettes sur lesquelles se rangeaient ses livres, on distinguait encore

chez elle des lampes d'une forme particulière qui ne nous est pas

connue[330].

[Note 330: Mlle de Montpensier et Mlle de Scudéry, citées par M.

Cousin, _la Société française au XVIIe siècle, d'après le Grand Cyrus.]

Mais quittons l'hôtel de Rambouillet avant sa décadence littéraire. Un

jour vint où l'affectation du bel esprit, défaut qui n'avait jamais été

étranger à la _chambre bleue_, domina dans le cercle de la marquise, et

surtout dans les salons qui s'étaient formés sur ce modèle, salons où

de fausses précieuses, exagérant jusqu'au ridicule les scrupules d'une

fausse délicatesse, méritèrent la satire de Molière[331]. Mais d'autres

cercles échappèrent à ce reproche. Dans sa résidence du Petit-Luxembourg

que peuplaient des statues antiques, des tableaux de Léonard de Vinci,

du Pérugin, de Rubens, de Dürer, la duchesse d'Aiguillon groupait

avec Corneille, Saint-Evremond, Racan, et les beaux esprits qu'elle

rencontrait à l'hôtel de Rambouillet, les grands artistes de l'école

française, le Poussin, «le peintre de l'idée,» Le Sueur, «le peintre du

sentiment,» surtout du sentiment chrétien, austère et tendre à la fois;

le Lorrain, le paysagiste idéaliste, «le peintre de la lumière.» La

nièce de Richelieu avait défendu auprès de son oncle l'auteur du Cid, et

le grand poète l'en remercia en lui dédiant ce chef-d'oeuvre[332]. Elle

protégea aussi Molière. La ferme raison de la duchesse la prémunissait

contre l'exagération de la préciosité et ne permettait pas que les

défauts de l'hôtel de Rambouillet fussent contagieux dans son salon[333].

[Note 331: Cousin, _ouvrage cité_; M. l'abbé Fabre, _la Jeunesse de

Fléchier.]

[Note 332: _Le Cid_. Épître dédicatoire. A Mme la duchesse

d'Aiguillon]

[Note 333: Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_.]

C'était encore une école de bon goût que le salon d'une autre élève

de Mme de Rambouillet, cette spirituelle marquise de Sablé qui avait

répandu en France la mode de la galanterie castillane[334]. Quand vint la

vieillesse, Mme de Sablé, devenue janséniste, réunit, dans son salon de

Port-Royal, Arnauld, Nicole, Pascal et sa soeur Mme Périer, le duc de la

Rochefoucauld, Mme de la Fayette, Saint-Evremond sans doute, si c'est

bien lui qui, sous un pseudonyme, dédia à Mme de Sablé ses premières

études; la duchesse de Liancourt dont j'ai cité les mémoires

domestiques; sa belle-soeur, Marie de Hautefort, maréchale de Schomberg,

la duchesse d'Aiguillon, M. et Mme de Montausier, des princes du

sang parmi lesquels le grand Condé. Dans ce cercle, «dans ce coin de

Port-Royal, on cultivait, de préférence, la théologie, la physique

elle-même et aussi la métaphysique, surtout la morale prise dans sa

signification la plus étendue[335].»

[Note 334: Voir plus haut, pages 261, 262.]

[Note 335: Cousin, _Madame de Sablé_.]

C'était sous la forme des maximes que la morale se condensait dans ce

milieu. La maîtresse de la maison en donnait l'exemple. L'abbé d'Ailly,

Jacques Esprit, le jurisconsulte Domat, cédèrent à cette influence. M.

Cousin a conjecturé que Pascal même avait pu écrire plusieurs de ses

pensées pour le salon de Mme de Sablé. Mais ce fut assurément le cercle

de la marquise qui produisit les _Maximes_ de La Rochefoucauld. A

l'honneur de Mme de Sablé et des femmes de sa compagnie disons que, tout

en appréciant le mérite de La Rochefoucauld, elles ne se plaisaient

pas à le voir considérer l'amour-propre comme le mobile de toutes

les actions. Quelques-unes d'entre elles réfutèrent avec esprit et

délicatesse le duc misanthrope. Mme de Sablé, malgré son indulgente

affection pour son ami, ou plutôt, à cause même de cette affection, ne

put entendre, sans protester, cette indigne maxime: «L'amitié la plus

désintéressée n'est qu'un trafic où notre amour-propre se propose

toujours quelque chose à gagner.» Elle y répondit par d'autres maximes

où elle établissait le caractère de la véritable amitié avec une

élévation de sentiments à laquelle ne répondait cependant pas toujours

la vigueur de l'expression: «L'amitié est une espèce de vertu qui

ne peut être fondée que sur l'estime des personnes que l'on aime,

c'est-à-dire sur les qualités de l'âme, comme la fidélité, la générosité

et la discrétion, et sur les bonnes qualités de l'esprit.--Il faut aussi

que l'amitié soit réciproque, parce que dans l'amitié l'on ne peut,

comme dans l'amour, aimer sans être aimé.--Les amitiés qui ne sont pas

établies sur la vertu et qui ne regardent que l'intérêt et le plaisir ne

méritent point le nom d'amitié. Ce n'est pas que les bienfaits et les

plaisirs que l'on reçoit réciproquement des amis ne soient des suites

et des effets de l'amitié; mais ils n'en doivent jamais être la

cause.--L'on ne doit pas aussi donner le nom d'amitié aux inclinations

naturelles, parce qu'elles ne dépendent point de notre volonté ni de

notre choix, et, quoiqu'elles rendent nos amitiés plus agréables, elles

n'en doivent pas être le fondement. L'union qui n'est fondée que sur les

mêmes plaisirs et les mêmes occupations ne mérite pas le nom d'amitié,

parce qu'elle ne vient ordinairement que d'un certain amour-propre qui

fait que nous aimons tout ce qui nous est semblable, encore que nous

soyons très imparfaits, ce qui ne peut arriver dans la vraie amitié, qui

ne cherche que la raison et la vertu dans les amis. C'est dans cette

sorte d'amitié où l'on trouve les bienfaits réciproques, les offices

reçus et rendus, et une continuelle communication et participation du

bien et du mal qui dure jusqu'à la mort sans pouvoir être changée par

aucun des accidents qui arrivent dans la vie, si ce n'est que Ton

découvre dans la personne que l'on aime moins de vertu ou moins

d'amitié, parce que l'amitié étant fondée sur ces choses-là, le

fondement manquant, l'on peut manquer d'amitié.--Celui qui aime plus son

ami que la raison et la justice, aimera plus en quelque autre occasion

son plaisir ou son profit que son ami.--L'homme de bien ne désire jamais

qu'on le défende injustement, car il ne veut point qu'on fasse pour lui

ce qu'il ne voudrait pas faire lui-même[336].»

[Note 336: Manuscrits de Conrart, cités par M. Cousin, _Madame de

Sablé_. Cette femme distinguée avait aussi écrit des réflexions sur

l'éducation des enfants.]

De telles maximes ne répondent-elles pas victorieusement aux moralistes

qui ont cru la femme incapable d'amitié?

Tandis qu'à Port-Royal Mme de Sablé donnait naissance à la littérature

des maximes, Mlle de Montpensier, la grande Mademoiselle, mettait à la

mode les portraits. Ce double courant produisit les _Caractères_ de La

Bruyère.

Une femme célèbre, qui figurait à l'hôtel de Rambouillet, au

Petit-Luxembourg, et qui avait elle-même des réceptions littéraires,

mais plus bourgeoises, _les samedis_, Mlle de Scudéry a largement payé

son tribut à la mode des portraits, en peignant dans ses immenses romans

les personnages qu'elle voyait dans le monde. Elle nous a aussi donné

dans ces volumes, le modèle des conversations qui se tenaient dans les

ruelles des précieuses. Ces romans, qui semblaient ridicules lorsque

l'on croyait y voir la peinture travestie des moeurs perses ou romaines,

ont acquis un véritable intérêt depuis que M. Cousin a retrouvé une clef

qui nous fait reconnaître dans les personnages du _Grand Cyrus_ et de

la _Clélie_ les brillants contemporains de la féconde romancière, leurs

sentiments héroïques, leur langage noble, délicat et poli. Mlle de

Scudéry écrivit en outre dix volumes de _Conversations_ sur des sujets

de morale et qui reproduisent aussi le langage de la bonne compagnie

d'alors. En recevant une partie de ces _Conversations_, Fléchier, à

cette époque évêque de Lavaur, écrivait à Mlle de Scudéry: «Tout est si

raisonnable, si poli, si moral, et si instructif dans ces deux volumes

que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, qu'il me prend quelque

envie d'en distribuer dans mon diocèse, pour édifier les gens de bien et

pour donner un bon modèle de morale à ceux qui la prêchent.»

Ainsi que le fait remarquer M. l'abbé Fabre, ce passage «rappelle assez

exactement l'enthousiasme excessif de Mascaron»; Mascaron qui écrivait

à la célèbre romancière qu'en préparant des sermons pour la cour, il la

plaçait auprès de saint Augustin et de saint Bernard. «Mais, ajoute M.

l'abbé Fabre, c'est vraiment la gloire de Mlle de Scudéry, d'avoir su,

dans un genre frivole et gâté par tant d'autres écrivains, développer

des sentiments assez purs et des idées assez généreuses pour mériter

l'approbation d'évêques également recommandables par leurs lumières et

leurs vertus[337].»

[Note 337: M l'abbé Fabre _la Jeunesse de Fléchier_.]

Fléchier avait connu, à Paris, Mlle de Scudéry. Il avait pu même y

figurer parmi ses commensaux avec Conrart, Huet, Chapelain, Montausier,

et ce noble Pellisson qu'unissait à Mlle de Scudéry l'amitié la plus

pure et la plus généreusement dévouée.

Le futur évêque de Nîmes était l'hôte assidu d'un autre salon, celui de

Mme des Houlières, le poète gracieux qui en faisait les honneurs, aidée

de sa charmante fille. Fléchier rencontrait dans cette maison, avec

quelques habitués des _samedis_, Mascaron, le duc de La Rochefoucauld,

et une élite de grands seigneurs. L'attachement que Mlle des Houlières

inspira à Fléchier dicta à celui-ci des lettres où se reconnaît l'auteur

des _Grands-Jours d'Auvergne_, l'auteur, mondain encore, qui, dans

l'allure mesurée, élégante et souvent maniérée de sa phrase, décoche,

avec une grâce infinie, les traits piquants et les malices aimables. Par

le précieux qui se mêle à ses qualités si françaises, Fléchier nous fait

bien voir qu'il n'avait pas impunément respiré l'atmosphère des ruelles.

Une autre influence féminine lui avait fait composer son étincelant

ouvrage des _Grands-Jours d'Auvergne_: il céda, en l'écrivant, au désir

de Mme de Caumartin[338], cette aimable et spirituelle femme qui avait

aussi décidé le cardinal de Retz à composer ses _Mémoires_.

[Note 338: M. l'abbé Fabre, _De la correspondance de Fléchier avec Mme

des Houlières et sa fille_, et _la Jeunesse de Fléchier_.]

Partout, dans le XVIIe siècle, la femme apparaît derrière les oeuvres de

l'intelligence; mais le plus souvent, ce n'est que pour les inspirer ou

les encourager. Qui ne connaît la sollicitude avec laquelle de zélées

protectrices, la duchesse de Bouillon, Marguerite de Lorraine, duchesse

douairière d'Orléans, Mme de la Sablière, Mme Hervart, pourvurent à

l'existence de l'insoucieux La Fontaine et permirent ainsi à son génie

un libre essor? Mme Montespan, Mme de Thianges protègent aussi le

poète. Mais, il faut le dire, toutes les bienfaitrices de La Fontaine

n'encouragent pas seulement en lui, comme Mme de la Sablière, le

fabuliste qui donnait une conclusion souvent moralisatrice à ces petits

chefs-d'oeuvre où l'esprit français se joue avec une grâce et une

naïveté inimitables; c'est l'auteur des _Contes_, l'auteur licencieux,

qu'encourage à ses débuts la duchesse de Bouillon. Au déclin de sa

vie, lorsque la pure influence de Mme de la Sablière avait puissamment

contribué à ce que le poète renonçât à cette littérature corruptrice,

une autre femme dont je ne pourrais tracer le nom qu'avec dégoût, obtint

de La Fontaine qu'il revînt, aux écrits immoraux qui flattaient les

vices de cette indigne créature.

La Fontaine témoignait à ses bienfaitrices toute sa reconnaissance en

leur offrant l'hommage de ses ouvres. Ce n'était naturellement que des

fables qu'il dédiait à Mme de la Sablière.

Élevons-nous nos regards sur le trône de France, nous y verrons encore

la femme protéger les lettres, les arts. Anne d'Autriche accepte la

dédicace de _Polyeucte_; elle fait construire, d'après les dessins de

Mansard, l'abbaye du Val-de-Grâce, dont Lemuet continuera l'église et

élèvera le superbe dôme. La reine envoie à Rome un religieux de l'ordre

des Feuillants, pour y faire dessiner les monuments les plus célèbres de

l'antiquité. Puget, alors inconnu, accompagne ce religieux.

A la suite d'un rêve, Anne d'Autriche inspire à Lebrun la composition

du Crucifix aux anges. Sa belle-mère, Marie de Médicis, avait

aussi-encouragé la peinture. Elle avait confié à Rubens la décoration

d'une galerie du Luxembourg. Mais la princesse, qui donne à l'illustre

Flamand ce témoignage d'estime, n'oublie pas l'art français: le peintre

Fréminet lui doit le cordon de Saint-Michel[339].

[Note 339: Villot, _Notice des tableaux du musée du Louvre_.]

Sur la première marche du trône de Louis XIV, Henriette d'Angleterre est

proclamée l'arbitre du goût à la cour de France, par l'harmonieux Racine

qui lui dédie _Andromaque_. J'ai rappelé dans un chapitre de ce livre

comment Mme de Maintenon fit éclore _Esther_ et _Athalie_. Mais ce fut

la femme, la femme en général, qui inspira à Racine ses plus vivantes

créations, ces types immortels qui ont fait de lui «le peintre des

femmes.» Ce n'était plus alors la forte génération des contemporaines

de Corneille qui posait devant lui; et si, plus d'une fois, il fit voir

dans ses héroïnes la beauté morale unie à cette exquise tendresse de

coeur qu'il savait si bien traduire, il se plut aussi à peindre dans ses

types féminins un spectacle que ne lui offrait que trop la cour de Louis

XIV: la victoire de la passion sur le devoir.

Je remarquais tout à l'heure que, dans les lettres et les arts du

XVIIe siècle, la femme inspire plus qu'elle ne produit. Le talent n'a

cependant pas manqué alors aux femmes.

A propos des cercles littéraires, j'ai cité deux femmes de lettres

distinguées: Mlle de Scudéry, Mme des Houlières. J'ai à nommer encore

une grande dame pour qui la littérature fut, non une profession, mais un

passe-temps, Mme de la Fayette; et, au-dessus d'elle, la seule de toutes

les femmes du XVIIe siècle qu'ait couronnée l'auréole du génie, bien

qu'elle n'y prétendit pas, ou plutôt parce qu'elle n'y prétendait pas:

Mme de Sévigné.

Mme de la Fayette et Mme de Sévigné reçurent toutes deux l'influence de

l'hôtel de Rambouillet; mais elles n'en conservèrent que la délicatesse

de goût. Un naturel exquis les prémunit contre l'affectation de la

préciosité.

Comme Mme de Motteville qui apporte dans ses souvenirs une remarquable

élévation morale, comme la grande Mademoiselle, Mme de la Fayette a

écrit d'intéressants mémoires historiques. Mais elle est surtout connue

par ses romans. Elle excelle dans l'analyse psychologique dont Mlle

de Scudéry avait donné l'exemple; mais aux interminables romans de sa

devancière, elle fait succéder des ouvrages d'imagination ayant un

caractère tout nouveau: la mesure. Pour elle un ouvrage valait plus

encore par ce qui n'y était pas que par ce qui y était. Elle disait:

«Une période retranchée d'un ouvrage vaut un louis d'or, un mot, vingt

sous.» M. Sainte-Beuve a fait ici cette remarque: «Cette parole a Loule

valeur dans sa bouche, si l'on songe aux romans en dix volumes dont il

fallait avant tout sortir. Proportion, sobriété, décence, moyens simples

et de coeur substitués aux grandes catastrophes et aux grandes

phrases, tels sont les traits de la réforme, ou, pour parler moins

ambitieusement, de la retouche qu'elle fit du roman; elle se montre bien

du pur siècle de Louis XIV en cela[340].»

[Note 340: Sainte-Beuve, _Madame de la Fayette. (Portraits de

femmes)_.]

_La Princesse de Clèves_ est l'expression la plus achevée de cette

méthode. Mais sous une forme nouvelle, c'est toujours l'idéal de l'hôtel

de Rambouillet, l'idéal de Corneille: la passion sacrifiée au devoir. Et

dans quelles conditions! Mariée sans amour au prince de Clèves, Mlle

de Chartres a inspiré, dès la veille de son mariage, au beau duc de

Nemours, une vive passion qui, à son insu, a pénétré dans son propre

coeur. Épouse, elle lutte de toute la force de sa vertu contre une

affection coupable; mais un jour, elle ne trouve d'autre moyen de salut

que de fuir le lieu du combat, de quitter la cour. Le prince de Clèves

s'y oppose. Alors a lieu dans le parc de Coulommiers, entre le mari et

la femme, une suprême explication qui n'a d'autre témoin qu'un homme qui

se cache et dont les deux époux ne soupçonnent pas la présence, un homme

qui ne sait pas et qui ne doit pas savoir que la femme qu'il aime répond

à sa tendresse.

Le duc de Nemours entend le prince de Clèves supplier sa femme de lui

dire pourquoi elle veut se retirer du monde. Mais laissons Mme de la

Fayette nous raconter elle-même la scène extraordinaire qui est demeurée

célèbre.

«Ah! madame! s'écria M. de Clèves, votre air et vos paroles me font voir

que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule; je ne les sais

point, et je vous conjure de me les dire. Il la pressa longtemps de

les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger; et, après qu'elle se fut

défendue d'une manière qui augmentoit toujours la curiosité de son mari,

elle demeura dans un profond silence, les yeux baissés; puis tout d'un

coup, prenant la parole et le regardant: Ne me contraignez point, lui

dit-elle, à vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous

avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le dessein. Songez seulement

que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge, et maîtresse de

sa conduite, demeure exposée au milieu de la cour. Que me faites-vous

envisager, madame, s'écria M. de Clèves! je n'oserois vous le dire de

peur de vous offenser. Mme de Clèves ne répondit point; et son silence

achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avoit pensé: Vous ne me

dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas. Eh

bien! monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais

vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à un mari; mais l'innocence

de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que

j'ai des raisons pour m'éloigner de la cour, et que je veux éviter les

périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai

jamais donné nulle marque de foiblesse, et je ne craindrois pas d'en

laisser paroître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la

cour, ou si j'avais encore Mme de Chartres pour aider à me conduire.

Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec

joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille

pardons si j'ai des sentiments qui vous déplaisent: du moins, je ne vous

déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais,

il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en

a jamais eu: conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si

vous pouvez.

«M. de Clèves étoit demeuré, pendant tout ce discours, la tête appuyée

sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avoit pas songé à faire relever

sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il la vit à ses genoux, le

visage couvert de larmes, et d'une beauté si admirable, il pensa

mourir de douleur, et l'embrassant en la relevant: Ayez pitié de moi,

vous-même, madame, lui dit-il, j'en suis digne, et pardonnez si dans les

premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne

réponds pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me paroissez

plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de

femmes au monde; mais aussi, je me trouve le plus malheureux homme qui

ait jamais existé....[341]»

[Note 341: Mme de la Fayette, _la Princesse de Clèves_, troisième

partie.]

M. de Clèves pressera vainement sa femme de lui faire connaître le nom

de l'homme qui trouble le repos de la princesse. Elle ne le lui dira

pas; mais par les détails de la conversation, le mystérieux spectateur

de cette scène a appris à la fois que son amour était partagé et que cet

amour était sans espoir.

Plus tard d'injustes soupçons causeront au prince de Clèves un chagrin

dont il mourra. Veuve, Mme de Clèves pourra épouser celui qu'elle aime

autant qu'il l'adore. Mais elle voit en lui l'homme qui a innocemment

causé la mort de son mari: elle brisera leurs deux coeurs pour offrir

ce sacrifice à la mémoire de l'époux qu'elle se reproche de n'avoir pu

aimer, et à qui elle gardera du moins la fidélité d'un pieux souvenir.

Elle appelle à son aide le suprême appui et la suprême consolation des

grandes douleurs: la religion. «Sa vie, qui fut assez courte, laissa des

exemples de vertu inimitables.»

Mme de Clèves n'est-elle pas digne de figurer à côté de la Pauline de

Corneille dans la galerie des héroïnes du devoir?

Comme pour montrer dans quel abîme peuvent tomber les femmes qui n'ont

pas eu la vaillance de Mme de Clèves pour combattre la passion, Mme de

la Fayette a écrit, deux autres romans: _la Princesse de Montpensier_ et

_la Comtesse de Tende_. Mme de Montpensier, coupable d'intention, Mme

de Tende, coupable de fait, endurent avec le mépris d'elles-mêmes le

châtiment de leurs fautes; et si la seconde avait eu le courage de faire

à son mari un aveu semblable à celui de la princesse de Clèves, la

malheureuse femme se serait épargné la honte d'un aveu autrement

terrible: celui qui suit la chute.

En dessinant de tels tableaux, Mme de la Fayette offrait d'utiles leçons

à des contemporaines qui en avaient souvent besoin. Mais elle le fit

simplement, sans vouloir donner elle-même une conclusion morale à ses

récits, et laissant ce soin aux poignantes situations qu'elle évoquait.

Il appartenait à une femme d'avertir ainsi ses soeurs des catastrophes

qu'entraîne la passion triomphante et débordante, et d'opposer ces

catastrophes aux généreux sacrifices qu'exige l'accomplissement du plus

austère devoir.

Mme de la Fayette exerça donc une influence littéraire et une action

moralisatrice, ou, pour mieux dire, elle fit servir la première à la

seconde. C'était là un but que devait naturellement poursuivre la noble

femme qui mérita que La Rochefoucauld dit d'elle qu'elle était _vraie_.

Elle fut vraie, en effet, aussi bien dans ses délicates peintures du

coeur humain que dans les actions de sa vie privée. La Rochefoucauld

avait pu juger de la sincérité de ses affections, et, pendant plus de

vingt-cinq ans, l'amitié de Mme de la Fayette fut pour le coeur blessé

du misanthrope, un refuge où il trouvait tout ce qu'il pouvait goûter

encore de paix et de bonheur.

Les deux amis s'aidaient de leurs conseils; Mme de la Fayette

perfectionna le style du noble duc qui, sans cette influence, aurait eu

peut-être la phrase incorrecte, bien que superbe, d'un Saint-Simon.

Avec cette charmante modestie qui sied à la femme, Mme de la Fayette

ne convenait que de la dette intellectuelle qu'elle avait elle-même

contractée à l'égard de son ami, et ne se reconnaissait sur lui qu'une

influence morale: «M. de la Rochefoucauld m'a donné de l'esprit,

disait-elle, mais j'ai réformé son coeur.» Était-elle bien sûre de cette

dernière assertion? Pour nous en convaincre nous-mêmes, il aurait fallu

que l'auteur des _Maximes_ modifiât son système, et c'est ce que le duc

ne fit pas. Il est néanmoins touchant que le tendre coeur de Mme de la

Fayette se soit uni à cet esprit amer, comme pour le persuader par un

vivant commentaire que la vraie définition de l'amitié se trouvait

plutôt dans les maximes de Mme de Sablé que dans les siennes.

Mais les limites de cet ouvrage ne me permettent pas de m'arrêter aux

talents secondaires, quelque, remarquables qu'ils soient. Il me faut

marcher rapidement et ne faire halte que devant les talents supérieurs

qui ont exercé une influence marquée sur notre littérature. C'est à ce

titre que Marguerite d'Angoulême m'a si longtemps retenue devant son

attachante physionomie; c'est à ce titre encore que Mme de Sévigné me

fera ralentir ma course. Toutes deux personnifient l'esprit français

dans sa grâce la plus aimable, la plus sympathique, et, en même temps,

elles sont restées délicieusement femmes. Elles se sont données tout

entières aux affections du foyer. Marguerite a été la plus dévouée des

soeurs, Mme de Sévigné la plus passionnée des mères. Elles ont, l'une et

l'autre, exagéré l'expression des sentiments les plus légitimes. On l'a

dit et redit: Mme de Sévigné a trop souvent fait parler à la tendresse

maternelle un langage d'amant. Si Marguerite d'Angoulême voyait dans son

frère, dans François Ier, le Christ de Dieu, Mme de Sévigné n'est

pas bien loin de cette idolâtrie en ce qui concerne sa fille, Mme de

Grignan. L'amour maternel est pour son esprit «cette pensée habituelle»

que l'amour de Dieu est pour les âmes pieuses. Mme de Sévigné méritera

que le grand Arnauld l'appelle «une jolie païenne».

Comme l'amour fraternel pour Marguerite, l'amour maternel est la vie de

Mme de Sévigné: «Ma fille, aimez-moi donc toujours: c'est ma vie, c'est

mon âme que votre amitié.»--«La tendresse que j'ai pour vous, ma chère

bonne, me semble mêlée avec mon sang, et confondue dans la moelle de

mes os; elle est devenue moi-même.»--«Adieu, ma fille, adieu, la chère

tendresse de mon coeur.»--«Adieu, ma chère enfant, l'unique passion de

mon coeur, le plaisir et la douleur de ma vie.»--«Aimez mes tendresses,

aimez mes faiblesses; pour moi, je m'en accommode fort bien. Je les aime

bien mieux que des sentiments de Sénèque et d'Épictète. Je suis douce,

tendre, ma chère enfant, jusques à la folie; vous m'êtes toutes choses,

je ne connais que vous[342].»

[Note 342: Mme de Sévigné, _Lettres_. A Mme de Grignan, 9 février, 18

et 31 mai 1671; 8 janvier 1674, 8 novembre 1680.]

Il y a là, sans doute, quelque chose de trop. Marguerite d'Angoulême est

plus dans la nature lorsqu'elle prodigue à son frère les témoignages

d'une adoration passionnée, parce que François Ier étant à la fois pour

elle roi, père et frère, elle n'abaisse pas sa dignité en se courbant

devant celui qui, pour elle, a la double délégation de l'autorité royale

et de l'autorité domestique. Mais en se mettant pour ainsi dire aux

pieds de sa fille, Mme de Sévigné sacrifie trop son droit maternel,

et au temps où la place de la mère était si élevée dans les foyers

chrétiens, certaines expressions de l'aimable épistolière nous choquent

comme de fausses notes.

De là à conclure que Mme de Sévigné n'était pas sincère dans

l'expression de son attachement maternel, il y a loin; et ceux qui

lui adressent ce reproche ne le lui feraient pas, s'ils avaient

attentivement recueilli dans ses lettres tant de passages où le coeur

d'une mère déborde avec une naturelle effusion.

Et, d'ailleurs, ne soyons pas trop sévères pour cette passion maternelle

à laquelle nous sommes redevables de tant de pages ravissantes. Souvent

séparée de Mme de Grignan, Mme de Sévigné, de même qu'elle ne peut

converser qu'avec les personnes à qui elle parle de sa fille, ne

retrouve qu'en lui écrivant la pleine liberté de son aimable esprit.

Pour les autres, sa plume lui pèse et «laboure»; mais, pour sa fille,

cette plume trotte «la bride sur le cou» et l'on sent bien la vérité de

cette phrase si connue: «Je vous donne avec plaisir le dessus de tous

les paniers, c'est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma tête, de mes

yeux, de ma plume, de mon écritoire, et puis le reste va comme il

peut[343].»

[Note 343: 1er décembre 1675.]

Dans ses lettres, Mme de Sévigné est le plus fidèle miroir de son

époque; miroir brillant dont le grand siècle avait lui-même d'ailleurs

poli la glace et taillé les facettes, mais qui devait une grande partie

de son éclat à sa propre nature.

Mme de Sévigné avait, en effet, la radieuse imagination des gens qui

sont nés pour le bonheur; et Mme de la Fayette avait raison de lui dire

dans le portrait qu'elle traça d'elle: «La joie est l'état véritable

de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à personne du

monde[344].»

[Note 344: _Portrait de la marquise de Sévigné_, par Mme la comtesse

de la Fayette, sous le nom d'un inconnu.]

Cependant Mme de Sévigné put d'autant moins éviter le chagrin que

l'unique objet en qui s'était concentrée toute sa puissance d'affection,

devint pour cette femme «naturellement tendre et passionnée[345]» une

cause presque continuelle de douleur. Souvent éloignée de Paris, souvent

malade et d'humeur inégale, Mme de Grignan faisait souffrir sa mère

tantôt par son absence, tantôt, malgré sa filiale affection, par sa

présence même. Mais quand le caractère est gai, la tristesse peut bien

déposer son amertume dans le coeur, le sourire garde si naturellement

son pli qu'il rayonne encore au milieu des larmes. Aussi, bien que le

souffle de la douleur vînt parfois ternir le miroir enchanté dont

je parlais tout à l'heure, l'ombre disparaissait, et dans le miroir

apparaissait avec un merveilleux relief tout ce qui venait s'y

réfléchir.

[Note 345: _Id_.]

Avec l'imagination qui reproduit les tableaux qui s'y sont fixés, Mme

de Sévigné avait le goût éclairé qui les choisit. Elle avait aussi la

vivacité et la mobilité d'impression qui faisaient d'elle l'écho de tous

les bruits du monde, écho tour à à tour joyeux ou attendri, grave ou

léger. Avec elle nous devenons ses contemporains. Voici les fêtes que

remplit le majestueux éclat du Roi-Soleil, les batailles qui vont

répandre au loin la gloire de son nom; voici les petites intrigues et

les grands événements, les aventures galantes de la cour, et, devant

le règne officiel des favorites, la foudroyante éloquence de l'orateur

sacré qui tonne contre l'adultère; les spirituels caquets du monde

et les grandes leçons de l'histoire; les mariages souvent basés sur

l'intérêt, mais parfois illuminés d'un rayon d'amour; les morts des

grands capitaines, «ce canon chargé de toute éternité» qui enlève

Turenne au-milieu des cris et des pleurs de ses soldats ivres de

vengeance, et qui conduit le cercueil du héros dans la royale nécropole

de Saint-Denis, au milieu d'une pompe funèbre transformée en pompe

triomphale par les populations éperdues et pleurant le suprême espoir de

la France; puis c'est le grand Coudé montrant, à l'heure de sa mort, à

l'heure des derniers combats, le calme, la sérénité que l'on admirait en

lui aux jours de bataille...

L'imagination de Mme de Sévigné est si riche de son propre fonds

que pour s'animer elle n'a pas besoin du mouvement de Paris ou de

Versailles. Les habitudes de la province, la retraite même dans une

austère campagne ne l'assombrissent pas. C'est avec entrain que Mme de

Sévigné nous décrit les États de Bretagne avec leurs plaisirs assurément

moins délicats que bruyants, et ces interminables repas qui lui font

désirer de mourir de faim et de se taire. En avant, les paysans bretons

avec leurs costumes pittoresques et leurs âmes «plus droites que des

lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent[346]!»

Avec quel charme rustique Mme de Sévigné nous dépeint la fenaison! A

Vichy, elle nous fera rire avec elle de la bourrée d'Auvergne; une autre

fois, elle nous fera frissonner du spectacle que présente une forge avec

les «démons» qui s'agitent dans cet enfer, «tous fondus de sueur, avec

des visages pâles, des yeux farouches, des moustaches brutes, des

cheveux longs et noirs[347].» En voyage, tout l'occupe, tout l'amuse, la

nuit passée sur la paille, le carrosse qui verse. Mais elle se plaît

surtout aux beaux aspects de la route, car elle aime la nature; elle

l'aime du moins à la manière de nos trouvères du moyen âge qui, d'accord

en cela avec Homère, n'indiquent que d'un trait rapide et gracieux le

paysage qui les enchante[348]. La nature plaît à Mme de Sévigné dans ses

aspects les plus variés, les plus opposés même. Aux Rochers, la sombre

«horreur» de sa chère forêt la fait rêver. Elle regrette seulement d'y

entendre, le soir, le hibou au lieu de «la feuille qui chante», cette

feuille dont la mélodie ne devait pas lui manquer à Livry, alors que

dans ce riant séjour où elle trouvait «tout le triomphe du mois de

mai» elle disait: «Le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le

printemps dans nos forêts[349]». C'est encore à Livry que Mme de Sévigné

regardait le brocart d'or des feuilles d'automne avec un oeil d'artiste

qui le trouvait plus beau encore que le vert naissant.

[Note 346: 21 juin 1680.]

[Note 347: Gien, 1er octobre 1677.]

[Note 348: M. Léon Gautier, _les Épopées françaises_.]

[Note 349: 29 avril 1671, 26 juin 1680.]

Jusqu'aux jours de pluie à la campagne, tout est bon à ce charmant et

solide esprit. N'est-ce pas alors le moment d'aller chercher sur les

tablettes de son petit cabinet les livres substantiels dont elle se

nourrit? Que de fois elle nous initie aux lectures que lui donnent,

parmi les auteurs anciens, Virgile, Tacite, Lucien, Plutarque, Josèphe,

les Pères de l'Église; puis des écrivains modernes: Montaigne, Pascal,

Nicole, Malebranche, Bossuet, Bourdaloue qu'elle nomme «le grand

Pan», Fléchier, Mascaron, les historiens de l'Église et de la France;

Corneille enfin, Corneille à qui elle restera fidèle toute sa vie

et qu'elle élèvera au-dessus de Racine: «Vive donc notre vieil ami

Corneille! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et

sublimes beautés qui nous transportent; ce sont des traits de maître qui

sont inimitables[350].»

[Note 350: 16 mars 1672.]

Mme de Sévigné goûtait naturellement La Fontaine: leurs esprits

étaient de même race, c'est-à-dire de la vieille trempe française.

Malheureusement l'enjouée marquise ne s'en tint pas aux fables du poète.

Elle ne raya pas plus de ses lectures françaises les Contes de La

Fontaine qu'elle n'avait excepté de ses lectures italiennes les Contes

de Boccace. J'aime mieux rappeler ici l'attrait qu'avait pour elle Le

Tasse.

Mme de Sévigné avait conservé, au milieu même de ses plus solides

occupations intellectuelles, la passion des romans de cape et d'épée.

Son goût se moquait du style de ces ouvrages; mais son imagination

se laissait prendre «à la glu» des aventures héroïques et des beaux

sentiments.

De l'hôtel de Rambouillet, elle avait gardé, avec ce faible, une

insurmontable aversion pour les compagnies ennuyeuses. Elle excellait à

s'en défaire, et appelait cela: écumer son pot. On se souvient de cette

lunette d'approche qui, par l'un de ses bouts, faisait voir les gens à

deux lieues de soi, et qu'elle dirigeait si volontiers dans ce sens pour

regarder une compagnie déplaisante où figurait Mlle du Plessis. En ce

qui concerne cette pauvre fille qui, malgré ses ridicules, avait de bons

sentiments, on ne peut s'empêcher de trouver Mme de Sévigné bien cruelle

dans les railleries dont elle l'accable. La charité est plus d'une fois

absente, d'ailleurs, de ses lettres trop spirituelles pour n'être pas

quelquefois méchantes. Malgré les conseils de modération qu'elle donne

à sa fille, on peut l'accuser aussi d'avoir trop vivement épousé les

querelles des Grignan. Elle mérita bien qu'un jour son confesseur lui

refusât l'absolution pour avoir gardé trop de rancune à l'évêque de

Marseille. Mais ces colères ne furent dans sa vie que de passagers

accidents. La bonté, le dévouement, voilà ce qui y domine. Les chagrins

d'autrui la trouvaient profondément sensible. Elle a retracé avec

une naturelle et communicative émotion les déchirements des pertes

domestiques: Mme de Longueville pleurant son fils, Mlle de la Trousse

se jetant sur le corps de sa vieille mère qui vient d'expirer; Mme de

Dreux, avide de revoir sa mère en sortant de prison, et apprenant avec

un poignant désespoir que le chagrin de sa captivité a tué cette mère

chérie. Mme de la Fayette voit-elle mourir son vieil ami, le duc de

la Rochefoucauld: «Rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux

charmes de leur amitié,» dit Mme de Sévigné... «Tout se consolera,

hormis elle[351].»

[Note 351: 17 et 26 mars 1680.]

Ce mot révèle une âme qui connaissait l'amitié. Mme de Sévigné fut, on

le sait, une amie dévouée jusqu'au sacrifice. Elle n'hésita pas à se

compromettre pour de chers proscrits. Avec quelle ardente sollicitude

elle suit le procès de Fouquet, le «cher malheureux!» Jamais elle ne

fera une cour plus empressée à M. de Pomponne et à sa famille que dans

la disgrâce de ce ministre, et avec quelle délicatesse! «Je leur rends

des soins si naturellement, que je me retiens, de peur que le vrai n'ait

l'air d'une affectation et d'une fausse générosité: ils sont contents de

moi[352].»

[Note 352: 29 novembre 1679.]

Dans ce noble coeur vit aussi la passion pour la gloire de la France.

Quelle patriotique fierté dans le récit de l'entrevue de Louis XIV avec

l'ambassadeur de Hollande! «Le roi prit la parole, et dit avec une

majesté et une grâce merveilleuse, qu'il savait qu'on excitait ses

ennemis contre lui; qu'il avait cru qu'il était de sa prudence de ne se

pas laisser surprendre, et que c'est ce qui l'avait obligé à se rendre

si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'être en état de se

défendre; qu'il lui restait encore quelques ordres à donner, et qu'au

printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour sa

gloire, et pour le bien de son État; et fit comprendre ensuite à

l'ambassadeur, par un signe de tête, qu'il ne voulait point de

réplique[353].»

[Note 353: 5 janvier 1672.]

Ce signe de tête nous fait rêver au Jupiter olympien d'Homère. Où est le

temps où la France avait le droit et le pouvoir de manifester ainsi sa

volonté à l'Europe?

Mme de Sévigné aime aussi la France dans ses soldats. Avec quel vif

plaisir elle dit après le passage du Rhin: «Les Français sont jolis

assurément: il faut que tout leur cède pour les actions d'éclat et de

témérité; enfin il n'y a plus de rivière présentement qui serve de

défense contre leur excessive valeur[354].»

[Note 354: 3 juillet 1672.]

Enfin, à la mort de Turenne, quelle patriotique douleur! Nous en avons

déjà entendu l'écho.

C'est ici le lieu d'aborder une question délicate. On a accusé Mme de

Sévigné d'avoir traité avec une cruelle légèreté ce qu'il y a de plus

poignant pour le sentiment national: la guerre civile et les terribles

répressions qu'elle entraîne. C'est à l'occasion des troubles de

Bretagne que Mme de Sévigné a encouru ce grave reproche. Il me paraît

utile de bien pénétrer ici la pensée de la marquise.

Sans doute, dans plus d'un endroit de ses lettres, Mme de Sévigné

s'exprime avec une étrange désinvolture sur les exécutions qui

remplissaient d'horreur la Bretagne. Mais il ne faut pas oublier que,

liée avec le gouverneur de Bretagne, et écrivant à Mme de Grignan, femme

du lieutenant général du roi en Provence, elle est obligée à une grande

circonspection de langage. S'exprimer autrement, alors qu'une lettre

pouvait être décachetée en route, n'était-ce pas faire perdre à son fils

l'appui de M. de Chaulnes, n'était-ce pas aussi compromettre aux yeux du

roi la chère correspondante à qui elle aurait confié les sentiments

de réprobation que soulevaient dans son cour des ordres iniques? Ces

sentiments ne se font-ils pas jour çà et là? Je ne sais si je m'abuse;

mais sous l'apparente légèreté avec laquelle Mme de Sévigné parle des

malheurs de la Bretagne, je crois voir non de l'indifférence, mais une

ironie amère. Les véritables sentiments de la marquise paraissent

se trahir plus d'une fois: «Je prends part à la tristesse et à la

désolation de toute la province... Me voilà bien Bretonne, comme vous

voyez; mais vous comprenez bien que cela tient à l'air que l'on respire,

_et aussi à quelque chose de plus_; car, de l'un à l'autre, toute la

province est affligée.[355]»

[Note 355: 20 octobre 1675.]

Quelles réflexions seraient plus éloquentes que ce tableau: «Voulez-vous

savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement cinq mille hommes,

car il en est encore venu de Nantes. On a fait une taxe de cent mille

écus sur les bourgeois; et si on ne trouve point cette somme dans

vingt-quatre heures, elle sera doublée, et exigible par des soldats. On

a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir

sur peine de la vie; de sorte qu'on voyait tous ces misérables, femmes

accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette

ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture; ni de quoi se

coucher. Avant-hier on roua un violon qui avait commencé la danse et

la pillerie du papier timbré; il a été écartelé après sa mort, et ses

quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville... On a pris

soixante bourgeois; on commence demain à pendre.» Malheureusement, pour

faire passer ces paroles où frémit une indignation contenue, Mme de

Sévigné ajoute des lignes qui lui sont peut-être inspirées aussi par la

crainte des insultes auxquelles serait exposée sa fille si la Provence

se révoltait comme la Bretagne.

«Cette province est d'un bel exemple pour les autres, et surtout de

respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leur point dire

d'injures, et de ne point jeter de pierres dans leur jardin[356].» Telles

étaient, en effet, les avanies qu'avaient eu à souffrir le duc et la

duchesse de Chaulnes. Mais ne semble-t-il pas que le ton qu'emploie

Mme de Sévigné dénote qu'elle trouve la rigueur du châtiment bien

disproportionnée à la gravité de l'offense? Ne dit-elle pas plus tard:

«Rennes est une ville comme déserte; les punitions et les taxes ont été

cruelles[357]?» Ailleurs encore, elle dira les atrocités de la répression.

Je reconnais cependant que je voudrais une moins prudente réserve et une

plus vigoureuse indignation dans la petite-fille de sainte Chantal, dans

la femme qui tentait d'arracher un galérien à ce supplice qu'elle

se représentait sous de si vives couleurs. Il est vrai que, même en

demandant la grâce d'un forçat, la marquise dissimule un sourire; il est

vrai aussi que la description du bagne frappe plus son imagination que

son coeur, et qu'elle se promet un plaisir d'artiste à voir un tel

spectacle: «Cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble, touche ma

curiosité; je serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment! des

hommes gémir jour et nuit sous la pesanteur de leurs chaînes?» Elle

exprime par un vers italien l'étrange attrait qu'aurait pour elle ce

tableau:

«E' di mezzo l'orrore esce il diletto[358].»

_Et du milieu de l'horreur naît le plaisir._

[Note 356: 30 octobre 1675.]

[Note 357: 13 novembre 1675.]

[Note 358: 13 mai 1671.]

Ne nous pressons pas trop de conclure que Mme de Sévigné était

insensible aux généreuses émotions de la charité chrétienne. Peut-être

les vertus dont on parle le plus ne sont-elles pas toujours celles que

l'on pratique le mieux.

Il m'est plus difficile d'excuser la légèreté avec laquelle Mme de

Sévigné rapporte certaines anecdotes ou juge certaines situations. Nous

n'aimons pas à l'entendre raconter à sa fille de scandaleuses aventures.

Nous ne lui pardonnons pas surtout de dire à cette même fille qu'elle

conseillerait à une femme trahie de jouer _quitte à quitte_ avec son

mari. C'étaient là de ces propos mondains auxquels elle ne réfléchissait

sans doute pas, elle qui, dans la même situation, était demeurée fidèle

au devoir.

Dans d'autres circonstances, Mme de Sévigné fait preuve d'un jugement

plus sain. Cette femme qui semble tout au présent a compris le néant de

ce qui passe. Mais elle ne veut de la philosophie qu'autant que celle-ci

est chrétienne. Bien que des impressions jansénistes viennent se mêler

à sa foi, cette foi reste humble et soumise. La petite-fille de sainte

Chantai voit en tout les desseins de la Providence; elle s'abandonne

avec une confiante sérénité à la souveraine puissance qui nous guide.

Lorsqu'un fils est né à Mme de Grignan, elle dit, à celle-ci avec

l'accent d'une mère chrétienne: «Ma fille, vous l'aimez follement; mais

donnez-le bien à Dieu, afin qu'il vous le conserve... Donnez-le à Dieu,

si vous voulez qu'il vous le donne[359].» Elle a beau ajouter à ce conseil

une note rieuse, elle sait bien qu'une chose seule est nécessaire: la

direction de la vie vers le salut éternel.

[Note 359: 13 décembre 1671.]

Et cependant avec quelle confusion elle s'accuse de se laisser détourner

de cette pensée!

C'est encore une forte chrétienne qui a écrit à M. de Coulanges cette

superbe lettre sur la mort de Louvois et sur le conclave:

«Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très subite de M.

de Louvois, que je ne sais par où commencer pour vous en parler. Le

voilà donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui

tenait une si grande place; dont le _moi_, comme dit M. Nicole, était si

étendu; qui était le centre de tant de choses: que d'affaires, que de

desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que

de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs

à faire et à conduire! Ah, mon Dieu! donnez-moi un peu de temps; je

voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince

d'Orange; non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment...» Sous

une forme familière, n'est-ce pas ici la haute inspiration de Bossuet?

«Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu, poursuit Mme de

Sévigné, vous vous trouvez embarrassé dans votre religion sur ce qui se

passe à Rome et au conclave; mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J'ai

ouï dire qu'un homme d'un très bon esprit tira une conséquence toute

contraire au sujet de ce qu'il voyait dans cette grande ville: il en

conclut qu'il fallait que la religion chrétienne fût toute sainte et

toute miraculeuse de subsister ainsi par elle-même au milieu de tant de

désordres et de profanations; faites donc comme lui, tirez les mêmes

conséquences, et songez que cette même ville a été autrefois baignée du

sang d'un nombre infini de martyrs; qu'aux premiers siècles toutes les

intrigues du conclave se terminaient à choisir entre les prêtres celui

qui paraissait avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le

martyre; qu'il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l'un après

l'autre, sans que la certitude de cette fin leur fît fuir ni refuser une

place où la mort était attachée, et quelle mort! Vous n'avez qu'à lire

cette histoire, pour vous persuader qu'une religion subsistante par un

miracle continuel, et dans son établissement et dans sa durée, ne peut

être une imagination des hommes... Lisez saint Augustin dans sa _Vérité

de la Religion_... Ramassez donc toutes ces idées, et ne jugez pas si

légèrement; croyez que, quelque manège qu'il y ait dans le conclave,

c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est

le maître de tout, et voici comme nous devrions penser: j'ai lu ceci en

bon lieu: _Quel mal peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu

fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?_ Voilà sur quoi je vous

laisse, mon cher cousin[360].»

[Note 360: 26 juillet 1691.]

Cette chrétienne qui savait si bien juger du néant des choses humaines,

et qui croyait avec une si ferme confiance que rien de mal ne peut

arriver à la créature qui voit en tout la volonté d'un Dieu paternel,

cette chrétienne avait cependant redouté la mort: «Je trouve la mort si

terrible, écrivait-elle, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène

que par les épines dont elle est semée[361].» Mais les solides lectures

dont Mme de Sévigné se nourrissait, les enseignements religieux qu'elle

s'appliquait de plus en plus affermirent son âme, et elle mourut avec le

courage chrétien. Elle acheva sa vie auprès de ce qu'elle avait de plus

cher au monde: cette fille bien-aimée qui fut l'occasion de sa gloire

littéraire.

[Note 361: 16 mars 1672.]

Ce n'est pas sans tristesse que nous voyons disparaître la noble et

charmante femme. En nous initiant à ses sentiments, à ses occupations,

elle nous fait vivre de sa propre vie, et lorsqu'elle nous quitte, il

nous semble qu'elle emporte quelque chose de notre propre vie.

Si une exquise civilisation a seule pu produire Mme de Sévigné,

l'illustre épistolière a bien rendu à la société ce qu'elle lui devait.

C'est sur les femmes principalement qu'elle a exercé une grande

influence. Sans doute, elle ne pouvait leur léguer ce génie naturel qui

donne à ses lettres le trait profond et juste de la pensée, la grâce

piquante et le tour inimitable de l'expression. Mais elles ont appris de

ce merveilleux modèle que le secret de l'art épistolaire est de laisser

parler avec naturel et simplicité un cour aimant, un esprit solidement

et délicatement cultivé.

Avec moins d'abandon, Mme de Maintenon donne aux femmes un enseignement

analogue. Nous l'avons vu dans le chapitre où l'éducation de Saint-Cyr

nous a longuement occupée. La solidité est plus apparente dans les

lettres de Mme de Maintenon que dans celles de Mme de Sévigné. Aussi

l'esprit pratique de Napoléon Ier accordait-il aux premières la

préférence qu'une viande substantielle lui paraissait devoir mériter

sur «un plat d'oeufs à la neige.» J'avoue humblement que malgré ma

sympathique admiration pour la fondatrice de Saint-Cyr, et en dépit même

des réserves que j'ai faites en parlant de Mme de Sévigné, celle-ci

a toute ma prédilection, et que je ne sais me dérober à ce charme

fascinateur qu'elle exerce comme Marguerite d'Angoulême: la vivacité de

l'esprit français unie à la sensibilité d'un coeur de femme.

Au point de vue littéraire, c'est faire une lourde chute que de quitter

le style gracieux, ailé de Mme de Sévigné, pour la prose massive de Mme

Dacier. Le nom de cette dernière ne saurait cependant être omis dans

un chapitre consacré à l'influence intellectuelle de la femme. Par ses

publications et ses traductions d'auteurs anciens, elle a rendu de réels

services aux lettres françaises. Quels que soient les défauts de son

style, son manque de goût, la fausse élégance qu'elle prête parfois à

Homère, ou l'allure bourgeoise par laquelle elle traduit l'inimitable

naïveté du poète, quelle que soit aussi la violence de la polémique

qu'elle soutint pour le défendre, elle contribua puissamment à remettre

en honneur les antiques modèles du beau, et sa version de l'_Iliade_

et de l'_Odyssée_, la meilleure qui eût paru jusqu'alors, est demeurée

populaire. Malheureusement elle voulut se montrer trop virile, et en

pareil cas, la femme perd sa grâce native sans acquérir la force de

l'homme[362].

[Note 362: Egger, _Mémoires de littérature ancienne_; M. l'abbé Fabre,

_la Jeunesse de Fléchier_ les lettres inédites de Mme Dacier, publiées

dans l'appendice de cet ouvrage.]

Les femmes du XVIIe siècle laissèrent leur empreinte non seulement sur

les lettres, mais aussi sur les arts. Nous avons dit la protection

éclairée qu'au XVIIe siècle de grandes dames, des princesses, des

reines, accordèrent à la peinture, à la sculpture, à l'architecture, aux

arts industriels. Des femmes, appartenant pour la plupart aux familles

de peintres éminents, honorèrent par leurs propres travaux les noms

qu'elles portaient. Telles furent Mme Restout, née Madeleine Jouvenet,

soeur et élève de Jean Jouvenet, et les deux soeurs des frères Boulogne,

Geneviève et Madeleine qui, toutes deux, furent reçues à l'Académie

royale de peinture et de sculpture. C'est un fait touchant que celui de

ces soeurs s'unissant à leurs frères dans le culte de l'art.

Au XVIIIe siècle, plusieurs femmes appartinrent aussi à l'Académie de

peinture et de sculpture. L'une d'elles était la femme et l'élève

d'un peintre renommé, Vien[363]. Une autre est demeurée célèbre par ses

portraits; c'est Mme Vigée-Lebrun.

[Note 363: Villot, _Notice des tableaux du Louvre_. École française.]

La marquise de Pompadour se fit remarquer comme graveur. Protectrice des

arts, elle encouragea naturellement le voluptueux pinceau de Boucher.

Il y a loin de cette influence à celle de la duchesse d'Aiguillon

protégeant le noble et religieux génie des Le Sueur et des Poussin.

C'est toute la différence du XVIIe siècle au XVIIIe.

Avec l'art, nous sommes entrée dans le XVIIIe siècle. C'est par les

salons que se font désormais les renommées littéraires, et plusieurs des

femmes qui président à ces cercles y brillent par leur mérite personnel.

Toute déconsidérée qu'elle fût, Mme de Tencin réunissait autour d'elle

des hommes d'esprit et de talent qu'elle appelait irrévérencieusement

_ses bêtes_: c'était Montesquieu, Fontenelle.

Chose étrange, Mme de Tencin, l'une des femmes qui concoururent le plus

effrontément à la corruption de la Régence, a laissé des romans où ses

moeurs sont bien loin de se refléter. Le libertinage de sa vie contraste

avec les sentiments ingénus et délicats qui respirent dans son

chef-d'oeuvre: _les Mémoires du comte de Comminges_, «le plus beau titre

littéraire des femmes dans le XVIIIe siècle», a dit M. Villemain[364].

[Note 364: M. Villemain, _Tableau de la littérature au XVIIIe siècle.

Onzième leçon.]

Les assises du bel esprit se tenaient aussi à Sceaux, chez la duchesse

du Maine. A sa cour apparaissaient Voltaire, Fontenelle, Chaulieu, La

Motte, puis des femmes distinguées qui devaient avoir un nom ou une

influence littéraire, Mlle de Launay et deux grandes dames qui tinrent

des salons renommés: la marquise de Lambert, la marquise du Deffand.

Les _Mémoires_ de Mlle de Launay, a dit M. Villemain, «sont curieux

à plus d'un titre, et surtout parce qu'ils marquent une époque de la

langue et du goût, un certain art de simplicité mêlée de finesse,

d'élégance discrète et de bienséance ingénieuse. C'était le ton de la

cour de Sceaux. C'était le style net et fin qui plaît dans La Motte,

auquel Fontenelle ajouta de nouvelles grâces, que Mairan, Mme de

Lambert, Maupertuis employèrent avec goût, que Montesquieu mêla parfois

à son génie, et dont quelques nuances se retrouvent dans la concision

piquante de Duclos et dans la subtilité prétentieuse de Marivaux. Sous

la plume de Mlle de Launay, ce style est à son point de perfection,

poli, enjoué, facile, et parfois, lorsque son cour est engagé dans

ce qu'elle raconte, vif et coloré, en dépit de la modestie de

l'expression[365].»

[Note 365: Villemain, _l. c._]

Malheureusement le souffle des plus amères déceptions avait desséché le

cour de Mlle de Launay, sans que ce pauvre coeur pût se retremper à la

source de ces consolations religieuses qu'elle était loin pourtant de

méconnaître. Ses _Mémoires_ ne laissent dans l'âme du lecteur qu'une

sensation de vide et de découragement.

Bien différente est l'impression que produisent les écrits de la

marquise de Lambert à qui M. Villemain reconnaît un style de même race

que celui de Mlle de Launay. On sent que, disciple de Fénelon, elle a

passé une partie de sa vie dans le XVIIe siècle, et la pensée chrétienne

donne à ses écrits l'élévation morale et la douce chaleur du sentiment.

Moraliste aimable, elle n'avait écrit que pour ses enfants, et ce fut

malgré elle que ses oeuvres furent livrées à la publicité. Ne nous en

plaignons pas, nous qui avons respiré dans ces pages exquises les plus

généreux sentiments d'honneur chevaleresque, de pureté morale, de

tendresse contenue. J'ai cité plus haut les _Avis_ que Mme de Lambert

donna à son fils et à sa fille[366]. Comme Cicéron, elle écrivit un traité

sur l'_Amitié_, un autre sur la _Vieillesse_[367]. Si les limites de mon

ouvrage me le permettaient, je citerais plus d'une page du traité de

l'_Amitié_. Peut-être même ces pages qui expriment sous une forme plus

délicate et plus châtiée, des pensées analogues à celles que j'ai

empruntées à Mme de Sablé, auraient-elles plus mérité que les maximes de

cette dernière une citation spéciale dans mon étude. Mais en accordant

cette place aux réflexions de Mme de Sablé, je ne pouvais oublier

qu'elle a en quelque sorte créé la littérature des _Maximes_.

[Note 366: Voir notre chapitre II.]

[Note 367: On lui doit aussi des _Réflexions sur les femmes_ et

d'autres opuscules.]

Le marquis d'Argenson a rendu un digne hommage à Mme de Lambert, à son

caractère, à l'influence qu'elle exerça et qui fit de son salon le seuil

de l'Académie française[368].

[Note 368: Marquis d'Argenson, _Mémoires_.]

Ce salon était encore un héritage du XVIIe siècle par les goûts

littéraires de la marquise, par ses croyances religieuses, et même par

le _précieux_ dont elle aurait gardé quelque reste s'il faut en croire,

non ses écrits parfaitement naturels, mais le témoignage de son ami le

marquis d'Argenson.

Les salons qui devaient succéder à ce cercle ont un autre caractère et

sont bien du XVIIIe siècle.

Foncièrement ignorantes de tout, les femmes du XVIIIe siècle parlent

de tout, raisonnent ou déraisonnent sur tout, mais toujours avec cette

grâce piquante qui distingue la conversation du XVIIIe siècle. Ce qui

domine alors, c'est le trait d'esprit, c'est le brillant, vrai ou faux,

peu importe, pourvu que le stras miroite. Au milieu de tout ce clinquant

et de tout ce cliquetis de paroles, le marquis d'Argenson regrettait la

causerie grave et noble de l'hôtel de Rambouillet, cette causerie dont

le salon de Mme de Lambert lui apportait sans doute un dernier écho.

Cependant, quelle que soit sa nouvelle allure, rapide et brillante,

la causerie a plus que jamais les caractères distinctifs de l'esprit

français, la clarté, la précision. Et les salons qui seuls, comme je le

rappelais plus haut, donnent la célébrité aux oeuvres de l'intelligence,

les salons demandent au savant, comme au littérateur, que dans ses

écrits même il parle leur langue. Dépouillant l'appareil doctrinal, la

science se fait aimable pour se présenter aux belles dames.

«Point de livre alors, dit M. Taine, qui ne soit écrit pour des gens

du monde et même pour des femmes du monde. Dans les entretiens de

Fontenelle sur _la Pluralité des mondes_, le personnage central est une

marquise.» Voltaire, qui a dédié _Alzire_ à Mme du Chatelet, écrit pour

elle _la Métaphysique_ et _l'Essai sur les moeurs_. C'est pour Mme

d'Épinay que Rousseau compose _l'Émile_.

«Condillac écrit _le Traité des sensations_, d'après les idées de Mlle

Ferrand, et donne aux jeunes filles des conseils sur la manière de

lire sa _Logique_. Baudeau adresse et explique à une dame son _Tableau

économique_. Le plus profond des écrits de Diderot est une conversation

de Mlle de l'Espinasse avec d'Alembert et Bordeu. Au milieu de son

_Esprit des lois_, Montesquieu avait placé une invocation aux Muses.

Presque tous les ouvrages sortent d'un salon, et c'est toujours un salon

qui, avant le public, en a les prémices[369].»

[Note 369: Taine, _les Origines de la France contemporaine. L'ancien

régime_.]

Les femmes trouveront-elles, dans le courant scientifique qui les

enveloppe, l'instruction que ne leur a pas donnée leur première

éducation? Non; les connaissances qu'elles acquièrent dans le commerce

superficiel du monde, et qui manquent de base, ces connaissances

faussent plus leur jugement qu'elles ne le fortifient. Les femmes

n'auront guère ajouté que la pédanterie à l'ignorance. Nous trouverons

cependant des exceptions. L'une nous sera donnée par le monde des

salons, dans la personne de Mme du Chatelet, qui écrit _les Institutions

de physique_, _l'Analyse de la philosophie de Leibnitz_, et qui traduit

_les Principes de Newton_. Nous rencontrerons encore un autre exemple de

vaillant labeur intellectuel, bien loin des salons parisiens, au fond

d'une province, dans ce château vendéen où une jeune fille, Mlle de

Lézardière, s'imposait une tâche écrasante: _la Théorie des lois

politiques de la monarchie française_. M. Augustin Thierry lui a

reproché d'avoir nié l'influence romaine dans la monarchie franke et

d'avoir groupé d'après les besoins de sa thèse, les vieux monuments

législatifs qu'elle cite; mais il ne peut s'empêcher d'admirer dans

l'oeuvre de Mlle de Lézardière, l'enchaînement des idées, le soin avec

lequel les documents les plus arides ont été compulsés, la sagacité que

l'auteur apporte souvent pour traiter des questions ardues. M. Augustin

Thierry avoue que si la Révolution n'avait pas entravé la publication de

ce livre, il eût pu faire secte[370].

[Note 370: Augustin Thierry, _Considérations sur l'histoire de

France_.]

Les femmes du XVIIIe siècle embrassent avec ardeur les principes de

la philosophie nouvelle, triste philosophie qui, en sapant toutes les

croyances, allait amener l'effondrement social de notre pays. Les

femmes rivalisent avec les hommes pour monter à l'assaut des vérités

religieuses. Elles font gloire de leur athéisme. L'une traite Voltaire

de bigot parce qu'il est déiste[371].

[Note 371: Caro, _la Fin du XVIIIe siècle_.]

Mme Geoffrin, femme peu instruite, mais «riche vaniteuse[372],» donne de

célèbres soupers philosophiques grâce auxquels elle devient pendant

quarante ans «une manière de dictateur de l'esprit, des talents,

du mérite et de la bonne compagnie[373].» Les encyclopédistes qui se

réunissent chez elle, se retrouvent aussi chez Mlle de l'Espinasse,

cette brillante transfuge du salon de Mme du Deffand.

[Note 372: Cuvillier-Fleury, _Une reine de Saba de la rue

Saint-Honoré_. (_Posthumes et revenants_.)]

[Note 373: Témoignage d'un annotateur de Montesquieu, cité dans

l'ouvrage ci-dessus.]

En dépit de sa liaison avec Voltaire, la marquise du Deffand a de

l'antipathie pour les philosophes; mais elle n'a pas respiré en vain

le souffle d'incrédulité qui émane de leurs doctrines. Elle voudrait

croire, elle ne le peut. Aussi, bien que son salon du couvent de

Saint-Joseph[374] fût l'un des plus aristocratiques et des plus spirituels

de Paris, bien que, vieille et aveugle, elle fit de sa vie une fête

perpétuelle, l'ennui est au fond de son âme, ennui mortel, incurable,

que laissent à leur place les croyances disparues. Elle le

caractérisait, cet ennui, par l'un de ces traits profonds qui

distinguent sa correspondance: «La société présente est un commerce

d'ennui; on le donne, on le reçoit, ainsi se passe la vie[375].» Elle

écrivait cela à la duchesse de Choiseul, l'amie et la protectrice de

l'abbé Barthélemy, la femme ravissante que nous avaient fait connaître

les témoignages enthousiastes de ses contemporains, et que nous révèlent

mieux encore ses lettres remplies de vivacité et de charme sympathique.

Elle aussi, cependant, la noble et généreuse femme, elle cherchait

ailleurs que dans le christianisme le principe de sa tendre charité.

Tout en détestant Rousseau, elle n'avait d'autre religion que la

profession de foi du vicaire savoyard[376].

[Note 374: Actuellement le ministère de la guerre. Marquis de

Saint-Aulaire, _Correspondance complète de Mme du Deffand_, 1877.]

[Note 375: Lettre du 31 août 1772.]

[Note 376: Marquis de Saint-Aulaire, notice précédant la

correspondance de Mme du Deffand.]

Rousseau, qui avait soulevé parmi les femmes un ardent enthousiasme,

dut perdre plus d'une admiratrice par ses _Confessions_. Plus d'une, en

effet, devait partager le sentiment de la comtesse de Boufflers

écrivant à Gustave III: «Je charge, quoiqu'avec répugnance, le baron de

Cederhielm de vous porter un livre qui vient de paraître: ce sont les

infâmes mémoires de Rousseau, intitulés _Confessions_. Il me paraît que

ce peut être celles d'un valet de basse-cour, au-dessous même de cet

état, maussade en tout point, lunatique et vicieux de la manière la plus

dégoûtante. Je ne reviens pas du culte que je lui ai rendu (car

c'en était un); je ne me consolerai pas qu'il en ait coûté la vie à

l'illustre David Hume, qui, pour me complaire, se chargea de conduire en

Angleterre cet animal immonde[377].»

[Note 377: La comtesse de Boufflers à Gustave III. Lettre du 1er mai

1782, reproduite d'après les papiers d'Upsal, par M. Geffroy, _Gustave

III et la cour de France_, Appendice.]

Plût à Dieu que toutes les femmes eussent partagé ici l'indignation de

Mme de Boufflers et que les _Confessions_ de Rousseau n'eussent point

enfanté les _Mémoires particuliers_ de Mme Roland! Contraste bizarre! La

légère comtesse de Boufflers s'indigne du cynisme des _Confessions_,

et l'honnête Mme Roland imite ce cynisme dans ses _Mémoires_, ces

_Mémoires_ où l'enthousiasme qui porte à faux, l'esprit d'utopie, la

déclamation, la pose théâtrale, sont bien aussi de l'école de Rousseau,

et font regretter que Mme Roland ne se soit pas plus souvent montrée

elle-même dans les fraîches et douces inspirations qui échappent parfois

de son cour et de sa plume.

L'influence de Rousseau avait été immense sur les femmes. Il avait fait

succéder à l'esprit de sarcasme et de dénigrement la sensiblerie et

l'enthousiasme. Nous avons vu la sensiblerie à l'oeuvre dans l'éducation

des jeunes filles. Elle se traduit jusque dans la parure et produit la

robe _à la Jean-Jacques Rousseau_, le pouf _au sentiment_. Elle préside

à toutes les actions de la vie et a particulièrement son emploi dans les

salons littéraires. En écoutant Trissotin, les fausses précieuses

du XVIIe siècle disaient qu'elles se pâmaient d'aise; les femmes

sentimentales du XVIIIe siècle font mieux que de le dire en entendant

un auteur lire sa pièce: elles se pâment réellement. Les sanglots, les

syncopes, tels sont leurs applaudissements.

En mettant à la mode l'enthousiasme et les larmes d'admiration, Rousseau

préparait, sans qu'il s'en doutât, le triomphe de Voltaire: «Il est

d'usage, surtout pour les jeunes femmes, de s'émouvoir, de pâlir, de

s'attendrir, et même en général de se trouver mal en apercevant M. de

Voltaire; on se précipite dans ses bras, on balbutie, on pleure, on est

dans un trouble qui ressemble à l'amour le plus passionné.» Faut-il

rappeler ici qu'au retour de Voltaire, des femmes françaises

participèrent à l'ovation indescriptible qui lui fut faite et où vibra

ce cri antinational: «Vive l'auteur de _la Pucelle_![378]»

[Note 378: Témoignages recueillis par M. Taine, _ouvrage cité_.]

N'enveloppons pas toutefois dans la même réprobation tous les élans

d'enthousiasme qui se produisirent dans les dernières années de l'ancien

régime. Il y eut alors au sein de la vieille noblesse française de

généreux tressaillements. Longtemps comprimés par le scepticisme, les

bons instincts de la nature humaine cherchaient à réagir. Les théories

humanitaires circulaient. Des femmes s'en firent les éloquents

interprètes et les propagèrent à l'étranger, comme nous le verrons dans

le chapitre suivant.

Si tant de nobles élans devaient demeurer stériles, c'est qu'en général

ils ne cherchaient pas dans l'Évangile l'inspiration et la règle. En

vain croit-on travailler au bonheur des peuples quand on y travaille

sans Dieu ou contre Dieu: «Si le Seigneur ne bâtit lui-même la maison,

c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent.»

Toutes les belles théories philanthropiques du XVIIIe siècle allaient

aboutir aux pages sanglantes de la Terreur.

La pensée religieuse, sinon toujours la foi, vivait cependant encore

dans quelques-uns de ces coeurs qui battaient pour la liberté. Je me

plais à nommer ici une femme qui rappela dans ses oeuvres immortelles,

que l'homme ne peut se passer de Dieu et du culte qu'il doit lui rendre.

Née protestante, mais catholique d'instinct, les religieuses traditions

que l'on gardait dans sa famille, prémunirent Mme de Staël contre les

dangereuses doctrines qu'elle rencontrait chez les hôtes que réunissait

le célèbre salon de sa mère, la pieuse et charitable Mme Necker. Si,

comme les femmes de son temps, Mme de Staël admira Rousseau, du moins le

déisme du Vicaire savoyard ne lui suffisait pas; et bien que son ardente

imagination s'élançât au delà des limites que le dogme prescrit, son

coeur aimant et souffrant sentait le besoin de la foi qui soutient et

console.

Fervente disciple d'un père qu'elle adorait, elle aima, comme Necker, la

liberté telle qu'elle crut la voir apparaître à l'ouverture des États

généraux[379]. Lorsque cette liberté fut devenue la plus odieuse des

tyrannies, Mme de Staël, dans un magnifique élan, prit la défense de la

reine qui allait consommer son martyre sur l'échafaud.

[Note 379: Mme de Staël à Gustave III, lettre du 11 novembre 1791,

reproduite par M. Geffroy d'après les papiers d'Upsal. _Gustave IIIe et

la cour de France_,]

Malgré de cruelles déceptions, la liberté fut toujours, pour Mme

de Staël, l'âme de son génie, merveilleux génie qui excella dans

l'observation de la vie sociale[380]. Cette liberté, Mme de Staël la

voulait, non seulement pour les peuples, mais pour les lettres. La

littérature française lui paraissait alors emprisonnée dans le cercle

d'une tradition qui devenait de plus en plus étroite. Elle lui ouvrit

les larges horizons des littératures germaniques pour que le génie

national pût leur demander ce qui s'appropriait le mieux à son essence.

[Note 380: Villemain, _Tableau de la littérature au XVIIIe siècle.]

Ici Mme de Staël n'appartient plus au XVIIIe siècle. Mais je n'ai pas

voulu quitter cette époque sans y saluer dans l'aurore de son génie

la plus grande des femmes qui ont tenu en France le sceptre de

l'intelligence.

La femme française dans les temps modernes · 第 8 / 19 题