VII.

Les forteresses de Prague qui tenaient pour l'empereur paraissaient

imprenables, et, comptant sur l'approche de l'armée impériale, se

riaient des préparatifs de cette populace. La garnison de Wisrhad

regardait, tranquillement les femmes et les enfants qui travaillaient

jour et nuit à creuser un large fossé entre le fort et la ville.

«_Que vous êtes fous!_ leur disaient-ils du haut de leurs murailles;

_croyez-vous que des fossés vous puissent séparer de l'empereur? vous

feriez mieux d'aller cultiver la terre.»

Cependant les Taborites n'étaient plus seulement le corps d'armée campé

à Tabor; c'était une secte nombreuse et puissante. Plusieurs villes

prenaient le nom de taborites, et la nouvelle doctrine se répandait dans

toute la Bohème. Cette prétendue nouvelle doctrine, que les Calixtins

accusaient de renchérir par trop sur les hardiesses de Jean Huss,

n'était qu'un retour aux prédications des Vaudois, bien antérieures à

celles de Jean Huss et de Wicklef lui-même. Nous verrons bientôt leurs

_articles_. En attendant Sigismond, une vive fermentation des esprits

amena beaucoup de ces phénomènes de l'extase que l'on retrouve dans

toutes les insurrections religieuses. L'enthousiasme patriotique

vibra sous cette pression du véritable magnétisme, de la foi, et des

populations entières se levèrent à l'appel des nouveaux prophètes pour

courir à la guerre sainte. La grande prophétie taborite qui fanatisa

la Bohême à cette époque fui l'annonce de la prochaine arrivée de

Jésus-Christ sur la terre. Il devait revenir juger les hommes sur les

ruines de tous les royaumes, et, par les armes des Taborites, établir

un nouveau règne, (_ce règne de Dieu_, cette république idéale, cette

société fraternelle, promis par les évangélistes et les apôtres, et

auxquels les premiers adeptes du christianisme ont cru dans un sens

matériel.) Toutes les villes de la Bohème seraient alors ensevelies sous

la terre, à la réserve de cinq qui devaient se montrer toujours pures et

fidèles. Ces cinq villes reçurent des noms mystiques. Pilsen fut

appelée _le Soleil_, Launi _la Lune_, Slan _l'Étoile_, Glato ou Klattaw

_l'Aurore_, Zatek _Segor_. Les prêtres exhortaient le peuple à éviter

la colère de Dieu qui allait fondre sur tout l'univers, et à se retirer

dans les cinq _villes sacrées_ ou _villes de refuge_. Beaucoup de riches

bohémiens et moraves vendirent tous leurs biens à bas prix, et, à

l'exemple des premiers chrétiens, s'en allèrent avec leurs familles en

porter l'argent à la grande famille taborite.

Voilà l'impulsion ardente qui devait rendre ces hommes invincibles

tant qu'elle brûlerait dans leurs âmes; et voilà ce que l'empereur ne

prévoyait pas, ce que les soldats de ses forts ne comprenaient pas:

ils riaient, derrière leurs murs inexpugnables, des fortifications des

Taborites, faites de leurs chariots, dont ils formaient des barricades

pour s'enfermer, et des lignes mobiles pour attaquer à couvert. Chaque

famille taborite arrivait à Prague avec le sien portant vieillards,

femmes et enfants, tous intrépides et aguerris. Ce chariot devenait

le rempart et l'arsenal de la famille. On combattait derrière; on s'y

retranchait, blessé; on le poussait avec fureur sur les fuyards: c'était

une excellente arme de guerre. Les Impériaux apprirent bientôt à la

redouter.

Enfin, au mois de juin de cette même année (1420), Sigismond entra

en Bohème, à la tête de cent quarante mille hommes, commandés par

l'électeur de Brandebourg, les deux marquis de Misnie, l'archiduc

d'Autriche et les princes de Bavière. Il fut bien reçu à Koenigsgratz,

ville catholique et royaliste, apanage des reines de Bohème, où il avait

toujours tenu de fortes garnisons. Tous les seigneurs catholiques de la

Moravie et de la Silésie venaient derrière lui. Tous ceux de la Bohème

allèrent à sa rencontre. Ulric de Rosemberg, qui jusqu'alors avait été

uni à Ziska, soit que le meurtre et la ruine de ses parents l'eussent

aigri contre les Taborites, soit que l'empereur eût réussi à le gagner,

comme le fait est assez prouvé, soit enfin que son esprit fût frappé

d'une épouvantable vision qu'il eut à cette époque, et dans laquelle

il vit Jésus-Christ, Jean Huss, saint Wenceslas et saint Adalbert lui

apparaître dans une fantasmagorie tragique, alla abjurer le hussitisme

entre les mains du légat du pape, et rejoindre l'empereur avec cinq

cents cavaliers. Son premier exploit fut d'enlever une ville hussite et

d'en raser les murailles; mais, ayant été défier Ziska au pied du mont

Tabor, il y fut reçu et taillé en pièces par Nicolas de Hussinetz.

Ainsi, il rejoignit, l'empereur non en vainqueur mais en fugitif; et ce

premier fait d'armes malheureux fut d'un mauvais augure pour l'armée

impériale.

Cette formidable armée manquait précisément de l'union et de l'_idée_

qui faisaient la force des Hussites. Les princes qui la commandaient

s'étaient fait de mortelles injures, et fraîchement réconciliés pour

cette expédition, ne s'en haïssaient pas moins. L'empereur les méprisait

tous assez volontiers, eux et leurs sujets. Il avait un profond dédain

pour les Moraves, les Silésiens, les Hongrois, enfin pour tous ceux de

la race slave. Quant aux hordes de mercenaires qui faisaient le gros de

l'armée, on n'avait pas de quoi les payer; et le pillage, sur lequel

ces sortes de troupes comptaient, venant à leur manquer, grâce aux

précautions de Ziska, qui avait ravagé le pays d'avance, l'armée

impériale était déjà mécontente avant d'avoir tiré l'épée.

Cependant elle arriva sans encombre sous les murs de Prague. Les villes

lui ouvraient leurs portes, et elle n'y trouvait que des catholiques,

empressés de la recevoir. Tous les Hussites étaient à Prague, et

Sigismond n'en put saisir que vingt-quatre à Litomeritz, qu'il fit jeter

dans l'Elbe. La ville sacrée de Slan elle-même lui ouvrit ses portes;

mais il n'osa y entrer, craignant une embûche. Enfin, étant arrivé

devant Prague, le 30 juin, il essaya d'abord une guerre d'escarmouches,

dans laquelle il perdit beaucoup de monde, et le 11 juillet il se décida

à livrer un assaut général. _Les Taborites se battirent en désespérés

pour leurs autels et leurs foyers_. Les troupes impériales réussirent à

s'emparer du _Petit-Côté_. Un corps de Hongrois se porta dans le grand

enclos de l'archevêché; mais les Taboristes, venant renforcer les

habitants de Prague sur tous les points compromis, décidèrent la

victoire, et repoussèrent les Impériaux jusqu'à la Moldaw. Ziska, qui se

gardait assez ordinairement pour les coups décisifs, se tenait retranché

et bien fortifié, avec l'élite de ses Taborites, sur une haute montagne,

à l'orient de la nouvelle ville, près du gibet de Prague[25]. Les

Allemands, voyant en lui le destin de la bataille, allèrent l'y attaquer

avec la résolution de le forcer. L'infanterie saxonne coupa les

fascines, combla les fossés, et fraya le chemin à la cavalerie. Ziska

se défendait terriblement. Le robuste et intrépide vigneron Robyck

combattit à ses côtés et repoussa plusieurs fois l'ennemi. Deux femmes

et une jeunes fille taborites firent des prodiges de valeur, et

tombèrent percées de coups, sous les pieds des chevaux, ayant refusé, à

plusieurs reprises, de se rendre. Cependant le nombre des assiégeants

grossissait toujours; et Ziska était aux abois, lorsque les Taborites de

la nouvelle ville, conduits par Jean le Prémontré, qui portait le

calice en guise d'étendard, s'élancèrent à la défense de leur chef,

et repoussèrent les Impériaux avec perte, quoiqu'à chaque instant

l'empereur leur expédiât de nouveaux détachements. Il fallut abandonner

l'attaque ce jour-là. Quelques jours après, la main d'une femme acheva

la défaite des Impériaux. Une Praguoise taborite s'introduisit, la nuit,

dans leur camp, par un grand vent, et mit le feu aux machines de siège.

Beaucoup de richesses et d'effets de grand prix furent consumés; mais ce

qui causa la plus grande perte, en cette circonstance, fut l'incendie

de toutes les échelles. L'armée impériale fut consternée de ce dernier

échec, et l'empereur, effrayé, leva le siège le 30 juillet. _Il avait

duré un mois, durant lequel ceux de Prague, pour montrer qu'ils

n'avaient pas peur, ne fermaient les portes ni jour ni nuit_. Le jour

même de son départ, il fit la misérable bravade de se faire couronner

roi de Bohême, dans la forteresse de Saint-Wenceslas, par l'archevêque

Conjad. Il créa plusieurs chevaliers, et, en s'en allant, il enleva les

trésors que son père et son frère avaient cachés à Carlstein, et les

lames d'or et d'argent dont les tombeaux des saints étaient couverts,

dans la basilique de Saint-Wenceslas. Il engagea plusieurs villes de

Bohême au duc de Saxe pour payer ses troupes, les joyaux de la couronne

à des banquiers, et les reliques impériales aux Nurembergeois.

[Note 25: Ce lieu porte encore le nom de _Montagne de Ziska_.]

La retraite de Sigismond fut désastreuse. Harcelé par les Hussites, de

défaite en défaite, il regagna la Hongrie, licencia ses troupes, et

ordonna aux garnisons allemandes qu'il laissait dans les forteresses de

Bohême de ravager les terres des seigneurs de Podiebrad dont il avait eu

à souffrir particulièrement durant cette malencontreuse croisade. C'est

cette intrépide et persévérante famille des Podiebrad qui a donné

quelques années plus tard un roi hussite à la Bohême.

Ziska quitta Prague peu après Sigismond, et alla de nouveau travailler

à affamer l'armée impériale lorsqu'il lui plairait du revenir;

c'est-à-dire qu'il reprit son système de ravage et d'extermination, ne

perdant pas un seul jour pour cette oeuvre de patriotisme infernal, ne

laissant pas refroidir un instant la sanglante ferveur de ses Taborites.

Pendant son absence, les Praguois continuèrent à attaquer les

forteresses de Wisrhad et de Saint-Wenceslas qui, toujours garnies

d'Impériaux et munies de machines de guerre, n'osaient remuer et se

bornaient à la défensive. Une nuit, les Taborites de la nouvelle ville

ayant échoué devant Wisrhad et se retirant en désordre, trouvèrent les

portes de la nouvelle ville fermées derrière eux, par ordre du sénat. Si

la garnison impériale eût osé se hasarder quelques pas plus loin, cette

courageuse phalange de Taborites eût été anéantie. Elle ne dut son salut

qu'à la timidité des Impériaux, qui rentrèrent dans leur fort sans se

douter que l'ennemi était à leur merci. Le lendemain, ces Taborites,

indignés de la perfidie du sénat, remplirent la ville de leurs

imprécations, et tous les Taborites de Prague se préparèrent à

abandonner cette lâche cité pour laquelle ils avaient versé leur sang

et qui les immolait aux terreurs de son juste-milieu. Le Prémontré

fit comprendre au peuple que son salut était dans les Taborites. La

bourgeoisie, effrayée, convoqua les prêtres, les magistrats et les

principaux citoyens. Le moine se chargea de porter la parole pour cette

réconciliation. Amende honorable fut faite aux Taborites. Le sénat

protesta que les portes avaient été fermées par inadvertance. On conjura

les défenseurs de la liberté de rester dans Prague. Malgré les larmes et

les prières de la peur, un grand nombre de Taborites plièrent bagage,

secouèrent la poussière de leurs pieds, remontèrent sur leurs chariots,

et s'en allèrent, la _monstrance_ en tête, rejoindre Ziska et le

renforcer dans ses excursions.

Il leur donna autant d'ouvrage qu'ils en pouvaient désirer. Arrivé

devant Prachatitz, où il avait fait ses premières études, il offrit

sa protection à cette ville, à condition qu'elle chasserait les

catholiques. Mais ces derniers, qui étaient en nombre, lui firent

répondre _qu'ils ne craignaient guère un mince gentilhomme tel que lui_.

Le redoutable aveugle leur fit chèrement expier cette impertinence. Il

s'empara de la ville en un tour de main, fit sortir les femmes et les

enfants, égorgea tous les catholiques, et mit le feu à l'église où

s'était réfugié le juste-milieu; huit cents personnes périrent sous les

décombres.

Le 15 de septembre, les Taborites, les Orébites et _ceux des villes

sacrées, ayant à leur tête des chefs d'une valeur éprouvée_,

recommencèrent le siège du fort de Visrhad. La garnison, épuisée et

découragée, écrivit à l'empereur qu'elle ne pouvait tenir plus d'un

mois, et n'en reçut que des promesses. Nicolas de Hussinetz intercepta

les vivres, et les lettres que l'empereur envoya enfin pour annoncer son

arrivée. Réduits à la dernière extrémité, ceux du Wisrhad ayant tenu

encore cinq semaines, et mangé _six-vingts chevaux, des chiens, des

chats et des rats_ envoyèrent leurs officiers aux Praguois pour

capituler. Il fut convenu qu'on se tiendrait tranquille de part et

d'autre pendant quinze jours, et que le seizième, si l'empereur

n'envoyait point de vivres, la garnison se rendrait aux Hussites sans

coup férir.

Pendant ce temps, Sigismond ayant assemblé une nouvelle armée,

s'arrêtait à Cuttemberg. Sa Majesté impériale, plongée dans une profonde

mélancolie, tâchait de divertir son chagrin avec des instruments de

musique. Un autre délassement était d'envoyer ses hussards incendier

et massacrer, sans épargner ni femmes ni enfants, sur les terres des

seigneurs bohêmes qui avaient embrassé le hussitisme. Il parlementa avec

les députés praguois, essaya de les tromper, et finit par les menacer

avec sa brutalité ordinaire, qui l'emportait encore sur ses instincts de

ruse et de fraude. Enfin, le 31 octobre, il parut devant de Prague

avec une armée qu'il avait fait venir de Moravie. Il se montra sur

une colline voisine de Wisrhad, l'épée à la main, donnant ainsi à la

garnison le signal du combat. Mais il était trop tard d'un jour; le

terme de la convention était expiré de la veille. Ceux _de Wisrhad, en

gens de parole_, et touchés de la foi que les Taborites leur avaient

gardée en les laissant tranquilles durant la trêve, ne répondirent pas

au signal de l'empereur. Un morne silence planait sur la forteresse. Ces

malheureux soldats, épuisés par la faim et les maladies, restaient comme

des spectres autour de leurs créneaux, immobiles témoins du combat

qui s'engageait sous leurs yeux. L'empereur, stupéfait d'abord, entra

bientôt dans une grande fureur; et comme ses officiers, admirant avec

tristesse les ingénieuses fortifications des Taborites, l'engageaient à

ne pas exposer sa personne et son armée dans une entreprise impossible:

«Non, non, s'écria-t-il, je veux châtier ces porte-fléaux.--Ces fléaux

sont fort redoutables, reprit un des généraux,--Ah! vous autres Moraves,

s'écria Sigismond hors de lui, je vous savais bien poltrons, mais pas

à ce point!» Aussitôt les cavaliers descendant de cheval: «Vous allez

voir, dirent-ils, que nous irons où vous n'irez pas.» Ils se jetèrent

au-devant de ces fléaux de fer que l'empereur avait si fort méprisés, et

il n'en revint pas un seul. Les Hongrois, voulant les venger, eurent à

dos ceux des villes sacrées et prirent la fuite. L'empereur piqua des

deux et s'échappa à grand'peine. Les Praguois les poursuivirent et ne

firent quartier à aucun de ceux qu'ils purent joindre. La plus grande

partie de la noblesse de Moravie y demeura. Plus de trois cents grands

seigneurs bohèmes du parti de l'empereur restèrent là quatre jours sans

sépulture, abandonnés aux chiens. L'infection fut horrible. Un chef

hussite, touché de compassion du sort de tant de braves gens, les fit

enterrer à ses frais dans le cimetière de Saint-Pancrace.

Le jour de cette seconde victoire fut clos par une scène touchante. La

garnison de Wisrhad, fidèle à son serment, se rendit à ceux de Prague

avec toutes les machines de guerre de la citadelle. Les assiégeants

reçurent les assiégés à bras ouverts. Ils se hâtèrent d'assouvir la faim

qui les dévorait depuis si longtemps, et leur donnèrent des vêtements,

des vivres à emporter, et tout ce qui leur était nécessaire pour se

retirer en bon état et en bon ordre. Le lendemain, au point du jour, on

vit la population en masse inonder la citadelle, non pour la fortifier,

mais pour la détruire. Il fallait anéantir cette place meurtrière, arme

si sûre et si redoutable aux mains de l'ennemi; ce fut l'affaire de deux

jours. Elle avait duré sept cents ans, et devint un jardin potager. Le 3

novembre, les Praguois allèrent en procession sur le champ de bataille,

et rendirent grâces à Dieu dans leurs hymnes bohémiens.

L'empereur se vengea de sa défaite en ravageant les terres des

Podiebrad. Un seul de ces seigneurs avait refusé jusque-là d'adhérer au

hussitisme. Il courut à Prague embrasser la doctrine. Tel devait être

l'effet des violences de Sigismond. L'empereur se retira, après avoir

fait tout le mal possible au pays, où il exerça des cruautés pires

que toutes celles de Ziska. Celui-ci épargnait du moins, autant que

possible, les femmes et les enfants, et recevait à merci tous ceux qui

se rendaient sincèrement. Sigismond n'épargnait rien, et, dans sa rage

aveugle, immolait ensemble amis et ennemis. Les Orébites firent peser

sur les couvents d'horribles représailles. Ceux des moines qu'ils ne

brûlaient pas, ils les laissaient enchaînés sur la glace, pour les faire

périr de froid.

Après leur victoire, les Praguois, n'ayant plus rien que de funeste à

attendre de la part de Sigismond, assemblèrent les principaux seigneurs,

afin d'élire un autre roi, et ceux-ci se déclarèrent pour Jagellon, roi

de Pologne, chrétien de fraîche date, qui semblait ne devoir pas

les inquiéter dans leur religion. Mais les Orébites et les Tabordes

repoussèrent vivement cette proposition. _A peine avons-nous chassé

un roi étranger_, disait Nicolas de Hussinetz (l'intrépide associé de

Ziska)_ que vous en demandez un second_. Indigné de leur dessein, il fit

sortir de Prague tous ses Taborites, et s'en alla avec eux assiéger et

battre les villes impériales de l'intérieur.

Cependant il rentra peu après dans la capitale avec des intentions

énergiques. Les Orebites n'étaient pas moins mécontents que lui du juste

milieu hussite. A peine le danger était-il passé, que les Calixtins,

mécontents de la vie austère qu'entraînait pour eux le système

dévastateur de Jean Ziska, oubliaient qu'ils devaient leur salut à

sa science militaire, à sa bravoure, et à l'élan irrésistible de ses

fougueux disciples. Ils affectaient alors une grande horreur pour les

cruautés commises envers les moines, et cette compassion, qui eût honoré

des âmes sincères, n'était qu'une hypocrite défection, chez un parti qui

se portait aux mêmes excès quand il croyait à l'impunité. Les sectes

ardentes s'étant rencontrées sous les murs d'une ville catholique avec

des assiégeants calixtins, ceux-ci affectèrent de communier en grand

appareil, et leurs prêtres portèrent l'Eucharistie, revêtus de riches

ornements. C'était scandaliser ces austères réformateurs, qui voulaient

effacer toute trace des pompes de l'ancien culte et abolir toute

suprématie temporelle du clergé. Ils se jetèrent sur les prêtres

calixtins: _A quoi servent_, leur dirent-ils, _ces habits de comédiens?

Quittez-les, et communiez avec nous sans ces oripeaux, ou nous vous les

arracherons_. Quelques chefs des deux partis apaisèrent cette querelle;

mais Nicolas de Hussinetz marcha sur Prague, et enjoignit, avec menaces,

à la communauté calixtine de préposer autant de Taborites que de

Praguois à la garde des tours et aux délibérations des conseils. Ceux de

Prague répondirent naïvement que, l'ennemi étant loin, ils n'avaient

que faire d'être si bien gardés et si bien conseillés. On se querella

particulièrement sur les opinions religieuses, et c'est alors qu'on

s'aperçut d'une dissidence d'opinion alarmante pour les modérés.

L'aigreur en arriva au point qu'il fallut entrer en délibération

sérieuse pour un accommodement. On convoqua les représentants de tous

les partis dans l'église de Saint-Ambroise. Ceux des deux villes de

Prague eurent pour chacun leur place à part, et les Taborites également;

seulement on défendit qu'il y eût là ni femmes ni prêtres. Les Taborites

avaient de grandes idées d'émancipation pour leurs femmes, les admettant

à une égalité de condition et de discussion, qu'elles justifiaient bien

par leur conduite héroïque jusque sur les champs de bataille. En outre,

ils avaient pour leurs prêtres une vénération extrême: les ayant

dépouillés de tout caractère temporel, et de tout privilège social, ils

les regardaient comme des saints et comme des anges, et il fallait que

ces prêtres fussent tels en effet pour dominer par le seul ascendant

moral. Ils furent donc très-irrités de cette exclusion de leurs prêtres

et de leurs femmes d'une conférence décisive, et voulurent se retirer;

mais comme Nicolas de Hussinetz sortait de la ville un des premiers, son

cheval tomba dans une fosse et lui cassa la jambe. Ou le rapporta dans

Prague, et on le déposa dans la maison abandonnée ou conquise des

seigneurs de Rosemberg. Il y mourut de la gangrène, ce qui jeta les

Taborites dans une grande consternation. Ils perdaient en lui un grand

appui, et un chef redoutable aux partis contraires. Ziska, qui avait

voulu jusque-là n'être censé que le premier après lui, fut proclamé

général en chef des Taborites.

Enfin l'assemblée fut fixée et acceptée de part et d'autre.

L'université, qui était toute calixtine, y assista, et procéda à la

lecture des articles proclamés par les Taborites, pêle-mêle avec celle

qu'on leur imputait. Au reste, la plupart de ces articles méritent

d'être rapportés, ne fût-ce que pour les lectrices qui aiment, avant

tout, la couleur historique. Rien ne montre mieux l'exaltation à la fois

sauvage et sublime des Taborites, et ne résume mieux les doctrines de

L'ÉVANGILE ÉTERNEL que cette déclaration des droits divins de l'homme au

quinzième siècle. Leur style mystique est plus éloquent pour peindre la

situation à la fois violente et romanesque de la Bohême à cette époque

que le récit des événements même, et nous prions nos lectrices de ne

point sauter ce chapitre.

Jean Ziska: épisode de la guerre des Hussites · 第 10 / 19 题