Nous entrâmes dans un monde de cristal: tout était pur, transparent,
sonore; chaque oiseau qui s’y cognait faisait tinter le ciel comme une
cloche d’argent; les murs se doraient, les routes étaient de sel, les
branches des arbres, ciselées par les meilleures orfèvres, détachaient
sur l’azur leurs nervures et leurs joyaux. Ailleurs, je m’en souvenais à
peine, chaque chose collait aux yeux, poissait aux doigts et se fondait
dans une glu couleur d’épaisse moisissure. Mais, dis-moi, ton pays
a-t-il jamais connu aussi morne dégradation? Ici, règne la hiérarchie la
mieux ordonnée: le cyprès ne se perd pas dans l’horizon, la mer
n’absorbe pas le ciel, ce ne sont que distances, étages, perspectives.
Les fleurs sont en société, il n’appartient pas à un nuage d’offusquer
le soleil, aux oliviers, de cacher les collines. On voit autour de la
ville des golfes aux belles robes se creuser pour faire au vent des
révérences, tandis que les tuyaux d’orgue des pins concertent une fugue
savante.
Le lendemain de notre arrivée, Béatrice et moi, nous partions pour
Saint-Henri. Sur une place ombragée de platanes, où trônaient des
marchandes de fleurs au sommet de leurs kiosques peints, nous cherchâmes
une voiture. Je choisis la plus vieille, la plus poudreuse, parce qu’il
me semblait l’avoir toujours connue. Le cocher ôta lentement une
couverture déchirée aux carreaux moutarde clair, qui protégeait son
cheval, et monta avec solennité sur son siège. Il dit une touchante
parole d’adieu aux autres cochers de la place et nous partîmes.
Pas une pierre, pas une vitre qui ne me frappât au cœur. Je voyais
partout des ombres aimées. Nous suivions d’interminables hangars, des
bâtiments, égaux et triangulaires, qui se suivaient avec monotonie et
nous cachaient la mer. Nous traversions l’intérieur du port: grand
monceau d’entrailles vivantes, fait de rails, d’ancres, de poulies, de
grues, de wagons, de ponts tournants, de madriers et de chaînes
rouillées. Et peu à peu, les quartiers de banlieue se succédèrent dans
leur lèpre, puis les grands caps jaunes aboyèrent à la mer et les pins
commencèrent à cheminer, et parurent des fragments de nature, encastrés
entre des horizons, des briqueteries, des cheminées. A mesure que nous
avancions, les vieilles choses tombaient derrière nous, les oliviers se
glissèrent sous un millier d’éclairs, et, tout à coup, dans un vallon,
comme se gonfle et crépite un geyser, des amandiers en fleurs éclatèrent
dans un chant si suave que j’en éprouvai un rajeunissement indicible.
Alors, comme au seuil de ma jeunesse, je vis la vieille maison
d’écailles roses, dont les murailles suaient tant de soleils... Mais ici
les choses se brouillent, tout se détourne et suit une pente nouvelle et
commence le grand rêve sans issue.
*
* *
Béatrice tira d’un sac une clef énorme, une vraie clef de forteresse, et
ouvrit la porte qui grinça. Une odeur de champignons nous prit aux
narines, la décrépitude se levait devant nous. Béatrice courut au grand
salon et jeta dehors les persiennes; des toiles d’araignée tremblaient
dans l’épaisseur écaillée des cadres, le jour du dehors, pur comme une
eau de source, s’abattit à la façon d’une vague sur les mallons blanchis
et sur les étoffes qui tombaient en loques. Et nous regardions avec
angoisse cette solitude qui nous attendait et qui s’éveillait
sourdement, s’étirant hors d’un long sommeil.
Je cherchai des yeux Eudes, Madeleine, Emmanuel, Frédéric Anthelme,
l’épagneul, les enfants d’autrefois, je revoyais des édifices de sucre,
les étoffes impériales.
--Où sont les soieries chinoises, Béatrice?
--Vendues. Il y eut tant de dettes à acquitter...
Béatrice ouvrit une porte étroite et j’entrai dans une grande pièce
presque nue, au fond de laquelle tremblait l’eau bourbeuse d’une glace.
Une toile de Jouy qui n’avait presque plus de couleurs faisait courir
sur les murs des papillons et des torches, celles-ci renversant leurs
flammes; le squelette d’un divan se désarticulait dans un coin, une
commode vermoulue méditait en face de la cheminée. Béatrice se laissa
tomber dans un fauteuil et elle éclata en sanglots.
--Ici, dit-elle, c’était ma chambre, et, quand j’ouvrais ma fenêtre, un
acacia tendait une branche vers moi. Avril venait-il, je vivais, grâce à
lui, dans une atmosphère de chapelle et de mois de Marie.
A ces mots, depuis si longtemps oubliés, s’ouvrirent, tout à coup,
devant moi, des abîmes de lumière: des milliers de cierges autour de
milliers d’autels et dans cette clarté unanime, les cantiques, l’odeur
des roses et des pitosporums, la chaleur des cires fondues, une mèche
qui charbonne et file, des étoffes d’or qui vont et viennent, et je ne
sais quoi qui bondit hors de mon cœur, qui se jette au-devant de la vie,
quelque chose qui n’est pas divisé, morcelé encore comme l’existence des
grandes personnes, mais qui fait un grand nœud d’émotion, lié comme un
nid d’oiseaux et chaud comme lui. Mois de Marie! Saturation, confiance,
amour, piété frénétique, union de l’âme avec une vie dont on croit alors
qu’elle vient de Dieu et qu’elle va à lui, mais qui, en réalité, vient
de l’avenir et court l’étreindre. Peut-être au fond, d’ailleurs, est-ce
la même chose et portons-nous des sentiments identiques à cet inconnu
que nous appelons l’avenir quand nous sommes jeunes et Dieu quand nous
ne le sommes plus. Cette évocation fut à la fois si précise, si
exaltante, si désespérée, que je crus que mon cœur allait se fondre
d’angoisse: oui, tout cela était fini, fini sans retour, et avec mon
bonheur avaient disparu tous ceux qui venaient avec moi quand je suivais
les offices du mois de Marie. Et alors,--comme si cette évocation était
assez puissante pour ranimer le passé,--quand je cessai d’avoir les yeux
éblouis par le souvenir de tant de flammes, je m’aperçus qu’auprès de la
femme qui m’avait conduit et qui pleurait encore, se tenait maintenant,
pensive, décolorée et sereine, une petite forme imprécise. J’étais,
depuis quelques minutes, entré dans une atmosphère si extraordinaire que
je n’eus presque pas de surprise à reconnaître Béatrice telle qu’elle
m’était apparue autrefois, à l’âge de treize ans, quand j’étais venu
pour la première fois à Saint-Henri avec Frédéric Anthelme. Et la petite
Béatrice mit sur l’épaule de la grande une main légère comme un flocon
de neige et que j’imaginai aussi froide que lui, et elle lui dit à voix
basse:
--Ainsi, Béatrice, voilà tout ce que tu me rapportes de la vie?
Mme Succombe leva la tête et la regarda avec honte.
--C’est donc toi, dit-elle. Je pensais bien que tu ne m’avais pas
définitivement quittée.
--Non, ma sœur, mais c’est toi qui es partie. Tu savais que je ne
voulais pas te suivre là-bas, et te voici maintenant de retour. Dis-moi,
que me rapportes-tu?
Mme Succombe tendit devant elle ses mains pâles qui tremblaient.
--M’as-tu assez souvent dit que tu voulais connaître la vie, toute la
vie! Eh bien, ma sœur, dis-moi, qu’est-ce que la vie?
--Je ne sais pas.
--Ici, nous avions fait un grand rêve, t’en souviens-tu? Nous ne devions
jamais nous quitter, nous confier toutes nos pensées, nous aimer
infiniment, ne connaître du monde que la douceur, la pureté,
l’intuition, la poésie. Nous jouions dans le jardin, le jour, avec les
fruits et les libellules, la nuit, avec des étoiles. Quelles danses dans
la mer avec les vagues, Béatrice, mais aussi quelles belles glissades
sur la Voie Lactée! Eudes avait pour amis les hommes les plus précieux
de ce monde, t’en souviens-tu, Béatrice? Ronsard, André Chénier, Rimbaud
nous rendaient visite. Quelle belle fête nous donnâmes le jour où nous
reçûmes Rossetti, mais quel bal masqué le soir où Rodolphe Töpffer entra
chez nous pour la première fois! Nous vivions entourés de magiciens,
d’enchanteurs, de musiciens, de prophètes, nous savions les plus beaux
vers, les musiques les plus nobles, et quand nous dormions, nos rêves
étaient si beaux que parfois nous pleurions en nous réveillant de ne pas
trouver auprès de nous, sur notre oreiller, cette fleur nommée
_Ansilia_, qui était plus large, plus blanche et plus parfumée que les
stéphanotis. Qu’as-tu trouvé là-bas, ma sœur, qui fût plus beau que tout
cela?
--L’amour humain, peut-être.
--Ah! parle-m’en. Nous nous sommes si souvent interrogées ensemble à son
sujet!
--Comment t’expliquer? C’est comme un courant qui vous emporte, on a la
fièvre, on a peur, des frissons vous parcourent, une voix remue
jusqu’aux cordes mêmes de votre cœur, et puis on est prise, embrassée
par une tempête, aimée par tous les vents du ciel, et il y a un grand
cri qui vous brise et où l’on s’évanouit.
--C’est là tout?
--Oui, je crois que c’est tout... Non, il y a autre chose, s’écria Mme
Succombe en cachant son visage dans ses mains.
Et plus bas:
--Et j’ai été seule, et mes deux petites filles sont mortes. Je les ai
veillées pendant de longues nuits; l’homme que j’aimais n’était plus là.
La dernière nuit, j’étais seule et je souffrais tant que je me mis à
hurler comme une bête. Je n’avais plus de raison, plus d’intelligence,
plus de sensibilité, il y avait en moi une sorte d’épouvantable poussée
qui voulait chasser hors de mon cœur quelque chose qui ne pouvait plus
supporter ce resserrement mécanique de cordes trop tendues. Et mon
hurlement fut tel qu’il réveilla toutes les parties de ma douleur qui
sommeillaient encore. Je m’évanouis. Enfin, quelqu’un entra et me jeta
de l’eau au visage. A partir de ce moment, je compris que je devais
revenir à Saint-Henri.
--Je te comprends bien mal, dit la petite Béatrice. Mais je me souviens
cependant qu’un jour, au bord de l’eau, un matelot nous apporta une
méduse. On la regardait sous l’eau, fraîche comme un collier de perles
et moirée comme la rosée. Et quand il la pêcha et qu’il tendit sa main
vers nous, elle contenait quelque chose d’informe, de sale et de mou.
Est-ce cela, Béatrice? Mais dis-moi, ma sœur, te souviens-tu de ce jour
d’automne où nous vîmes un homme qui faisait du feu; il passait sa main
sur sa bouche, il soufflait soudain et une énorme flamme ronde, jaune
comme le miel, lui sortait des lèvres et faisait un grand bond devant
lui. Eudes riait et nous disait: «Voilà un vrai poète!»
--La-bas aussi, dit Mme Succombe avec haine, j’ai vu des alchimistes.
Ils passaient également la main sur leur bouche et ils se mettaient à
cracher, mais c’était de la boue qui sortait de leurs lèvres et qui
sautait sur tous les autres et s’accumulait devant eux.
--Mais alors que cherchais-tu là-bas, dis-moi? Nous croyions aux fées,
aux elfes, aux énigmes que vous proposent des renards blancs,--c’était
une tradition dans notre famille, nous la devions à l’oncle Emmanuel, le
navigateur,--nous connaissions le maître-mot qui vous donne le bonheur
de comprendre et d’apprivoiser les chiens, les chats, les hiboux, les
écureuils, les cerfs-volants, nous possédions des baguettes qui
découvraient les sources, des paroles magiques qui écartaient de nous
les trésors, sources de calamités, nous n’avions pas besoin de discours
pour nous exprimer, de colloques pour nous comprendre; nos pensées
volaient librement et nous vivions dans une atmosphère d’intelligence et
d’amour sans forme. Béatrice, pourquoi m’as-tu quittée?
--Je ne sais pas. J’ai cru que l’autre vie était plus belle, plus forte,
plus vaste; André n’était pas revenu: «Il a donc trouvé mieux», me
disais-je. Et j’ai vu depuis, là-bas, des villes grandes comme des
lazarets, des femmes qui pleuraient dans les rues sans que personne leur
demandât la cause de leurs larmes, des enfants à demi nues qui
vendaient, la nuit, dans le brouillard, des violettes aussi glacées
qu’elles; j’ai vu un grand carnaval de moribonds qui hurlaient en
cadence qu’ils voulaient s’amuser, s’amuser encore et toujours avant de
mourir. J’ai vu des machines volantes venir au-dessus des maisons et
lâcher sur elles des torpilles; j’ai vu des convois de blessés, à qui
chaque mouvement du train arrachait un hurlement de douleur. J’ai vu la
Tyrannie s’appeler Dévouement et l’Orgueil, Démence; l’Amour se nommer
Servitude, le Renoncement devenir Pleutrerie. Et je me suis souvenue
qu’ici, n’est-ce pas? chaque chose avait un seul nom qui était le plus
beau que l’on pût lui donner. Il n’y avait donc pas une vérité unique;
il y en avait une ici et il y en a une là-bas.
--Dans le rayonnement seul de la poésie, tout s’accomplit; partout
ailleurs, la corruption s’empare des choses et fausse leur sens. Mais
qui de nous deux est restée soi-même, ma sœur, toi où moi?
La lumière qui venait du salon était moins éclatante; le jour retournait
à la mer où l’attendaient des sirènes qui le berceraient et
l’endormiraient. Quelqu’un chanta en passant sur la terrasse, j’entendis
une vieille complainte:
La source qui ne coule plus
Aux innocents rend la jeunesse.
Où sont les jours que j’ai vécus?
O sources qui ne coulez plus,
Vous seules nous versiez l’ivresse!
Où sont les Paradis perdus?...
La voix joyeuse s’éloigna, l’ombre venait, douce et respectueuse comme
une sœur de charité; de temps en temps, un meuble craquait dans le
silence qui s’insinuait autour de nous. A mesure que s’était déroulé le
dialogue des deux sœurs, il m’avait semblé que la petite Béatrice
devenait plus dorée et plus lumineuse, tandis que sa sœur se faisait
grise, pâle, transparente.
--Ma sœur, j’ai pitié de toi, dit Béatrice, en entourant de ses bras
frêles celle qui revenait de la vie.
--Ah! dit l’autre d’une voix sourde, malheur à vous qui n’avez pas pitié
de ceux qui vivent! Mais toi, Béatrice, qui t’a donné le pouvoir de
demeurer ici?
--Je n’ai pas de nom, je me tiens là d’où nul ne me peut chasser, je
suis auprès de ceux qui attendent, j’échappe à tous pour être à tous.
Mais qui a besoin de moi? Toi-même, tu m’as quittée!
Mme Succombe réfléchissait.
--Oui, tu as raison, j’aurais dû rester ici, mais comprends-moi,
Béatrice, tu avais les mains pleines de dons, et de dons royaux, mais tu
les possédais sans les connaître. Comme un enfant, tu aurais laissé
échapper un paradisier aux voiles d’argent pour courir à un oiseau
mécanique. Ce qui n’a pas traversé le feu de l’expérience n’a pas de
prix. La poésie elle-même qui est la vie la plus haute doit être vécue,
et non rêvée. L’imagination est reine d’un monde, mais d’un monde où
l’on n’entre pas; on ne se désaltère pas à un jet d’eau...
Froissée de ces paroles, Béatrice frappa les dalles de son pied furtif
et se dirigea vers le fond de la chambre:
--Eh bien, eh bien, cria-t-elle courroucée, que me rapportes-tu de ton
voyage?
Alors l’autre Béatrice, celle qui avait aimé, souffert et pleuré, me
regarda et, me désignant à sa sœur, elle lui dit:
--Une amitié.
Chamblandes-Lausanne, 12 septembre 1924.
Palais-Royal, paris, 2 janvier 1926.