Quelques jours après, je fis le rêve suivant, à cette heure nocturne où
nous entrons plus profondément dans la voie du sommeil et où nos songes
sont à la fois plus intenses et plus inexplicables.
Je me trouvais, vers la fin du jour,--d’un jour dont je gardais le
souvenir confus qu’il avait été particulièrement oppressant et
triste,--dans une ville inconnue. Son architecture était hardie,
fantastique et singulièrement belle. Sur la place centrale s’élevait une
sorte d’hôtel de ville qui n’était pas à l’échelle de la cité, et qui
développait autour de lui un vrai feu d’artifice de tourelles, de
clochetons et d’échauguettes. Il ne faisait ni jour ni nuit; c’était
cette demi-lumière des rêves qui vient de partout à la fois et qui n’est
ni ombre, ni clarté. Je m’aperçus tout à coup qu’Eudes Abeille était à
côté de moi et j’en éprouvai un grand attendrissement. Je savais qu’il
était mort et cependant je n’avais aucune surprise de le revoir.
--Eudes, lui dis-je, est-il vrai que vous soyez mort?
Il me pressa doucement la main.
--Je ne suis pas mort pour vous, dit-il, ni pour Béatrice, ni pour
Madeleine, mais je le suis pour tous les autres.
--Pourquoi êtes-vous mort? lui dis-je.
--J’avais un grand, très grand travail à faire ailleurs. On n’avait pas
besoin de moi ici, mon cher Simiane.
--Qui _on_?
Mais Eudes n’était plus avec moi, ni la ville aux clochetons, et dans un
ciel plus clair que tout à l’heure, passa assez haut une figure volante.
Elle était légèrement repliée sur elle-même, dans une cambrure détendue
et vêtue des couleurs italiennes. Sur sa tête, cette coiffure plate et
carrée que l’on voit aux Napolitaines des anciennes estampes. Elle
suivait le mouvement d’une grande flèche qui fût retombée avec lenteur.
Ce spectacle ne me surprit pas davantage que la présence d’Eudes, tout à
l’heure, à mon côté. Mais j’entendis un grand cri d’épouvante; la figure
volante, comme foudroyée, s’abattit au fond d’une gorge où roulait un
torrent et que je dominais d’un pont assez élevé pour que j’en eusse une
sensation très pénible de vertige.
Saisi d’une peur indescriptible, je me mis à courir et franchis en une
seconde l’énorme distance qui me séparait du lieu de la chute. Je
reconnus Béatrice, couchée sur des rochers luisants, un peu de sang
écumant aux coins de sa bouche, et qui râlait.
--Tu ne m’as pas attendue, me dit-elle. Eudes m’avait bien dit que tu ne
m’attendrais pas. Pourquoi ne m’as-tu pas aimée?
Je ne pouvais lui répondre. Béatrice me tendit sa main et comme je m’en
emparais, je m’aperçus que nous n’étions plus au fond de cette gorge
sauvage, mais dans une sorte de grand bazar où des étagères portaient
mille objets charmants et baroques que j’avais un désir très vif
d’acheter. Tout ce que j’avais désiré se trouvait réuni là: génies en
verre filé, automates qui récitaient des sermons en plusieurs langues,
papillons sous verre, grands comme des éperviers et chamarrés de
couleurs plus rares encore et plus extraordinaires que ceux des
Tropiques, étoffes givrées, légères comme des toiles d’araignées,
méduses en cristal de roche, animaux fabuleux, faits dans des matières
inconnues, ivoires taillés dont chacun représentait le vers d’un poète
(je ne peux expliquer comment je devinai cela, mais cette transformation
me parut aussi évidente que la présence d’un rayon sur un banc de pierre
ou de la pluie dans un jardin).
--On obtient tout cela quand on croit en moi, dit Béatrice.
Ce bazar obscur et profond me donnait une joie dont je ne me lassais
pas. A tout moment, je touchai un bibelot merveilleux et j’en demandai
le prix. Le marchand que je n’avais pas vu d’abord avait un turban et
des boucles d’oreilles; tandis que je le regardais, il devint Frédéric
Anthelme.
--Tout appartient à Béatrice, me dit-il.
Nous étions à Saint-Henri, ou plutôt, je savais que c’était Saint-Henri
par un effet de l’intuition, mais je ne le reconnaissais pas. Un jardin
admirable s’étendait devant moi, composé de grands bassins qui se
suivaient régulièrement et qu’encadraient des arbres inconnus: arbres de
toutes les couleurs, mais surtout de blancs et de gris-perle. Les troncs
qui les soutenaient avaient la consistance et la transparence de l’eau;
entre les feuilles circulaient de longs remous faits de brouillards et
d’oiseaux. Je compris que ce n’était pas des arbres, mais des femmes qui
dansaient, mêlées à des jets d’eau; et tout ce domaine, baigné de
vapeurs, traversé de robes et de fontaines, surmonté par des terrasses
de calcédoine, me parut la chose la plus belle que l’on pût voir.
D’ailleurs, tout se transformait très vite sous mes yeux: je fixais un
parterre de paons et je voyais bondir une panthère, je cueillais une
rose et j’avais à la main une écharpe de feu, je regardais fuir un
serpent et mes pieds s’empêtraient dans une incompréhensible chevelure
d’argent.
--Reconnais-tu ton enfance? me dit Béatrice.
Et elle posa ses lèvres sur les miennes. J’éprouvai une volupté si
extraordinaire que je crus m’évanouir. Comme si ce baiser avait
transformé ma substance, je commençai de bondir sur place et de plus en
plus haut. A chaque saut, je devenais plus léger et quand je
redescendais sur le sol, mon vol plané avait une douceur infinie, chaque
chute étant comme une suspension de la vie. Je pris enfin un dernier
élan; j’avais perdu toute pondérabilité, je nageais en plein azur. Ce
fut ainsi que je me réveillai. J’éprouvais un tel bonheur que je refusai
de reprendre contact avec le réel et que je prolongeai volontairement
cet état de communion à demi consciente avec le mystère. Mais, peu à
peu, les grandes lignes de ce songe s’effacèrent; peu à peu cette
impression d’enchantement disparut, et je retrouvai enfin mon
dépouillement initial.
J’avais appris cependant au cours de cette nuit que l’influence de
Béatrice continuerait désormais à veiller sur moi et qu’il ne tenait
qu’à mon esprit de la conserver indéfiniment.
X
Donc, pendant plusieurs mois, ma vie conserva cet intérêt qu’elle avait
toujours quand elle obéissait à Béatrice.
* * * * *
Je recommençai à travers le monde ce long voyage ébauché autrefois et
abandonné depuis par découragement. De nouveau, la curiosité l’emportait
sur l’inertie, le goût de l’imagination sur la saturation du réel. Il y
avait dans l’univers des groupements d’êtres, des groupements d’idées et
d’émotion qui me rappelaient la maison enchantée de Saint-Henri; je
m’attachai à les découvrir, à les reconnaître. J’avais perdu Béatrice,
mais je retrouvais souvent son atmosphère; elle était comme ces musiques
des nuits d’automne que l’on soupçonne même quand le vent se tait, quand
les feuilles font silence, et qui pénètrent à travers les fenêtres comme
une fumée et dans les âmes comme un pressentiment.
Jeanne s’étonnait de mon changement. Je ne faisais plus de patiences, je
ne perdais plus la mienne; je ne croyais plus à ses coupons, à ses
comédiens, à ses relations, à ses thés. Je la laissais se débattre dans
son chaos absurde et je ne l’y suivais pas, même pour l’en chasser. Deux
ou trois fois, elle fit allusion à l’apparition et à la disparition de
cette jeune fille bizarre qui m’avait voulu voir et n’avait pas reparu.
Je fis semblant de ne pas comprendre. Je retrouvais des sentiments qui
m’étaient chers, des paysages qui me reposaient; j’abandonnais Jeanne à
sa méticuleuse négligence, j’eus des amis qu’elle ignora. Je cherchai
tous ceux qui semblaient avoir gardé conscience des vestiges des pas
divins; je les aidais à débrouiller en eux des pistes immortelles. En
tout homme, en toute femme, sommeille une Psyché; c’était elle que je
poursuivais. Je laissais couler la cire brûlante sur l’épaule nue, et
souvent je me brûlais les doigts, mais quelquefois la souffrance
éveillait la belle dormeuse, les paupières inertes se soulevaient sur
des yeux couleur d’horizon. Alors, dans une existence toute faite
d’ennui et de médiocrité, j’écoutais soudain se former les souhaits les
plus miraculeux, naître d’étranges aspirations; alors chacun reprenait
conscience du Paradis perdu, et je ne savais plus si le dialogue avec le
Serpent ne constituait pas au demeurant la dernière ressource de l’âme
pour échapper à sa fatalité et pour se glisser de nouveau derrière ce
témoin de la faute, vers le mirage de la terre dont il l’avait chassée.
*
* *
Une nuit, il m’arriva une aventure.
* * * * *
J’aimais à me promener sur le bord même de la Seine, passant sous ces
ponts que Méryon a ouverts sur une nuit de cauchemar, errant dans ce
monde souterrain d’où l’on voit Paris de bas en haut, avec ses façades
lumineuses, tout au sommet d’un énorme mur noir: paysage unique qui
m’emportait au delà de moi-même. Un escalier à pic m’avait conduit à ces
catacombes fluviales, mais comme je suivais une rive étroite, je vis, à
demi cachée dans un angle gluant, une forme accroupie et secouée parfois
d’un long frisson. Je distinguai une femme, tête nue, et qui me parut
jeune. Je ne sais pourquoi j’eus le sentiment de la tentation qui
l’assiégeait. Je simulai la démarche incertaine d’un ivrogne pour ne pas
attirer son attention,--car dans l’univers d’en bas les règles sont
renversées,--et je finis par échouer tout près d’elle. Elle ne m’avait
d’ailleurs remarqué en rien et je pus l’observer sans attirer son
attention. Bientôt elle se leva; elle allait et venait le long de l’eau
compacte et chaque minute augmentait ses frissons et son inquiétude.
Elle s’arrêta soudain; elle se pencha en avant.
Je m’élançai de ma fausse retraite, la saisis par le bras. Elle se
retourna; je vis de tout près un visage jeune et ravagé, fiévreux et
presque beau. Elle était en chemise, sous un grand manteau noir. Je me
demandai une seconde si elle était folle ou désespérée.
--Il ne faut pas mourir, lui dis-je.
Elle ne répondit pas, elle baissait la tête comme une bête qu’on veut
assommer.
--Venez, lui dis-je, suivez-moi.
Elle ne m’opposa pas de résistance. Je ne savais que faire. Je ne
pouvais pas la ramener ainsi chez moi. Elle serrait son manteau sur elle
pour cacher ses jambes nues. Elle était en pantoufles.
--Où habitez-vous?
Elle hocha la tête avec désespoir. Je la pris par la main et je la
conduisis dans un hôtel des environs. Je fis allumer un grand feu dans
la cheminée, car elle était gelée. Elle s’assit devant le foyer et
entr’ouvrit son manteau pour tendre ses jambes à la flamme. On monta un
souper: elle mourait de faim. A mesure qu’elle mangeait, la chaleur et
les couleurs lui revinrent; quelques gouttes de vin achevèrent de la
ranimer. Je lui pris les mains et je l’adjurai de me dire la cause de
son chagrin. Mais elle ne voulut rien avouer.
--Laissons cela, dit-elle, je serais morte sans vous. Je ne vous ai
aucune reconnaissance, mais je ne regrette pas de vivre.
--Nous avons tous d’affreuses chimères qui nous emportent. Promettez-moi
de ne pas recommencer.
--Je pourrais aussi bien vous promettre de ne plus avoir la grippe!
Je me tenais tout près d’elle, respirant cette senteur de bouquet vivant
qui sortait de ses membres frais. Je n’avais jamais été aussi près de
l’amour, non seulement parce que cette femme était jeune et presque
belle, mais surtout parce qu’elle avait été près de la mort, qu’elle
avait vécu dans son halo et que c’était à la mort que je l’avais
arrachée. Je devais faire plus encore pour la rattacher à la vie, pour
lui donner une raison d’exister. Cette raison pouvait-elle être
autrement qu’animale? Quand l’esprit est malade, ce n’est plus par lui
que l’on se relie au monde, mais par les sens. Je voyais devant moi,--du
moins je le supposais et rien ne me permet de croire aujourd’hui que je
me sois trempé,--je voyais devant moi, dis-je, une femme qui avait vécu
uniquement par son imagination et pour son imagination; aucun contrôle,
aucune mesure n’avaient paralysé chez elle ce démon intérieur qui est le
plus véhément de tous quand aucune expérience ne s’oppose à lui. Je
l’admirais et je la respectais. Mais elle m’effrayait. Tout ce que
j’avais deviné confusément à travers tant d’années de restriction, je le
voyais soudain se réaliser devant moi; et cette réalisation avait pris
la forme d’une femme jeune encore et bouleversée, qui se penchait
au-dessus d’une eau nocturne.