MESSIEURS,

Je suis en cette cause pour Gerofflette-Perronelle Minette, veuve de

Rominagrobis Mitoulet, ancien syndic de la communauté des Miaulans,

chevalier de l'ordre des Gouttières, généralissime de l'armée des

Chats, demanderesse, accusatrice;

Contre _Boscot Polichinel, marchant de mort-aux-rats, défendeur,

accusé_.

Ma cause, Messieurs, est d'autant plus importante, qu'il s'agit non

seulement de la vie de cette pauvre dame Chatte, ma partie, et de

celle de six petits chatons, orphelins, ses enfants, issus du plus

noble sang de la race des chats, mais encore de la tranquillité de la

France, de l'Europe entière; que dis-je? de tout l'Univers, que le

malheureux Polichinel a troublé par des crimes effroyables.

Un des plus graves, et qui trouble le plus la société, est qu'il a tué

et assassiné, dans cette ville, le jour de Carême-prenant de l'année

mil sept cent je ne sais combien, le fameux Mitoulet, mari de celle

pour qui je parle, le plus fidèle sujet, le plus intelligent et le

plus valeureux capitaine qui ait jamais paru dans les armées des

chats; un chat, Messieurs, qui, comme le plus habile politique de la

nation chatonne, avoit plusieurs fois été élu pour deputé vers les

alliés, quand il s'agissoit d'y négocier quelque affaire importante

pour la conservation de sa République, et qui, par surcroît de

dignité, avoit passé par toutes les principales charges de la

communauté des chats, et exercé, avec un jugement dont il se voit peu

d'exemples, la marguillerie dans leurs assemblées nocturnes, je veux

dire dans les sabats. Et pour comble de cruauté, et non content

d'avoir massacré le mari de celle pour qui je parle, il a encore

arraché les ongles de ma partie.

Si l'on mesure la punition du coupable à la qualité de la personne

envers laquelle le crime a été commis, après ce que je viens d'avoir

l'honneur de produire aux yeux de la Cour, il me paroît douteux qu'on

puisse inventer un supplice assez affreux pour cet accusé.

Eh! quel motif a porté cet infâme meurtrier à massacrer ce héros, ou,

pour mieux dire, à désoler cette famille entière? Vous ne le croiriez

pas, Messieurs: le plus vil intérêt. Cet opérateur, cet empirique, en

un mot ce marchand de mort-aux-rats, ne s'est porté à cet assassinat

que pour mieux parvenir à débiter sa drogue. Le fameux Mitoulet étoit

l'ennemi juré des rats; autant il en trouvoit, autant étoient-ils

croqués par sa dent meurtrière. Mitoulet étoit le rempart le plus

assuré de cette ville; il nuisoit par là au commerce et à la

réputation de Polichinel. Personne n'étoit curieux d'acheter de la

mort-aux-rats: Mitoulet suffisoit pour les détruire.

Voilà, Messieurs, voilà la source et la cause de la haine de

Polichinel: il regarda cet illustre défenseur comme son plus mortel

ennemi; Polichinel périssoit si Mitoulet conservoit des jours

précieux. Il ne lui en fallut pas davantage pour l'engager à commettre

le plus grand de tous les crimes, en portant ses mains hardies sur la

personne de Mitoulet.

Eh! que deviendra la société, s'il est ainsi permis de massacrer ses

plus grands bienfaiteurs, et si notre interêt nous engage à donner la

mort à tous ceux qui peuvent nous nuire?

Marchands, puisque la notable race des chats est éteinte, qui mettra

désormais vos marchandises à couvert de la morsure des rats?

Soldats! qui veillera à la conservation de la bourre et de la mèche

de vos mousquetons?

Et vous, dames si bien parées! qui les empêchera de ronger vos habits

magnifiques, vos blondes, et d'insulter même jusqu'à votre visage, en

y léchant le lard dont vous empruntez vos teints fleuris[248] et vos

grâces artificielles?

[Note 248: Le Gorgibus des _Précieuses ridicules_ reproche à ses

filles la grande quantité de lard dont elles faisoient un usage

pareil; et un siècle après, on le sait, le maréchal de Richelieu

demandoit au même procédé les apparences de son éternelle jeunesse.]

Avocats, procureurs, greffiers, tabellions, huissiers, sergens, en un

mot tout ce que la chicane a de plus formidable! que ne devez-vous pas

craindre pour vos papiers?

Ce n'est là, Messieurs, qu'une légère partie de tous les maux que va

causer la mort du fameux Mitoulet.

Au premier bruit de cet assassinat, tous les chats sont accourus. Que

de miaulemens! que de regrets! que de plaintes! que de gémissemens! On

perdoit en lui un vaillant capitaine, l'espoir de sa nation, plus

grand encore par les rares qualités du coeur et de l'esprit que par

ses talens. Lion dans les combats, mais modeste après la victoire;

libéral, désintéressé; pour tout dire enfin, entièrement dévoué aux

intérêts de sa patrie, chacun le pleura comme un ami, un protecteur et

un père.

Mais quelle fut la désolation de dame Minette, ma partie? Bien moins

sensible au supplice que ce malheureux lui avoit fait subir qu'à la

perte qu'elle venoit de faire, représentez-vous, Messieurs, ce que la

douleur a de plus amer, et à peine vous formerez-vous un tableau de sa

triste situation.

_............... Quis, talia fando,

Mirmidonum, Dolopumve, aut duri miles Ulixei,

Temperet a lacrimis!_

Il ne revenoit jamais que chargé des dépouilles de ses ennemis; ses

premiers regards se tournoient toujours vers Minette, sa chère épouse;

il lui miauloit amoureusement, il la léchoit avec délectation, il lui

faisoit patte de velours. Elle, à son tour, recevoit ce vainqueur dans

ses pattes: il confondoit ses lauriers dans les tendres caresses de sa

moitié. Peu semblable à ces héros qui se croyent tout permis, Mitoulet

étoit fidèle à son épouse. Aux vertus d'un grand chat il joignoit

encore celle d'un chat de bien.

Qu'allez-vous devenir, Minette infortunée? Veuve de cet Hector[249],

vous allez essuyer le sort de la malheureuse Andromaque: vos fils sont

autant d'Astianax qui éprouveront le sort du fils de ce héros troyen.

Polichinel est pire pour eux que tous les Grecs ensemble: c'est un

Ulisse, un Pyrrhus acharné à leur ruine; ils ressembleroient à leur

père, il les massacrera également.

[Note 249: Voyez l'_Illiade_ d'Homère. (_Note de l'auteur._)]

............... Venez, famille désolée;

Venez, pauvres enfans devenus orphelins,

Venez faire parler vos esprits enfantins;

Oüi, Messieurs, vous voyez ici notre misère:

Nous sommes orphelins[250].....

[Note 250: _Les Plaideurs_, acte III, scène avant-dernière.]

Qui ne seroit touché de l'état pitoyable où ils sont réduits!... C'est

à vous, Messieurs, à les vanger et leur mère. La mort d'un père et

d'un époux crie et demande justice. Faut-il laisser un semblable

forfait impuni? Polichinel mérite les tourmens les plus inouïs. Après

ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, pourroit-il échapper à

la rigueur de vos jugemens? L'intérêt particulier de mes parties,

l'intérêt public, tout se lie et se joint contre cet infâme meurtrier

pour qu'il subisse la peine due à ses crimes.

Ne croyez pas, en l'épargnant, de laisser un ennemi aux rats: sa

drogue n'est que celle d'un opérateur, plus nuisible, plus dangereuse

qu'utile; les fils de Mitoulet, bientôt devenus grands, feront revivre

leur père et rendront à l'univers sa tranquillité.

Je conclus, Messieurs, à ce qu'il plaise à la Cour déclarer ledit

Polichinel düement atteint et convaincu du meurtre commis en la

personne de messire Rominagrobis Mitoulet, et, pour réparation de ce

crime, ordonner que son enseigne sera dépendüe et lui y être pendu à

la place; déclarer ses biens acquis et confisqués au profit de la

veuve et de ses fils, avec tous dépens, dommages et intérêts, et, en

cas de récidive, le condamner aux galères.

Leu et approuvé par moi, censeur pour la police, ce

29 août 1743.

_Vu l'approbation, permis d'imprimer. A Paris,

ce 2 septembre 1743._

Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 49 / 61 题