M. R. DE VOYER DARGENSON.

* * * * *

_La prinse et deffaicte du capitaine Guillery, qui a été pris

avec 62 volleurs de ses compagnons, qui ont estez roués en la

ville de La Rochelle le vingt-cinquiesme de novembre 1608; avec

la complainte qu'il a faict avant que mourir._

_Paris, jouxte la coppie imprimée à La Rochelle par les heritiers

de Jerosme Hautain, 1609._

In-8º[193].

[Note 193: Cette pièce est l'une des plus curieuses, et pourtant

des moins connues qui aient été faites sur le bandit

saintongeois. Elle complète pour plusieurs détails, et rectifie,

pour plusieurs autres, le petit livret qui, pendant plus de deux

siècles, en popularisa l'histoire, et le même dont un érudit de

Niort, M. Fillon, a donné en 1848 une édition annotée, sous ce

titre, qui ne change presque rien à l'ancien: _Histoire véridique

des grandes et exécrables voleries et subtilitez de Guillery,

depuis sa naissance jusqu'à la juste punition de ses crimes,

remise de nouveau en lumière_. Fontenay, imprimerie de Robuchon,

1848, in-8. A 50 exemplaires. Ce n'est, comme je l'ai dit, et

comme M. Fillon le déclare lui-même, qu'une réimpression de la

pièce dont je parlois, et qui, à cette même époque de 1848, avoit

encore à Épinal ses éditions populaires sous le titre de:

_Histoire de Guillery_, Pellerin, in-18, 22 pages (V. Nisard,

_Histoire des livres populaires ou de la Littérature du

colportage_, in-8, t. 1, p. 534). M. Fillon n'a ajouté qu'un

épisode, c'est «l'anecdote drôlatique du trésorier de

Saint-Michel-en-l'Herme, que la tradition, dit-il, a pris soin de

conserver.» Il s'est aussi servi, dit-il encore, de la relation

donnée par Fr. Rosset dans ses _Histoires tragiques_; mais

c'étoit sans doute pour n'en rien tirer de nouveau, car nous

avons lu ce récit, qui est la XIXe histoire du livre de Rosset

dans l'édition de Lyon, 1701, in-8º, p. 349, etc., et nous n'y

avons trouvé que la reproduction, mot pour mot, du livret

populaire. Collin de Plancy, dans ses _Anecdotes du XIXe siècle_,

Paris, 1821, in-8º, t. II, p. 267, avoit déjà donné un long

extrait de ce chapitre des _Histoires tragiques_, et l'auteur

d'un article du _Mercure de France_ traitant du même sujet,

reproduit par Merle dans l'_Esprit du Mercure_, etc., Paris,

1808, in-8, t. I, p. 27-29, l'avoit aussi suivi de tout point.

Quant à la pièce que nous donnons, et qui, je le répète, est si

bonne à lire après, l'autre, personne n'en a dit un mot. L'auteur

de l'article Guilleri, dans la _Biographie universelle_, et après

lui M. Fillon, la citent seulement, avec ce titre inexact: _Prise

et lamentation du capitaine Guilleri_, in-8.]

La malice piaffe pour un temps, et depuis que l'homme a faict alliance

avec l'ennemy de son salut, bronchant parmy les tenèbres de son

erreur, il ne cesse de courir à perte d'aleine jusques à ce qu'il se

trouve sur le bord du precipice, où, à la fin, l'autheur de ses

debauches le fait trebucher et en fait un joüet d'un funeste supplice

et le spectacle d'une piteuse tragédie. Il a ouvert la fosse (dit le

prophète) et l'a creusée, et est tombé en l'abisme qu'il a fait. Dieu

les laisse courir pour un peu, jusqu'à temps que le comble de leur

malice soit accompli; mais en fin, ne pouvant supporter la calamité

que ses boutefeux attisent parmy son peuple, vaincu par les cris de

ceux que la force a piteusement conversé en terre, il esveille les

flammes de sa colère et ouvre la main aux foudres de sa justice, pour

leur faire engloutir ces serviteurs du grand dragon sous les flots

d'une sevère punition, où il leur faict gouster le fiel de leur

malice.

Un Guillery, ou plustost un vray monstre à la nature, que l'enfer a

vomy du plus profond de ses abysmes, pour luy faire enfanter une

infinité de volleries et brigandages, s'en est toujours allé suyvant

sa brizée, jusques à ce qu'il s'est filé le cordeau qui luy pend sur

la teste, et a dejà attaché son frère sur le posteau d'un sevère

supplice, là où, pour toute la recompense de toutes meschancetez qu'il

a cruellement exercez envers plusieurs marchands, il a laissé la vie

sur une roüe parmy les tourmens et les bourreaux. Mais il faut

entendre les moyens par où il a esté acheminé à ce pas, et marquer icy

en passant quelques traits de sa malice, bien qu'elle se soit assez

fait cognoistre par toute la France au bruit qui a remply les oreilles

d'un chacun.

Ce Guillery estoit d'une grand maison de Bretaigne, dont je tairay le

nom de peur d'offencer quelqu'un[194], et a monstré assez clairement

parmy le feu de nos guerres civiles qu'il estoit homme resolu et de

courage, de façon que, s'amusant plustost à remuer le fer parmy le

gros des ennemis, où sa valeur le conduisoit, que au pillage, comme

font coustumierement les ames casanières, ses esperances l'ont trompé

à fin, qui luy promettoient un orage perpetuel en nos fureurs civiles,

et pensoit tien que, pourveu que la guerre peut tousjours escumer ses

bouillons, rien ne luy manqueroit, veu mesmes qu'il estoit fort

affectionné de feu monsieur le duc de Mercure[195] à cause de sa

vaillance; mais quoy! il y a des revolutions ordinaires au cours des

affaires humaines que la providence de l'homme ne peut penetrer, et,

lorsqu'il pense tenir le feste de ce qu'il pretendoit, il ne faut

qu'un tourbillon de la fortune pour la raser au bas de sa roüe, où

elle lui fait sentir les effects d'inconstance.

[Note 194: Le nom véritable du chef de bande ne se trouve pas

davantage dans le livret réimprimé par M. Fillon; seulement une note

curieuse de cet érudit nous donne la raison du sobriquet qu'il prit.

Dans les légendes poitevines, saintongeoises et vendéennes, il

existoit, bien avant le temps de Guillery, un type de chasseur ou de

brigand nocturne connu sous le nom, presque semblable, de Guallery. On

appeloit _Chasse Guallery_ ses courses dans les bois, après lesquelles

on trouvoit toujours quelque cadavre au fond des taillis. Plusieurs

ballades furent faites sur Guallery et sa chasse. M. Fillon (p. 27-30)

en cite une qu'il entendit chanter à Saint-Cyr en Talmondois, et dans

laquelle Guallery, déjà moins redouté, est mis en scène, non pas tant

comme un chasseur d'hommes que comme un dépisteur habile de lièvres et

de perdrix. Son nom, toutefois, au commencement du dix-septième

siècle, devoit avoir encore gardé tout son sinistre caractère, et il

n'est pas étonnant que le noble Breton, se faisant bandit, voulût en

prendre un qui le rappelât, et se donnât celui de _Guilleri_. Il en

résulta entre les deux personnages une confusion inévitable, et dans

laquelle on est surtout tombé au sujet de la chanson si populaire

encore, surtout en Saintonge, avec ce refrain: _Toto carabo, compère

Guilleri_. On pense qu'il s'agit de Guilleri le brigand; mais M.

Fillon prouve fort bien qu'il doit être question de Guallery le

chasseur fantastique, puisque trente ans avant l'arrivée du bandit

dans le Bas-Poitou, on avoit imprimé une plaquette anonyme intitulée:

_Le vray pourtraict du Huguenot_, MDLXXIX, petit in-8, 12 pages, où se

trouve, page 7, cette allusion à l'un des épisodes de la chanson:

«Comme Guallery, ils se casseront la jambe, si mieux n'aiment le

col.»]

[Note 195: Le duc de Mercoeur, qui commandoit en Bretagne, et le

dernier qui tint pour la Ligue. «En ce temps-là, lit-on dans le livret

publié par M. Fillon (p. 7), le duc de Mercoeur tenoit encore la

Bretagne, et avoit amassé autour de lui force gens de toute sorte.

Guillery s'alla enrôler sous ses étendards, où il ne fut pas

long-temps sans conquérir réputation.»]

Ainsi Guillery, se voyant demeuré à sec par le calme de la paix, qui

fit incontinent rassoir les vagues de la tourmente, et ses esperances

esvanoüies avec les brouillards de la guerre, se laisse gaigner au

desespoir, qui luy fait prendre les bois, et, laissant abastardir la

vigueur de son courage et rouiller ses conceptions guerrières à faute

de moyens et d'exercice où il se peut tenir en haleine, il advance sa

main meurtrière sur le passant et ses desirs au pillage; de ses moyens

et d'un genereux Theseus, il se transforme en un Scyni[196] monstrueux

et ravisseur. Voilà comme les esprits les plus eslevez se laissent

quelquefois aller en cendre, et mesme les âmes les plus asseurées sur

le pied de la vertu se laissent une fois brider au vice, ou sont

celles qui despeignent plus au vif l'enormité de leur malice.

[Note 196: Scinis, le brigand tué par Thésée.]

Luy donc estant robuste et fort redouté, ne manque point d'estre suivy

de beaucoup de gens de sa sorte, qui attachent leur vie et leur

fortune au mesme hazard de la sienne, et entre autres de deux de ses

frères, qu'il attire à sa cordelle, et, ramassant aussi l'escume de

toute la haulte et basse Bretaigne, Poictou et autres circonvoisins

pays, il se trouve accompagné de plus de quatre cens hommes[197], tous

de fait, et qui ne respiroient autre chose que le carnage.

[Note 197: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il

n'est parlé d'abord que «d'une quarantaine des plus résolus mauvais

garçons», dont Guilleri se fait le chef.]

Estant donc ainsi rangé en un bois[198], où il dresse une puissante

forteresse, un jour il attend jusques environ sur le midy, couché sur

le ventre le long du grand chemin de Nantes[199], tant que à la fin il

passe un bon-homme, à qui il demande où il alloit, et ayant desjà bien

entendu qu'il alloit à Nantes, il feint aussy y vouloir aller. Se

mettant en chemin ensemble, demandoit au bon-homme qu'il alloit faire

à Nantes; luy respondit qu'il alloit solliciter un procez. Tu as donc

bien de l'argent? luy dit-il. L'autre s'excuse et dit qu'il n'en avoit

point, sinon sept ou huict souls pour son disner. Non ay-je point moy,

respondit-il; mais j'espère que Dieu nous en envoyera. Puis, estant

passé un peu plus oultre, et luy ayant encore demandé s'il n'avoit

point d'argent, et l'autre ayant dit que non: Or bien, dit-il, prions,

Dieu nous en envoyra. Et de ceste façon, tirant un petit manuel de sa

pochette, il se met à genoux et y fait mettre ce bon-homme avec luy,

puis il luy dist: Regarde s'il t'en est point venu. Il met la main en

sa pochette et dit que non. Tu ne pries donc point de bon coeur?

dit-il. L'autre s'excuse et dit que si faisoit; et disant cela il tire

cinq sols de sa pochette et le fait encores prier, et la seconde fois

en tire dix, puis quinze, et tousjours le bon-homme ne trouvoit rien.

Tu ne prie donc pas de bon coeur? dit-il, car il t'en viendroit aussi

bien qu'à moy. Il dit que si, tant qu'il pouvoit. Or, dit-il, alors tu

en as donc bien: car moy, qui ne prie guières de bon coeur, s'il m'en

est venu, à plus forte raison à toy aussi, et, partant, je le veux

voir. Et disant cela il se met à le fouiller, luy trouve quatre cens

escuz, en prend la moitié et le renvoyé avec le reste, luy disant:

Comment! tu me veux tromper, et ne me rien donner de ce que Dieu

t'envoye en ma compagnie, comme si je n'en devois avoir ma part!

[Note 198: Il avoit trois ou quatre retraites en Bas-Poitou, Bretagne

et Saintonge, les plus sûres dans les forêts de Machecoul, des

Essarts, de la Chastenerie. _Id._, p. 8.]

[Note 199: Dans le livret populaire, cette aventure forme le chapitre

3e, qui a pour titre: «_Comme il vola un paysan en lui faisant prier

Dieu._» Le récit est le même à peu près; seulement la scène ne se

passe pas sur la grande route de Nantes, mais sur «le grand chemin qui

va de Nantes à La Rochelle». Le bonhomme se rendoit à cette dernière

ville.]

Cela sont les moindres choses, et n'est rien au prix des chasteaux

forcés, où ils ont miserablement massacrez les pauvres seigneurs,

gentilshommes et damoiselles, emporté leurs moyens et mis leurs

maisons en desolation; et, entre autres, en ayant voulu forcer un

autre, S.-Hermine[200] et Mareul[201] ils furent descouverts par la

sentinelle qui y veilloit d'ordinaire, comme s'il eût été en temps de

guerre, pour la crainte qu'il avoit d'eux, et leur ayant ladite

sentinelle tiré un coup d'arquebuze, ils furent poursuiviz par le

seigneur du lieu, qui manda en diligence à quelques gentilshommes ses

voisins, et aux villages par là auprès, pour avoir des gens, et ayant

en peu de temps ramassez jusques à près de deux cens hommes, tant

d'uns que d'autres, il les attint auprès d'un bois à trois lieües de

là. Eux, estant jusques au nombre d'environ trente cuirasses, se

mettent en défense, et y eut quelques morts, tant d'un costé que

d'autre; mais le monde y abordant à la file de tous costez, comme pour

esteindre le brasier qui devoroit le repos de tout le pays, ils furent

contrains de se mettre en fuitte, laissans trois ou quatre de leurs

compaignons prisonniers, qui furent mis sur la roüe à Bessay[202], qui

est là auprès.

[Note 200: Le château de Saint-Hermine étoit la baronie de Jacques

Desnouches, chevalier, seigneur de la Tabarière, baron de

Saint-Hermine, mari de Anne de Mornay, fille de l'illustre Duplessis

Mornay. Fillon, _notes_.]

[Note 201: L'affaire du château de Mareuil est racontée, p. 12-13,

dans le livret publié par M. Fillon.]

[Note 202: Bessay, selon M. Fillon, appartenoit alors à Jonas de

Bessay, chevalier, baron de Saint-Hilaire, seigneur de la Voute de

Boisse, gouverneur de Talmond, mari de Louise Chasteigner, fille du

seigneur de Saint-Georges.]

Que diray-je davantage? ils prindrent un gentilhomme, grand seigneur

de là auprès, et après lui avoir bandé les yeux, ils le menèrent à

travers le bois jusques à leur forteresse[203], puis, estant là, ils

le desboucherent, luy monstrèrent tout là dedans force munitions, tant

de guerre que pour le vivre, avec un molin à bras et un four, des

petites pièces de campaigne, à force mousquets et arquebuses, picques,

grenades, petards et autres engins, tant pour l'offensive que pour la

deffensive, puis les autres fortifications des fossez à plein de cuve,

un pont-levis avec un ravelin enclos d'une palissade, et, pour dire en

un mot, il y remarqua tant de fortifications qu'il luy sembloit

imprenable; ils le menèrent aussi en une grande sale toute tapissée de

cuir d'Espagne qu'ils avoyent vollé en une navire le long de la

mer[204]. Mais ainsi que on le conduisoit, Guillery luy mit le

pistolet à la gorge, et luy fit jurer sur peine de la vie qu'il ne

leur seroit jamais contraire. Après cela, on luy presente le disner,

où il fut traité fort magnifiquement, et tout en vesselle d'argent, et

puis après s'estre bien promenez et bien discouru ensemble, on luy

reboucha la veüe, et le ramena-on jusques au bort du bois, d'où on le

renvoya.

[Note 203: C'étoit celle du bois des Essarts.]

[Note 204: Dans l'_Histoire de la vie et grandes voleries_, etc., il

est parlé de ce luxe de Guilleri et de ce «cuir d'Espagne volé sur

mer, près des Sables-d'Olonne, à la prise d'un vaisseau enlevé par ses

gens, qui exerçoient aussi la piraterie, et avoient alliance avec les

forbans de plusieurs pays.» Fillon, p. 13.]

Mais quoy? de s'ennuyer de leurs meschancetez et ne plus permettre

que ceste trame soit roulée plus avant, tout le monde murmure, et la

France ne peut plus supporter ceste peste sur le coeur sans la vomir;

ils s'enflamment tousjours de plus en plus, et se descouvrent

eux-mesmes, mettans certains escritaux par les chemins, par lesquels

ils decouvrent qu'ils vouloyent la vie de messieurs de la justice,

l'argent, le pillage et rençon des gentilshommes; rencontrent un

prevost, le chargent, prennent quelques uns de ses gens, et s'il ne se

fût sauvé de legereté, il eût tombé entre leurs mains[205]; de sorte

que personne ne pouvait trafiquer en toute la Bretagne ny le bas

Poitou, parce qu'il a un esprit familier, par lequel il se fait porter

par tout là où il veut en moins de rien, de façon qu'on le verra

quelquefois le matin auprès de Nantes, et le soir il sera autour de

Rouen et d'Orléans[206], et autres lieux semblables, s'accostans des

marchands comme s'il estoit aux foires, et puis quand il voist la

commodité il les destrousse, et leur oste tous leurs biens. La cour,

en estant advertie, mande à Monsieur de Parabole, gouverneur de

Niort, et à tous les officiers d'autour, qu'on mît diligence de les

attrapper. Ce qu'estant sceu, tous les prevosts s'assemblent jusqu'au

nombre de dix-huit ou vingt, conduicts par le grand prevost, avec

toute la communauté qu'ils assemblèrent incontinent de toutes parts,

jusques au nombre d'environ quatre mille cinq cens hommes, et de ce

pas s'en vont assiéger le bois où le gentilhomme qui avoit esté en

leur chasteau les mena, et courant de tous costez, ils trouvent à la

fin ceste forteresse en un petit vallon, entre force arbres qui la

couvroient fort bien de tous costez, de façon qu'à peine pouvoit-on la

descouvrir.

[Note 205: Guilleri fit souvent de ces mauvais partis aux prévôts. Il

y a deux chapitres à ce sujet dans l'_Histoire de la vie et grandes

voleries_...: savoir: _Comme Guilleri prit prisonniers les prévosts de

Niort et de La Rochelle.--Comme Guillery rencontra le prévost de

Fontenay avec ses archers_.]

[Note 206: Nous n'avons trouvé qu'ici ces détails sur les excursions

lointaines de Guilleri et de sa bande. Il est certain qu'ils furent

alors redoutables par toute la France, et qu'on les trouve nommés avec

les Rouget, Barbet, Grisons, et autres bandits qui désoloient le

royaume sur ses points les plus opposés.]

Ils estoient plusieurs prevosts avec quelques autres gens[207], et

avec quatre couleuvrines ils se mettent à les battre; la batterie dure

tout un jour, et ceux qui estoient dedans, environ trois cens, se

mettent en devoir de se defendre; mais à la fin Guillery, voyant qu'il

ne pouvoit tenir long-temps, sort de furie avec ses gens à la

desesperade, et, fendant la presse, bien monté et armé de toutes

pièces, passe outre avec quelques uns de ses gens qui estoient les

plus legerement et mieux montez[208]; et le reste, estant chargé de

près par soldats fort adroits aux armes, conduicts par bons

capitaines qui n'ignoroient pas toutes les ruses et stratagèmes dont

il falloit user pour avoir tels voleurs, car en fin finale, ils furent

prins avec le capitaine Guillery[209], qui fut accablé soubs la foule

qui les arresta, et tandis les autres passent outre à tirer vers la

mer, où ils trouvent une navire sur le bord, où ils ravagent et tuent

la plus part de ceux qui estoient dedans, puis ils se mettent sur la

mer où ils se sont encore mis à escumer et ont faict plusieurs

voleries.

[Note 207: M. de Parabère, gouverneur de Niort, commandoit l'attaque,

qui est ici racontée avec plus de détails que dans le livret de M.

Fillon.]

[Note 208: «... Guilleri, ne craignant ni Dieu ni diable, ayant

exhorté ses gens à la défense, sortit le premier, monté sur un cheval,

le pistolet en main, passa au travers les ennemis et se sauva.»]

[Note 209: C'est le frère du grand Guillery, dont il est parlé au

commencement de cette pièce. Quant à lui, il s'est sauvé, comme nous

venons de le voir; d'après l'_Histoire de la vie et grandes

voleries.._, il s'en va dans les environs de Bordeaux, y vit quatre

années environ en riche gentilhomme, puis, découvert par un marchand

qu'il avoit autrefois volé, il est pris et rompu sur la place publique

de La Rochelle.]

Estant donc le capitaine Guillery demeuré pris avec environ quatre

vingt de ses gens, il est mené à Saintes, où son procez luy fut faict

dès le lendemain, et luy condamné à la rouë avec tous ses complices,

qui furent rouez en plusieurs lieux, pour donner exemple; mais lui fut

exécuté à la Rochelle, où estant sur l'eschaffaut, d'un visage rassis

et d'une contenance qui marquoit bien son assurance, sans aucun

effroy, il arrache ces pitoyables paroles du milieu de ses remors

qu'il pousse dehors, en presence de toute l'assistance, qui estoit

composée d'une infinité de personnes qui accouroient de toutes parts à

ce spectacle.

«Je pense qu'il n'y a personne de vous autres, Messieurs, qui ne soit

icy pour contenter ses desirs en la peine qu'on dedie à mon supplice;

mais quand on aura mis en la balance tout le faict de mon destin, vous

donnerez plus tôst des larmes à ma fortune, que vos desirs à

l'accomplissement de ceste miserable prophetie de ma defaite. Il est

vray, cest eschaffaut odieux, et que mes mesfaits ont estez les degrez

par lesquels je me suis porté; mais quoy! ç'a esté un coup à qui je ne

pouvois gauchir, et un passage qu'il me failloit traverser. Il y a ici

beaucoup de gens qui sçavent la maison d'où je suis sorti, laquelle

doit à ce jour avoir une si ignominieuse tache estre attachée à la

memoire de postérité qui ternira son renom au souvenir de la faute.»

Et disant ces mots, les larmes luy commencèrent à couler le long des

joües; puis, se tournant de l'autre costé:

«Et combien, Messieurs, il n'est pas incompatible qu'il ne puisse

sortir un mauvais fruict d'une bonne semence, selon le champ où sera

semé, qui le corrompt quelquefois, ou la constellation des astres, qui

luy sera contraire; de façon que, quand vous blasmerez ma fortune et

celle de mes compaignons, je vous prie, et mes larmes vous y convient,

de jeter les yeux de vostre memoire sur mes ayeuls, qui n'ont jamais

veu courir des ombrages si odieux que cela sur leur reputation, et

dont les vertus ne me doivent presager que de merveille; mais-quoi!

les meilleurs naturels peuvent estre corrompus comme le mien, qui, se

laissant flatter aux persuasions de mon frère, que le desespoir avoit

envelopé en ses toilles, s'est laissé emporter à ses desbauches, qui

me font aujourd'huy dresser les cheveux à la contemplation de ma

faute, et, d'une main odieuse, me presentant ceste coupe funeste qu'il

faut que j'avalle quand le malheur me range à ses loix. J'ai jette

incontinent les yeux sur ce que le presage de ma fortune me presentoit

tout au long; mais ma fragilité, qui ne faisoit en sorte de penetrer

si avant, m'a toujours empêché de voir la fin; je me suis trouvé sur

le dernier saut de ma defaicte, où il faut que la peine que l'on

prepare à mon corps satisface pour les forfaicts que j'ai commis.» Il

faict une petite pose, puis, tirant un grand soupir, il dit encore:

«Je vous puis bien asseurer que la mort qu'il me faut endurer tout

maintenant ne me fasche point, puisqu'il nous faut tous passer ce

passage; mais il n'y a que le chemin par où il faut que je le

franchisse qui me soit fascheux, avec le blasme qui en doit courir sur

mes parens, et les presages qui menacent encore mes frères de frapper

au mesme caillou. Je prie Dieu qu'il leur ouvre les yeux pour les

appeller à penitence et leur faire changer le train de leur vie, afin

que, se retirant, ils puissent atteindre à une fin heureuse. Et vous

autres, Messieurs, consolez mes parens, leur remonstrant que, si à ce

aujourd'huy la fortune fait courir ce nauffrage sur leur memoire, ils

en doivent combattre la douleur par la souvenance des vertus signalez

de nos ayeux, et que, quand la memoire de nos desbauches leur

travaillera l'esprit, ils nous restranchent du nombre de leur famille

et imaginent comme si nous n'avions point esté.

«Cest oubly essuyra la playe de leur douleur, et ne laisseront pas de

suivre le chemin que nos ayeux leur ont tracé. Et vous autres,

Messieurs, je vous conjure d'avoir compassion de ma fortune et de

prier pour mon ame, afin qu'il plaise à nostre Sauveur ne vouloir

point avoir esgard à mes fautes, et que, puis qu'il me faut icy servir

d'exemple, brider le courage de ceux qui se voudroient attacher aux

desordres où me suis enveloppé, il luy plaise vouloir ouvrir la porte

de son paradis à mon ame.»

Il se tourne vers ses compaignons, et, après les avoir encouragés de

se monstrer constans à ce passage, il prie le bourreau de l'expedier

le plus diligemment qu'il luy sera possible; et, ayant recommandé son

ame à Dieu, il s'estend sur l'eschaffaut, où il endura la mort d'une

constance, nompareille, jusqu'à ce que il rendit l'ame. Dieu veuille

qu'elle soit entre ses mains! Ainsi soit-il.

C'est verité; j'ay desservy

Une mort encor plus cruelle;

Car le peché que j'ay commi

Merite bien, mort eternelle.

Après mal-heur (helas!) à la fin bousche

Le vil conduit d'une maligne bouche,

Et le mechant en horreur obstiné

Par un gibet est aussy ruiné.

* * * * *

_Le bruit qui court de l'espousée._

Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 41 / 61 题