BOURDIN.]

* * * * *

_Combat de Cyrano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout

du Pont-Neuf._

_A Paris, chez Maurice Rebuffe le jeune, imprimeur-libraire, rue

Dauphine, au Grand Jurisconsulte. 1704._

_Avec permission_[185].

In-8º.

[Note 185: Ce livret a été publié plusieurs fois, et n'en est pas

pour cela moins rare: c'est ce qui nous engage à le donner ici.

M. Ch. Magnin pense que la première édition, devenue tout à fait

introuvable, dut suivre de près la mort de Cyrano de Bergerac,

arrivée en 1655. (_Hist. des marionnettes_. Paris, 1852, in-8º,

p. 136.) En 1704, il en parut une autre, celle-là même dont nous

suivons le texte, d'après l'exemplaire qui a appartenu à Ch.

Nodier, et que M. Le Roux de Lincy, son possesseur actuel, a bien

voulu nous communiquer. M. Ch. Magnin parle d'une troisième

édition, donnée en 1707, et d'une autre parue de nos jours, aussi

d'après celle de 1704.]

* * * * *

_Epitre à Cirano de Bergerac._

Sur tout animal qui respire,

Le ris est propre à l'homme; il n'appartient qu'à luy:

Donc on ne peut luy deffendre de rire,

Et moins encor de faire rire autruy.

Un auteur est maître aujourd'huy

De nous parler en Heraclite;

Moi, qui ne connois point la tristesse et l'ennuy,

Je pretens m'eriger en petit Democrite.

Pour mon seul divertissement,

Et sans craindre aucune censure,

Je veux, cher Bergerac, conter fidellement

Ta facetieuse avanture;

Mais, pour le faire plaisamment,

Infuse-moy dans ce moment

Quatre onces d'esprit vif, cinq dragmes de manie,

Dix grains de folatre genie,

Et tu vas voir, feu Bergerac,

Que mon affaire est dans le sac.

Ma foy, je sens dejà que ton esprit m'inspire,

Je sens qu'il me force de dire

Ce que de ton vivant tu souhaitois ecrire.

Sans ta mort, dont je suis faché,

Tu nous aurois peint Brioché,

Son singe, ses marionnettes,

Et chanté là-dessus cent plaisantes sornettes;

Mais, puisque ton esprit s'est infusé chez moy,

L'ouvrage que je donne est moins à moy qu'à toy.

* * * * *

_Combat de Cirano de Bergerac avec le singe de Brioché, au bout du

Pont-Neuf._

Un jour Phebus, plus guay qu'à l'ordinaire, avoit quitté de grand

matin le lit de Thetis, sa belle hôtesse, pour dorer la terre de ses

rayons; il s'etoit même donné les airs de montrer sa tresse blonde

pendant douze heures, lorsqu'un auteur, qui se vantoit de tirer son

origine des Mages, representa une tragi-comedie au bout du pont[186]

où le cheval de bronze accompagne de loin la Samaritaine. Ce fut là

que ce brave champion extermina le presqu'homme des marionnettes.

[Note 186: Jean Brioché ou Briocci, ainsi que l'appelle M. Magnin

(_Id._, p. 135), qui voit en lui un compatriote de Mazarin, avoit son

théâtre de marionnettes à l'extrémité nord de la rue Guénégaud, en

face d'une petite tour en encorbellement sur la Seine, qu'on appeloit

le _Château-Gaillard_ (V., à ce mot, le _Paris ridicule_ de Cl. Le

Petit), et dont le dernier reste, le cul-de-lampe de la tour même, n'a

disparu que dans ces derniers temps, avec l'escalier de l'abreuvoir,

auquel il attenoit. Boileau a parlé de

..... cette place où Brioché préside

au vers 104 de sa 7e épître, parue en 1677. Alors ce n'étoit plus Jean

qui faisoit jouer les marionnettes, mais son fils, François ou

_Fanchon_ Brioché, comme Brossette l'appelle, d'après le nom que lui

donnoit le peuple.]

Tout ce beau preambule signifie qu'en un charmant jour d'esté, sur les

quatre heures du soir, Cirano de Bergerac tua le singe de Brioché au

bout du Pont-Neuf.

Que ne parlois-tu d'abord naturellement? dira quelqu'un.

Doucement, Monsieur le critique. Souviens-toy que j'entre dans

l'esprit de celuy dont je decris l'avanture, et que la metaphore,

l'allegorie, l'hyperbole et le reste, sont gens dont je ne me puis

passer aujourd'huy.

J'ay dit que Bergerac se vantoit de tirer son origine des Mages:

lecteur, peut-être seras-tu bien aise de sçavoir l'ethimologie comique

du terme Cirano.

Bergerac soutenoit, en plaisantant, que mage et roy etoient jadis

_unum et idem_, qu'on appelloit un roy cir, en françois sire, et,

comme ce mage, ce roy, ce cir, pour faire ses enchantemens, se campoit

au milieu d'un cercle, c'est-à-dire d'un O, on le nommoit Cir An O.

Charbonnons maintenant le portrait de mon heros, j'entens le portrait

de sa corporance; il n'est question que de celui-cy, et il fait

beaucoup à la chose. Bergerac n'etoit ni de la nature des Lapons, ny

de celle des geans. Sa tête paroissoit presque veuve de cheveux; on

les eût comptez de dix pas. Ses yeux se perdoient sous ses sourcils;

son nez, large par sa tige et recourbé, representoit celuy de ces

babillards jaunes et verds qu'on apporte de l'Amerique. Ses jambes,

broüillées avec sa chair, figuroient des fuseaux. Son esophage

pagotoit un peu. Son estomach etoit une copie de la bedaine esopique.

Il n'est pas vrai que notre auteur fût malpropre; mais il est vrai que

ses souliers aimoient fort madame la boue: ils ne se quittoient

presque point.

Après avoir portraituré Bergerac, venons à Brioché. Quand je serois

peintre en fresque, en huile, en detrempe, on ne verrait point icy sa

peinture. Eh! pourquoy? Parce qu'elle ne sert pas à mon sujet.

Encore une digression, Monsieur le lecteur, et puis plus. On connoîtra

par là que Brioché fut original pour les marionnettes, puisque

certains, en certains païs, les croyoient personnes vivantes. Il se

mit un jour en tête de se promener au loin avec son petit Esope de

bois remuant, tournant, virant, dansant, riant, parlant, petant. Cet

heteroclite marmouset, disons mieux, ce drolifique bossu, s'appelloit

Polichinelle; son camarade se nommoit Voisin[187], et manioit un

violon comme Pierrot le Fort.

[Note 187: «N'étoit-ce pas plutôt le voisin, le compère de

Polichinelle?» dit M. Ch. Magnin, qui cite ce passage. (_Id._, p.

140.)]

Après que Brioché se fut presenté en divers bourgs, bourgades, villes,

villages, escorté de Polichinelle et de sa bande, il pietonna en

Suisse dans un canton dont Rochefort n'a point de reminiscence, ni moy

non plus. Qu'importe? c'etoit un quartier où l'on connoissoit les

Marions, et point les marionnettes. Polichinelle ayant montré son

minois aussi bien que sa sequelle, en presence d'un peuple

brule-sorcier, on denonça Brioché aux magistrats. Des temoins

attestoient avoir oüy jargonner, parlementer et deviser de petites

figures qui ne pouvoient être que des diables: on decrette contre le

maître de cette troupe de bois animée par des ressorts. Sans la

rhetorique d'un homme d'esprit qui prêcha les accusateurs, on auroit

condamné le sieur Brioché à la grillade dans la Grève de ce païs-là,

s'il y en a une, s'entend. On se contenta de depoüiller les

marionnettes qui montroient leur nudité[188].

[Note 188: Cette aventure de Brioché en Suisse est ainsi racontée dans

les _Nouveaux mémoires d'histoire, de critique et de littérature_, par

M. l'abbé d'Artigny, t. 5, p. 123-124. «L'ignorance a toujours été la

mère de l'admiration et la source des préjugés les plus faux et les

plus dangereux. Combien de fois n'a-t-elle pas attribué à la magie

diabolique les effets de l'adresse et de l'industrie des philosophes,

des mathématiciens, des artistes, les tours des charlatans, des

joueurs de gobelets et de gibecière? On sait l'aventure de Brioché:

Après avoir long-temps amusé Paris et la province avec ses

marionnettes, il passe en Suisse, et ouvre son théâtre à Soleure. La

figure de Polichinelle, son attitude, ses gestes, ses discours,

surprennent, épouvantent les spectateurs. On tient conseil, et, après

une longue et mûre délibération, on conclut tout d'une voix que

Brioché est à la tête d'une troupe de diablotins. En conséquence, il

est dénoncé au magistrat, qui le fait emprisonner. On travaille à son

procès. M. Du Mont, capitaine aux gardes suisses, arrive à Soleure

pour y faire recrue. La curiosité le prend, comme beaucoup d'autres,

de voir le prétendu magicien. Il reconnoît Brioché, qui étoit dans des

transes mortelles; il le console, et lui promet de travailler à son

élargissement. M. Du Mont va trouver le magistrat; il lui explique le

mécanisme des marionnettes, et l'engage à mettre Brioché hors de

prison. Si le joueur de flûte de M. Vaucanson avoit alors paru à

Soleure, auroit-on douté qu'il n'y eût quelque diable caché dans cet

automate?»]

Brioché servit de plastron à d'etranges bourasques pendant le cours de

sa vie turlupine; mais la mort de son singe le saisit et l'affligea

si cruellement que peu s'en fallut qu'il n'allât luy tenir compagnie

au delà du bateau caronique.

Voilà ma digression finie. Entrons maintenant dans l'arène et voyons

le combat en question. Notre auteur, galopant de son pied sur le

Pont-Neuf, s'arrêta court devant le logis de Brioché. Une troupe de

gens du regiment de l'arc-en-ciel[189], attendant que les petites

machines briochiques fûssent prêtes à donner le divertissement à

l'honorable compagnie, agaçoient le singe deffunt. Ce singe étoit gros

ainsi qu'un paté d'Amiens, grand comme un petit homme, bouffon en

diable; Brioché l'avoit coëffé d'un vieux vigogne, dont un plumet

cachoit les trous, les fissures, la gomme et la colle; il lui avoit

ceint le col d'une fraise à la Scaramouche; il lui faisoit porter un

pourpoint à six basques mouvantes garni de passemens et d'eguillettes,

vêtement qui sentoit le laquéisme[190]; il lui avoit concedé un

baudrier où pendoit une lame sans pointe. _Nota_ que le maître avoit

accoûtumé son disciple à se mettre en garde et à pousser quelques

bottes. Cette remarque est nécessaire[191].

[Note 189: C'est-à-dire la foule des laquais à livrées de toutes

couleurs qui formoient le public le plus assidu des chanteurs du

Pont-Neuf (V. Tallemant, in-12, t. 10, p. 188) et des joueurs de

marionnettes (V. Furetière, _Roman bourgeois_, p. 117 de notre

édition, Paris, Jannet, 1854, in-12). Cette diversité, ce bariolage

des livrées, étoient si remarquables, que le P. Labbe voulut y trouver

l'origine du mot _valet_. Il venoit, selon lui, de _varius_,

_variolus_, «comme qui diroit _variolet!_» Mais notre étymologiste n'a

pas fait attention que le mot _valet_ est bien plus ancien que la mode

des livrées de diverses couleurs. Jusqu'au milieu du XVIIe siècle, les

laquais portoient cet habit de nuance uniforme et peu voyante qui les

avoit fait appeler _grisons_. C'est seulement en 1654, après une des

échauffourées dont ils étoient souvent cause, et dans laquelle une

bande d'entre eux tua M. de Tilladet, capitaine aux gardes, qu'il

parut une déclaration royale ordonnant «qu'ils seroient dorénavant

habillez de couleur diverse, et non de gris, afin qu'il fût possible

de les reconnoître.» (_Lettre_ de Gui Patin, du 26 janvier 1654.)]

[Note 190: Néologisme qui ne fit pas fortune, et qu'on ne retrouve

qu'à la page 342 du _Qu'en dirait-on?_ pamphlet de la Beaumelle.]

[Note 191: Le singe de Brioché, qui n'a jamais été si complètement

_pourtraict au vif_, s'appeloit Fagotin. Molière le montre

accompagnant les marionnettes dans leurs représentations nomades

(_Tartuffe_, act. II, sc. 4). La Fontaine rappelle ses bons tours dans

sa fable _la Cour du Lion_ (liv. VII, fable 7), et Furetière lui a

fait jouer un rôle important dans sa jolie nouvelle allégorique

_l'Amour esgaré_. (V. _Roman bourgeois_, notre édition, p. 176, etc.)]

A l'aspect de la figure de Bergerac, la troupe à couleurs eclata de

rire sardoniquement; un de la bande fit faire le moulinet au feutre de

l'auteur; un autre gaillard, en luy appuyant une chiquenaude au beau

milieu de la face, s'ecria: Est-ce là votre nez de tous les jours?

Quel diable de nez! Prenez la peine de reculer, il m'empêche de voir.

Notre nasaudé, plus brave que Dom Quixote de la Manche, mit flamberge

au vent contre vingt ou trente agresseurs à brettes: les laquais alors

portoient des epées[192]. Il les poussa si vivement qu'il les chassa

tous devant luy comme le mâtin d'un berger fait un troupeau. Belle

comparaison! laissez-la passer.

[Note 192: Ce détail prouve que la scène eut lieu plus d'un an avant

la mort de Cyrano, puisque la défense faite aux laquais de porter

l'épée se trouve aussi dans la déclaration royale de 1654, rendue à

propos du meurtre de M. Tilladet, et que nous avons citée tout à

l'heure. Ce règlement contre les laquais décidoit, dit Gui-Patin

(_loc. cit._), «que, pour empêcher de tels abus, ils ne porteroient

plus d'épée, ni aucune arme à feu, sur peine de la vie.... Cette

déclaration, ajoute-t-il, a été envoyée au parlement pour être

vérifiée et publiée. Cela a été fait. Elle est affichée par tous les

carrefours et publiée par la ville; mais je ne sais combien de temps

elle sera observée.» Elle le fut fidèlement, et la tranquillité

publique s'en trouva bien. Les laquais firent toujours du désordre,

mais n'allèrent plus jusqu'à l'assassinat. On lit dans les _Annales de

la cour et de Paris, pour les années_ 1697 _et_ 1698, in-8, t. 2, p.

106, à propos d'une esclandre de laquais dans les Tuileries: «Ces

malheureux donnent de temps en temps quelque scène au public; et

c'étoit encore bien pis quand ils portoient des épées: il n'y en avoit

point qui ne fît tous les jours quelque insolence; et l'on eut grande

raison quand on leur en interdit le port.»]

Le singe, farci d'une ardeur guenonique, lorgnant nôtre guerrier le

fer en main, se presenta pour luy alonger une botte de quarte.

Bergerac, dans l'agitation où il se trouvoit, crût que le singe etoit

un laquais et l'embrocha tout vif. O! quelle desolation pour Brioché!

Animal sans pareil, s'écria-t-il, larmoyant comme un veau, t'avois-je

doüé de tant de gentillesses pour te faire transpercer la bedaine?

Digne amusement de la canaille, introducteur du divertissement

marionnettique, cher Fagotin de mes lucratives folies, utile et

facetieux gagne-pain, bête moins bête que tel homme, singe des plus

singes, où me reduis-tu!

Après ces pitoyables et lamentables paroles, il se cola quelque temps

sur le mort; ensuite son camarade Violon, l'angoisse au coeur,

s'empara du corps du deffunt; ayant detaillé maintes remontrances à

son maître, il luy persuada, _primò_, de rendre six blancs à ceux qui

etoient entrez pour visiter les marionnettes; _secondò_, et _ultimò_,

de noyer sa douleur dans le vin. Brioché suivit ce conseil salutaire;

ils prennent tous deux le chemin du cabaret gargotique, on y sable des

rasades, la couleur enlumine la face, les esprits volatils de la

liqueur petillante s'insinuënt dans la glande pineale: alors que de

pleurs vineux sur la privation d'un trepassé! que de clameurs

bachiques contre l'assassin! Minuit se fit entendre, l'hôte reçut de

la pecune, on deguerpit. Brioché ne put reconnoître sa maison, tant il

étoit troublé; il eut même un si grand mal de coeur, qu'il vomit de

foiblesse dans un egout où il se trouva enfangé. Son camarade étoit si

peu hardy, qu'au lieu d'avancer pour debourber son maître du cloaque,

il reculoit en arrière et battoit la terre de son corps. Ils restèrent

trois heures à serpenter les rües, enveloppez dans les voiles

tenebreux de l'ennemie du jour. La corne argentée de Diane vint à

briller sur l'horison: à la lueur de ce flambeau nocturne, ils

regagnèrent leur gîte bien harassez; là, ils firent mille caresses à

leur duvet; Morphée leur ferma les paupières: laissons nos gens entre

ses bras; à tantôt choses nouvelles.

Cinq ou six heures après, Brioché ouvre ses visières mal nettes, il

rumine à sa perte. Quittons le grabat, dit-il, et intentons un procès

criminel. Ce qui fut dit, fut exécuté: il se lève et met la main à

l'oeuvre; il ne pretendoit pas moins que cinquante pistoles de

dommages et interêts.

Bergerac se deffendit en Bergerac, c'est-à-dire avec des ecrits

facetieux et des paroles grotesques: il dit au juge qu'il payerait

Brioché en poëte, ou en monnoye de singe; que les espèces étoient un

meuble que Phébus ne connoissoit point; il jura qu'il apotheoseroit la

bête morte par un epitaphe appollinique. Sur les raisons alleguées,

Brioché fut debouté de ses pretentions; on luy deffendit même de

laisser vaguer à l'avenir le singe qui succederoit au deffunt, crainte

d'accident.

Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 39 / 61 题