In-8[60].
[Note 60: Il y avoit eu une édition de cette pièce l'année
précédente, _Paris_, _Pierre de le Fosse_, 1623, in-8. Le titre
est le même, sauf cette différence que les frères de la
Rose-Croix y sont appelés _frères de la Croix-Rosée_. M. Leber
possédoit cette édition. V. le _Catalogue_ de sa bibliothèque, nº
3390.--
Les frères de la Rose-Croix, qui reconnoissoient pour fondateur
Christian Rosenkreutz, avoient commencé de se révéler en 1604,
après que l'ouverture du tombeau du maître eut livré aux
disciples les grands arcanes écrits en lettres d'or. «Entre
toutes ces raretez, dit Naudé, parlant des momeries de la secte
nouvelle, il n'y en avoit pas de plus remarquable qu'une
inscription, laquelle ils trouvèrent sous un vieil mur: «Après
six vingts ans, je seray descouverte», car elle nous desnote l'an
1604, qu'ils ont commencé à paroistre.» _Instruction à la France
sur la verité de l'histoire des frères de la Roze-Croix_, Paris,
1623, in-8, pag. 38. Ce livre de G. Naudé, que M. Hoefer a
indiqué par erreur sous le titre de _Advis à la France_, etc.
(_Hist. de la Chimie_, tom. II, pag. 326), est une curieuse
satire des pratiques de ces thaumaturges. C'est la plus
considérable de celles qui furent publiées alors dans la même
intention, et parmi lesquelles nous nous contenterons de citer:
1º _Effroyables factions faictes entre le diable et les prétendus
Invisibles...._, pièce que nous comptons donner dans l'un de nos
volumes; 2º _Advertissement pieux et très utile des frères de la
Rosée-Croix... escrit et mis en lumière pour le bien public par
Henry Neuhous de Dantzic..._ Paris, 1623, traduction d'une pièce
latine: _Pia et utilissima admonitio de fratribus Roseæ-Crucis_,
etc., parue l'année précédente. Les pièces en latin sur ce sujet
furent surtout nombreuses; M. Leber en possédoit un plein
portefeuille. Il en cite sept, avec leurs titres, sous le nº 3391
de son _Catalogue_, et il n'en épuise pas la liste. Elles sont
datées de 1616 à 1622, et la plupart viennent d'Allemagne. Ce
même pays nous avoit envoyé, mais écrite dans l'idiome national,
une autre critique de la doctrine des Rose-Croix sous ce titre
bizarre: _les Noces chimiques de Christian Rosen-Kreutz_, etc.
Strasbourg, 1616, in-8.--Nous ne citons ce livre que d'après M.
Hoefer, _loc. cit._]
Depuis la culbute des demons, et que le premier ange apostat eust
souffert la punition deüe à sa superbe, superbe qui paroissoit en ces
termes: «_Je grimperay dans le ciel, je hausseray mon throsne au
dessus_ _des astres, je seray assis en la montagne du testament au
costé d'Aquilon, je monteray sur la hautesse des nües, et seray
semblable au Très-Haut_» (Es. 14); depuis, dis-je, que cet orgueilleux
eust mesuré la distance du ciel en terre, et qu'au lieu de voltiger
sur les orbes célestes, il s'est veu garotté des liens eternels au lac
caligineux des enfers, l'homme, son successeur aux siéges du paradis,
a eu beaucoup à souffrir. Cet enragé, se voyant forclos de l'heritage
qui luy appartenoit comme au fils aisné, et se voyant exilé et
vagabond par le monde, n'a cessé de dresser des embuches à son cadet.
Or, les trois plus fortes machines qu'il fist jamais rouller sont
comprises en ce passage de l'apostre sainct Jude: _Hi, inquit, carnem
quidem maculant, dominationem spernunt, majestatem blasphemant._ Ces
demons, dit l'apostolique escrivain, fouillent et contaminent nostre
chair par la contagion du peché, et ce en depit qu'elle a servy de
vestement à la divinité.
Ils meprisent et foullent aux pieds toutes puissances superieures, se
servans pour ce subject d'un nombre infiny d'heretiques, esprits
revesches et libertins, indomptables poulains, rompans licentieusement
où les portent leurs caprices, et ce en despit du bel ordre
hierarchique dont se maintiennent au ciel empirée les neuf classes des
anges confirmez en grace.
Ils blasphèment aussi contre la majesté divine par enchantemens,
prestiges, sabbats et autres impietez execrables, dont ils
enbaboüinent les simples, et ce pour contre-carrer la toute-puissance
de Dieu, faire bande à part, et s'approprier quelque espèce de culte
et d'adoration.
Pour faire joüer cette dernière pièce, Sathan a de tout temps
entoxiqué les esprits qu'il a jugé les plus souples à ses
frauduleuses impressions de je ne sçay quelle science noire et
cabalistique, qui ne consiste qu'en certains caractères, figures,
cernes, ablutions, sacrifices, invocations, suffumigations, croix
doubles, usurpation des noms divins, en sorte que les advancez en
cette escolle diabolique se pensent des petits dieux, et veulent tenir
tout le monde en bransle souz leur baguette magicienne, ne
s'appercevant pas, les miserables, que tous ces prodiges executez par
les demons à leur commandement, ne sont que des singeries et des
trompeurs appas pour leur faire avaller l'hameçon infernal.
Combien de curieux ont fait naufrage en cette mer perilleuse! combien
d'Absirtes ont senty les griffes de cette Medée! combien de Grecs
empoisonnez du gasteau de cette Circé! Un Zoroastre, un Porphyre, un
Hydrootès, un Apulée, un Agripe, un Thianée, un Arbatel, et autres de
telle farine, sçavent bien maintenant, cruciez des flames eternelles,
combien frivolles et ridicules sont les dogmes de cette maudite
science!
L'Egypte, l'Arrabie et la Caldée, furent seules jadis contagiées de
ceste peste; mais aujourd'huy ce venin pullule par toute la terre
habitable: le diable a rompu ses liens, l'enfer est ouvert, et nos
crimes sont montez à tel point, que l'univers des-jà semble crouller
ses fondemens, et ne faisons plus qu'attendre le feu vengeur du ciel
pour renouveller les elements et purger les mortels dans la fournaise
de l'ire de Dieu.
Que sont, je vous prie, tous ces devins, aruspices, magiciens,
cabalistes, triacleurs, charlatans, maistres-mires et autres
desesperez, sinon precurseurs de l'ante-christ[61], enfans perdus et
fourriers de Sathan? Mais ce que je trouve de plus abominable aux
escrits de ces curieux, c'est que pour fueilles de leurs hapelourdes,
et pour mieux rendre plausibles leurs estranges maximes, ils osent se
couvrir de l'authorité des pères et patriarches anciens, et les faire
autheurs de leurs magiques piperies.
[Note 61: Dans l'une des pièces citées tout à l'heure, _Advertissement
pieux et très utile_, etc., pag. 1, on retrouve cette pensée, que les
Rose-Croix étoient précurseurs de l'Antechrist et apportoient au monde
«l'advertissement que Notre-Seigneur nous a donné par sa bouche, et
signes qui doivent précéder son dernier avénement.»]
Ainsi, si nous croyons à ces blesches, Adam fut le premier inventeur
de la caballe; ce fut en l'estude de cette doctrine qu'après sa chute
le roy de l'univers trouva de l'allegement à sa douleur, et que par
elle il vit en esprit prophetique que de sa race devoit naistre le
Restaurateur du genre humain; ce fut par ceste fabuleuse magie
qu'Enoch et Helie furent ravis, que Noé se sauva du deluge universel,
et Moyse n'eust jamais fait de miracles en Egypte, en la terre de
Cham, divisé les flots de la mer Rouge, fait sourcer les eaux des
rochers, s'il n'eust estudié en ceste mystique science; ce fut par
elle que Josué arresta le soleil au milieu de sa carrière, que
Ezechias se prolongea la vie de quinze ans. Gedeon, Sansoh, Jepté,
estoient de la première classe; Abraham en tenoit escole ouverte;
Daniel et Joseph en apprindrent l'explication des songes; par elle,
sainct Paul monta jusqu'au ciel, et luy furent revellez les secrets
cachez au reste des hommes; par elle, les trois roys orientaux eurent
l'honneur d'adorer des premiers le Sauveur en sa chreiche; c'estoit
l'exercice des premiers anachorettes, et les apostres n'eussent eu
jamais le don des langues qu'abreuvez de ceste ancienne et venerable
discipline.
O blasphèmes! ô impietez! ô monarques! ô magistrats! laisserez-vous
toujours ces monstres sur la terre? Ces diables incarnés, ces
criminels de lèze-majesté divine, pollueront-ils tousjours impunement
le ciel et la terre de leurs sorcelleries?
Et, Louys le Juste, sera-il dit qu'en la metropolitaine de vostre
royaume, à la barbe du plus auguste de voz parlemens, sejour ordinaire
de Vostre sacrée Majesté, tels endiablez ozent jetter leurs envenimées
racines pour y commencer le règne du fils de perdition? Est-il point
parvenu jusqu'en vostre Louvre le bruit commun des _frères de la
Rosée-Croix_, bande infernalle, mortes payes de Sathan, brigade
abandonnée, sortie de ces derniers temps des manoirs plutonniques pour
achever de corrompre un tas de desbauchez qui courent le grand galop
aux enfers, et dont les brutalles actions font voir combien peu ils
estiment le salut de leurs ames?
Je raconteray icy deux histoires prodigieuses sorties de la boutique
de ces nouveaux academiques, tesmoignées par plusieurs personnes
dignes de foy.
Deux de ces rustres furent trouver l'un des premiers directeurs des
fleurs de lys, dont la consommée doctrine et probité de moeurs sont
les deux chandelliers d'or tousjours luysans devant l'image de
Themis[62]. La harangue de ces striges et enchanteurs fut un tissu du
grec de Demosthène, du latin de Ciceron, de l'arrabe d'Avicenne, de
l'hebreu de Joseph; bref, tout le miel d'Hymette, toutes les fleurs du
Parnasse, y estoient abondamment espandüs. Neantmoins cet esprit de
calibre, ce jugement de fine trempe se douta de l'encloüeure, et
recogneut en leurs discours quelque chose de sur-naturel. Après donc
quelques complimens faits de bienseance, il les congedie, et leur fait
promettre de le revoir en plus grande troupe. Partis que sont ces
effrontez, ils rencontrent de hazard un certain senateur, dont la face
morne et triste monstroit l'esprit n'estre en bonne assiette. Eux
trouvant cet humeur propre à leurs malefices, ils l'abordent,
l'appellent par son nom, feignent avoir estudié avec luy, le font
ressouvenir de ses jeunesses passées, enfin s'informent de la cause de
son ennuy. Il leur dit franchement qu'il estoit pressé de creanciers,
et que ses debtes le reculoient de ses pretentions. Ils prennent
l'occasion au poil, lui font offres de deniers et luy promettent de
livrer à son simple cedule telle somme qu'il desire. Les remerciemens
suivent les offres; ils se separent après s'estre dit reciproquement
leur logis. Nostre conseiller demeure estonné de l'excessive
liberalité de ces incogneus, ne se souvient point les avoir jamais
pratiquez, et, contant le fait à plusieurs de ses amis, il eust langue
que c'estoient les mesmes qui avoient fait la susdicte visite.
[Note 62: Les Rose-Croix s'attaquèrent surtout aux gens de robe pour
les endoctriner. «Ils produisent, dit G. Naudé, des advocats et
presidents qui pourroient rendre tesmoignage de cette congregation.»
_Instruction à la France_, etc., pag. 5.]
Ces deux juges se voyent, prennent resolution de donner la chasse à
ces cabalistes, et pour ce subject y envoient le chevalier du guet et
ses archers, qui, venus, frappent à la porte, font commandement
d'ouvrir de par le roy. Les frères refusent l'ouverture, respondent
insolemment; enfin, les portes rompues, ne se trouve en la maison que
les murailles[63].
[Note 63: Dans l'_Advertissement pieux et très utile, etc._, pag. 5,
l'apparition des Rose-Croix à un avocat de Paris est racontée d'une
manière moins défavorable pour eux, bien qu'elle aboutisse aussi à une
fuite prudente: «Selon le commun bruict, se sont apparus à un advocat
qui faisoit des escritures pour une de ses parties; mais étant survenu
quelqu'un qui avoit affaire à luy, après luy avoir dit qu'ils
reviendroient une autre fois, soudain ils disparurent; ce que
l'advocat ayant raconté à un sien amy quelques jours après, on dit que
ces frères s'apparurent de rechef à luy dans le faubourg
Saint-Germain, et luy reprochèrent qu'il n'avoit pu garder le secret,
qui est le premier principe de leur secte, et qu'oncques depuis il ne
les a reveus.»]
Un jeune homme de bonne maison, amoureux de la fille d'un droguiste,
ne pouvant parvenir à ses desseins, tombe malade. Un des frères de la
Rosée-Croix, desguisé en medecin[64], le va voir, luy dit la cause de
sa maladie, luy promet la jouissance de ses desirs; enfin, ayant tiré
son consentement, luy fait voir un demon succube souz la forme de la
droguiste, qui abuse de ce miserable, puis le laisse aliené de son
esprit.
[Note 64: Tous les frères de la Rose-Croix, et, «de quatre qu'ils
estoient au commencement, ils s'estoient accreuz et augmentez jusqu'au
nombre de huit», s'arrogeoient la grâce de guerir les malades, grâce
«si abondante en eux que la multitude des affaires leur causoit de
l'empeschement.» G. Naudé, _Instruction à la France_, etc., pag. 33,
35, 36.]
Mille autres merveilles se racontent de ceste canaille, qui font assez
cognoistre de quel esprit elle est poussée; mais surtout ne sont pas
sans admiration les placards et affiches que ces beaux dogmatiseurs
ont ozé apposer par les carfours et places publiques. En voicy la
teneur[65].
[Note 65: Cette affiche des Rose-Croix est reproduite dans
l'_Advertissement pieux et très utile_, etc., pag. 1. G. Naudé la
donne aussi (pag. 5), en la faisant précéder de ces curieux détails:
«Et, de fait, il y a environ trois mois que quelqu'un d'iceulx, voyant
que, le roy estant à Fontainebleau, le royaume tranquille, Mansfeld
trop esloigné pour avoir tous les jours des nouvelles, l'on manquoit
de discours sur le change par toutes les compagnies, s'advisa, pour
vous en fournir, de placarder par les carrefours ce billet, contenant
six lignes manuscrites.» _Instruction à la France_, etc., pag. 26.]
«Nous, les deputez de nostre collége principal des frères de la
Rosée-Croix, qui faisons sejour en ceste ville, visibles et
invisibles, au nom du Très Haut, vers qui se tourne le coeur des
justes, enseignons toutes sciences sans livres, marques ny signes, et
parlons les langues des pays où nous habitons, pour retirer les
hommes, nos semblables, d'erreur et de mort.»
En ce peu de lignes se remarquent de grands blasphèmes: premièrement,
que ces prophanes font mine de s'enroller soubs le drapeau de la
croix, que le prince des tenèbres, leur maistre, abhorre sur toutes
choses;
Secondement, en ce qu'ils se disent invisibles quand ils veulent,
qualité incommunicable à tout corps naturel qui consiste de matière et
de forme, et qui ne peut s'acquerir par aucune science legitime;
Tiercement, se jactans d'apprendre toutes disciplines en un moment,
sans livres, signes ni marques, ce qui surpasse l'esprit humain: car
par épitomes et abregez se pourroit bien faciliter l'acquisition des
sciences, mais encore seroit-ce successivement et avec le temps;
Quartement, s'approprians tous vocables et dialectes et parlans toutes
langues, prerogative qui n'a jamais esté conferée qu'aux apostres, de
la vie desquels ils sont bien esloignez.
Reste à conclure que telles gens ne sont pas envoyez de Dieu pour nous
retirer d'erreur et de mort, mais suscitez de Satan pour traisner aux
abismes les ames emportées de trop grande curiosité.
Or, avant que terminer cet examen, je veux faire un racourcy de toute
la science cabalistique, et en rediger les preceptes, theorèmes et
règles universelles.
Le principal donc de cet abominable collége[66] est Sathan, sçavant
veritablement, n'ayant rien perdu par sa revolte de ses dons de
nature.
[Note 66: Les Rose-Croix appeloient en effet collége le lieu de leur
réunion. Ils en avoient trois: «l'un aux Indes, en une île toujours
flottante sur la mer; un autre au Canada, et le troisième en la ville
de Paris, en certains lieux souterrains.» _Avertissement pieux et très
utile_, etc., pag. 4-5.]
Son A B C et premier document, c'est de renier Dieu, createur de
toutes choses, blasphemer contre la très simple et individuë Trinité,
fouler aux pieds tous les mistères de la redemption, cracher au visage
de la mère de Dieu et de tous les saints.
Le second, abhorrer le nom chretien, renoncer au baptesme, aux
suffrages de l'Eglise et aux sacrements.
Tiercement, sacrifier au diable, faire pacte avec luy, l'adorer, lui
rendre hommage de fidelité, adulterer avec luy, luy vouer ses enfants
innocens, et le recognoistre pour son bien faicteur.
Quartement, aller aux sabbats, garder les crapaux, faire des poudres
venefiques, poissons, pastes de milet noir, gresles sorcières, dancer
avec les demons, battre la gresle, exciter les orages, ravager les
champs, perdre les fruits, meurtrir et martirer son prochain de mil
maladies.
Voilà les fruicts plus suaves de ceste abominable magie; puis les bons
compagnons demandent s'il est loisible de les faire mourir, si l'on
doit proceder judiciairement contr'eux, et s'il n'est pas plus à
propos de les renvoyer à leurs pasteurs et curez, comme gens estropiez
de cervelle, que regler leur procez à l'extraordinaire!
O ames peu zelées de l'honneur de Dieu! sçachez que l'heresie et la
sorcellerie sont deux monstres qu'on doit estouffer au berceau; ce feu
gaigne bientost pays, et bientost ce venin se communique à toute la
masse. C'est pourquoy les saincts cayers en conseillent l'extirpation
en ces termes exprès: _Maleficos non patieris venire_ (Exod. 22); et
au Levitiq., 20: _Anima quæ declinaverit ad magos et ariolos et
fornicata fuerit cum eis, ponam faciem meam contra eam et interficiam
eam de medio populi sui_.
* * * * *
_Role des presentations faictes au Grand Jour de l'éloquence
françoise. Première assize le 13 mars 1634_[67]. In-8.
[Note 67: Cette date, pour une pièce, qui a trait sans doute aux
séances de l'Académie françoise, est fort intéressante à
remarquer, en ce qu'elle devance de près d'une année celle des
lettres royales qui constituèrent ce corps illustre. Ces
lettres-patentes sont du 5 janvier 1635; or il seroit évident,
d'après notre curieux livret, que dès les premiers mois de
l'année précédente la docte assemblée tenoit ses assises, non
plus à huis clos, comme elle avoit fait d'abord dans le petit
logis de Conrart, rue Saint-Denis, mais ouvertement et à la
connoissance de tous. Il ne faudroit donc plus dater de 1635,
mais bien de 1634, l'existence réelle de l'Académie françoise.]
S'est presenté le procureur des Pères de l'Oratoire, requerant que
tous les mots de spiritualité quy sont dans les livres du feu cardinal
de Berulle[68] soient tenuz pour bons françois.--Respondu: Soit
communiqué au sieur Arsent[69] et au Père Binet[70].
[Note 68: Le saint homme n'échappoit du reste au bon langage que par
ses néologismes de spiritualité; il faut même se hâter de dire qu'il
étoit l'un des plus fervents admirateurs des bons écrivains de son
époque, fussent-ils assez peu chrétiens, comme Balzac, par exemple,
qu'il admiroit par dessus tout. Vigneul-Marville, _Mélanges d'histoire
et de littérature_, Paris 1699, in-12, pag. 90.]
[Note 69: Il faut lire _Hersent_, car il doit s'agir ici du docteur de
Sorbonne Charles Hersent, l'un des plus forts casuistes de cette
époque. Il avoit été prêtre de l'Oratoire, dans les premiers temps de
son établissement par M. de Berulle. En remettant à son examen les
livres du cardinal, on les soumettoit donc à un bon juge.]
[Note 70: Étienne Binet, jésuite, mort en 1639, après avoir été
recteur en différentes maisons de son ordre, et avoir publié grand
nombre d'ouvrages de piété. Dans le plus excellent de tous, omis
pourtant par la _Biographie universelle: Quel est le meilleur
gouvernement, le rigoureux ou le doux_, Paris, 1636, in-8, se trouve,
au chapitre IV, cette phrase sur la famille de Dieu, que Bossuet
appliqua plus tard si éloquemment à la congrégation de l'Oratoire:
«Jamais il ne fut une telle famille, où tout le monde obéit sans que
personne y commande.» V. édit. de 1776, pag. 90.]
S'est presentée la dame vicomtesse d'Auchy[71], requerant que toute
l'Ecriture saincte soit traduicte en termes aussy doux que ceux
qu'elle a employé en son livre, et que desormais ceux qui la
traicteront par parolle ou par escript ayent à s'abstenir de plusieurs
mots terminez en _ment_, comme categoriquement, substantiellement, _et
cætera_.--R. Soit communiqué au syndic de la Faculté de theologie de
Paris.
[Note 71: Charlotte des Ursins, vicomtesse d'Auchy, tenoit chez elle
une sorte d'académie de théologie, que l'archevêque de Paris dut
interdire. (_Tallemant_, in-12., t. II, p. 6-7.) Elle publia un livre
qu'elle n'avoit point fait elle-même, sous ce titre: _Homélies sur
l'épître de S. Paul aux Hébreux, par Charlotte des Ursins, vicomtesse
d'Ochy_. Paris, Charles Rouillard, 1634, in-4.]
S'est presenté le sieur Montmor, le Grec[72], requerant pour monsieur
le P. de N.[73] qu'il plaise à la compagnie de declarer que le
françois du dict sieur P. de N. est de bon debit.--R. Soit communiqué
à l'imprimeur Estienne.
[Note 72: P. de Montmaur, le fameux parasite tant moqué par Ménage,
dont Sallengre a donné _l'Histoire_ satirique, 2 vol. in-8, 1715. On
l'appeloit Montmaur _le Grec_ depuis qu'il avoit succédé au P. Goulu
dans la chaire de professeur royal en langue grecque.]
[Note 73: Peut-être faut-il substituer l'initiale M à celle-ci, car je
pense qu'on veut parler ici du président de Mesmes, chez qui Montmaur
avoit plein accès, et qu'en bon parasite il flattoit, même dans son
mauvais langage.]
S'est presentée la dame marquise de M.[74], requerant que, pour eviter
les occasions de mal penser que donnent souvent les parolles embiguës,
le mot de _conception_ ne soit tenu pour françois qu'une fois l'an, et
ce seullement à cause de l'epithète _immaculée_, et que, pour le
surplus de l'année, à yceluy mot de _conception_ soit subrogé celuy de
_penser_.--Monsieur le president a demandé à ladicte dame en quel nom
elle procedoit, et elle a repondu qu'elle requeroit seullement de son
chef ce qu'elle croyoit importer à la pureté de la langue
françoise.--R. La requerante fera apparoir de procuration de toutes
les parties ayans interests à sa requeste, et ce dans huictaine pour
tout delay, à peine d'estre deboutée.
[Note 74: Nous ne savons quelle est cette prude marquise.]
S'est presenté Richard de Sainct-Felix, sieur de la Serre, fondé en
procuration de tous les couchez sur l'estat de volerie, requerant que
_le vol_ ne fust pas cassé.--R. Remis au bon plaisir de Sa Majesté.
S'est presenté un capitaine licencié apportant sa lettre de
licenciement, quy commence par: _Nostre amé et feal_, desquels mots il
demande l'interprétation.--R. Renvoyé au conseil des despesches.
S'est presenté H. de Fierbras, cadet gascon, se faisant fort sur tous
ceux de son pays, requerant qu'on n'ostast point le _poinct_ à leur
honneur, ny _l'eclaircissement_ à leur espée.--R. Pour ce quy est du
_poinct_, soit communiqué aux professeurs de mathematiques; pour
_l'eclaircissement_, renvoyé aux fourbisseurs.
S'est presenté Jean le Preux, dict la Coque, sergent de la maistre de
camp de Menillet, requerant que reiglement soit faict entre les
soldats et les couriers pour le mot de _poste_.--R. Le sieur de
Nouveau sera prié d'en conferer avec messieurs les marechaux de
France.
S'est presenté noble Anthoine Partout, sieur de Passevolant[75],
chevau-leger de Montestruc, menant par dessous les bras la demoiselle
Niepce de la Guimbarde en simple coiffeure de nuict, eux requerant
conjointement que, pour eviter à grands inconveniens, il plaise à la
compagnie declarer que _cornette_ est diminutif de _cor_ ou de
_corps_, et non de _corne_.--R. La compagnie, ayant esgard à
l'interest que peuvent pretendre à ce mot messieurs les officiers de
justice, a presentement deputé le sieur B. pour prier le sieur Gillot,
conseiller en la cinquiesme des enquestes, d'en conferer à messieurs
de sa chambre, et, en cas qu'ils se trouvassent partys et que, selon
la coustume, l'affaire tombast à la première des enquestes, suffira
que le dict sieur B. la recommande au sieur de *** conseiller,
distribué en ycelle; que si, par proposition d'erreur contre l'arrest
quy pourroit estre donné en ladicte première des enquestes, l'affaire
doit estre terminée au conseil, ledict sieur B. solicitera à ce que le
sieur *** soit donné pour rapporteur.
[Note 75: Ce mot de passe-volant sent bien son soldat de contrebande.
C'est en effet le nom qu'on donnoit aux hommes que, les jours de
revue, les capitaines incorporoient dans leurs compagnies pour en
combler les vides. Une ordonnance de 1668 comdamna les passe-volants à
être marqués à la joue d'une fleur de lis.]
S'est presenté le sieur Rouillard, syndic des advocats, requerant
qu'il soit declaré que, sans desroger à la pureté de la langue, les
advocats auront droict de continuer à se servir de tous les mots de
pratique, surtout de _salvation_, _forclusion_ et autres en _ion_,
même d'_intimation_ avec son O, quy est ny en grec, ny micron, mais
notoirement bon françois, puis qu'il donne à vivre à tant d'officiers
du roy en cour souveraine, declarant excepter de sa requeste les mots
de _haro_ et de _chartre_, qu'il recognoist n'estre que de pratique
normande.--R. La compagnie, sans avoir esgard à la requeste verbale
dudict Rouillard, a ordonné que le jargon des advocats ne peut estre
receu françois que sus lettres royales quy ne soyent ni obreptices ny
subreptices.
S'est presenté le syndic des secretaires de Sainct-Innocent[76],
requerant qu'il soit dit que le mot de _secretaire_ ne peut signifier
en bon françois le clerc d'un conseiller.--Respondu: Seront sur ce
faites remontrances au roy de la Bazoche.
[Note 76: Ce sont les écrivains publics, qui, on le sait, se tenoient
en grand nombre sous les charniers de Saint-Innocent.]
Se sont presentées plusieurs dames expressement revenues du cours pour
requerir qu'elles peussent s'approprier le mot de _ravissant_[77] et
l'appliquer à tout.--R. Accordé, reservée l'opposition des tresoriers.
[Note 77: Mot redevenu fort à la mode, et que les poètes et les femmes
employoient alors à tout propos. Voiture s'en servoit plus que
personne. V. le _Dictionnaire_ de Richelet, 1re édit., à ce mot.]
S'est presentée une mercière du Palais, requerant qu'il fust declaré
que c'est parler bon françois de dire qu'une dame porte un
_galand_[78].--R. Accordé.
[Note 78: C'étoit un _noeud de ruban_ que les femmes portoient alors
sur la poitrine. Le mot, sur lequel on jouoit souvent, comme ici,
étoit venu d'Italie avec la mode de cet ornement coquet. En cette
année 1634, elle étoit en pleine faveur et faisoit la fortune des
mercières du Palais. Corneille, dans une de ses premières pièces,
jouée justement à cette époque, met en scène, devant une de leurs
boutiques, une suivante à qui un valet parle ainsi:
Si tu fais ce coup-là, que ton pouvoir est grand!
Viens, je te veux donner tout à l'heure un galant.
(_La Galerie du Palais_ (1634), act. 4, scène 15.)
Le beau _galand de neige_ que Gros-René rend à Marinette dans le
_Dépit amoureux_ (acte IV, sc. 4) se trouve ainsi expliqué.]
Se sont presentés... curateurs de la poesie du feu sieur de Malherbe,
requerant qu'il soit declaré que les mots de _face_, _canton_ et
_ligue_, ne sont pas françois.--R. Pour le mot de _face_, sera escrit
à monsieur de Marcheville pour le supplier d'en conferer avec le
premier vizir, pour tascher de savoir si le grand Turc se le veut
approprier privativement; pour les mots de _canton_ et _ligue_,
semblable despesche sera faicte à messieurs les ambassadeurs vers les
Suisses et Grisons.
S'est presenté l'intendant des planettes, requerant que _errer_ et
tout ce qui en derive soit declaré n'estre pas injure en françois.--R.
Accordé, en consideration du favory de la lune.
S'est presenté un novice en poesie, requerant, de peur de se
mesprendre en chose d'importance, qu'il plaise à la compagnie
desclarer quel genre sont les mots _navire_ et _affaire_[79].--R. La
compagnie surseoit à opiner sur sa requeste jusques à l'arrivée du
sieur Racan[80].
[Note 79: Le genre du mot _navire_ n'étoit pas en effet encore bien
décidé. Pour la plupart, esclaves de l'étymologie latine, c'étoit
encore un mot féminin, suivant l'usage observé jusqu'au XVIe siècle;
d'autres lui donnoient déjà le genre qui lui est resté, et que Du
Bellay avoit été le premier à lui attribuer en son _Illustration de la
langue françoise_, au risque des critiques, qui ne lui furent pas
épargnées, surtout par Charles Fontaine (_Quintil Censeur_, 1576,
in-12, pag. 206). En 1666, le débat n'étoit pas encore vidé. «Ce mot,
écrit Ménage, est encore présentement masculin et féminin, surtout en
vers.» _Observations sur les poésies de Malherbe_, 1666, in-8, pag.
268.--Quant au mot _affaire_, il est vrai qu'on pouvoit aussi discuter
encore sur le genre à lui attribuer. On l'employoit souvent au
masculin. Nous renverrons, sans chercher d'autre exemple, à une phrase
de la pièce françoise concernant Antoine Perez, que nous donnons dans
ce volume à la suite de celle-ci.]
[Note 80: On veut qu'il intervienne en ces questions, non seulement
pour ses oeuvres, où le mot _navire_ se trouve toujours au féminin,
mais comme étant l'un de ces _curateurs_ des poésies de Malherbe dont
il est parlé plus haut.]
S'est presentée la demoiselle de Gournay, requerant qu'on ne
retranchast pas du bon françois les mots qu'elle a succé avec le
laict, qu'elle pourroit soustenir signifier tout ce qu'ils veulent
dire, declarant toutefois la dicte demoiselle que, pour eviter à
procez quy finiroit à peine avant sa vie, elle ne demande en ceste
premiere assize que le restablissement par provision de _ains_,
_jadis_ et _pieça_, bons et vieux gaulois, comme sçavent tous ceux quy
ont leu les livres modernes[81].--R. Pour _jadis_ et _pieça_, fins de
non-recevoir; pour _ains_, soit communiqué au sieur abbé de
Croisilles[82].
[Note 81: Dans sa _Requeste des Dictionnaires à Messieurs de
l'Académie_, Ménage met en scène Mlle de Gournay pour la même cause:
..... Depuis trente années
On a par diverses menées
Banny des romans, des poullets,
Des lettres douces, des billets,
Des madrigaux, des élégies,
Des sonnets et des comédies,
Ces nobles mots: moult, ains, jaçois
................................
Pieça, servant, illec, ainçois
Comme estant de mauvais françois,
Et ce sans respect de l'usage.
................................
Et bien que telle outrecuidance
Fît préjudice aux suppliants,
Vos bons et fidèles clients,
Et que de Gournay la pucelle,
Cette sçavante damoiselle,
En faveur de l'antiquité
Eust nostre corps sollicité
De faire des plaintes publicques
Au decry de ces mots anticques.]
[Note 82: J.-B. Croisille, abbé de la Couture, mort en 1651. Tallemant
a écrit son _historiette_ (édit. P. Paris, t. III, p. 27-36). On a de
lui: _Héroïdes ou épistres amoureuses à l'imitation des épistres
d'Ovide_, 1619, in-8º.]
S'est presenté le procureur des Petites Maisons, requerant que le
langage de l'Erty[83] ne fust pas supprimé.--R. Soit communiqué au
sieur de Vaux[84].
[Note 83: Fou célèbre, que Sarrazin donne pour père à Dulot dans son
poème de _Dulot vaincu, ou la Défaite des bouts rimés_, et auquel G.
Colletet consacra l'une de ses épigrammes, avec ce titre: _Pour
l'Herty, fou sérieux des Petites-Maisons._ (_Epigrammes_ de Colletet,
Paris, 1653, in-12, pag. 213.)]
[Note 84: C'est le pseudonyme pris par le comte de Cramail pour son
livre grotesque _les Jeus de l'inconnu_, Rouen, 1630, in-8. Un petit
livret, _l'Herti ou l'universel_, s. l., attribué au même auteur,
parut aussi en 1630. V. _Rev. franç._, 20 mai 1855, p. 483, notre
article sur le comte de Cramail.]
S'est presenté Bocan[85], bon violon, requerant que _bail à ferme_
n'aye point de pluriel, si _bal_ pour dancer n'en a aussy, le tout
pour eviter à noyse, quy arrive souventefois faute de s'entendre, luy
requerant, quy n'a pas si bien en main le pied que la langue, ayant
couru, il y a un peu plus de deux sepmaines, il ne sait quel hazard,
pour avoir dict, selon qu'il luy vint à la bouche et sans
premeditation, qu'un caresme prenant luy faisoit bien faire ses
affaires, parce qu'il ne se faisoit point de _baulx_ où, malgré les
envieux, il ne fust appelé et prié d'y prendre telle part que bon luy
sembleroit; un partyzan, quy par malheur estoit de la compagnie, et
pour lors avoit baulx à ferme en teste, s'imagina à tort qu'yceluy
requerant couroit sur ses marchez, et, preoccupé de passion nullement
amoureuse, luy dressa une querelle où tout au moins la poche[86]
dudict Bocan eust cassée esté, si par amis communs n'eust esté
remonstré au partyzan que les _baulx_ dont avoit parlé Bocan
n'estoient que pour dancer, et non pas à ferme, ledict mot de _baulx_
pouvant signifier les uns et les autres en pluriel, ce qu'ils le
prioient de croire tout au moins par interim, jusqu'à la tenue des
Grands Jours de l'eloquence françoise, à la première assise desquelz
se chargeoit ledict Bocan d'obtenir pour ledict mot de _baulx_
reiglement entre les partyzans et les baladins; accommodement quy fut
enfin accepté respectivement, pour auquel satisfaire de sa part,
conclut ledict requerant ainsy que dessus.--R. A cause de l'importance
de ce quy est requis, est deputé le sieur de Bois-Robert pour en
conferer avec le sieur de B.
[Note 85: Jacques Cordier, dit Bocan, du nom d'une terre que M. de
Montpensier lui avoit donnée, étoit bon violon, comme il est dit ici,
et fameux maître à danser. Tout ce qu'on lit sur lui dans les
biographies est pris à la _Description de Paris_, par Piganiol, tom.
II, pag. 215-216. Une danse qu'il avoit composée, et qui à cause de
lui s'appeloit la _bocane_, se dansoit encore au commencement du
XVIIIe siècle. (V. Compan, _Dict. de danse_.) C'est lui qui joua sur
son violon l'air de la sarabande que le cardinal de Richelieu dansa
pour plaire à Anne d'Autriche. Brienne, qui raconte le fait, l'appelle
par erreur Boccau pour Bocan. (_Mémoires_, tom. I, pag. 276.)]
[Note 86: «Manière de violon, qui est un instrument de musique que les
maîtres à danser portent en ville dans leur poche lorsqu'ils vont
montrer à leurs escoliers, et qui n'a esté appelé _poche_ que
parcequ'on le met dans la _poche_.» _Dictionnaire_ de Richelet, 1re
édit.]
S'est presentée Guillemine, la revenue recommandaresse de nourrices,
exposant que, quand elle presente quelqu'une de sa cognoissance pour
estre nourrice en bonne maison, la première demande qu'on fait à
ladicte exposante est si la nourrice qu'elle recommande sçait bien
parler françois, ce qu'elle ne peut ny ne doit garantir, mais
seulement, ce quy est de son etat, que la nourrice a bon laict, est et
sera tousjours, si Dieu plaist, de bonne vie, et mourra sans reproche:
de quoi ne se contentent pas les monsieux, disant qu'il faut à leur
enfant une nourrice quy parle françois, et encore immatriculée au
secretariat des Grands Jours de l'eloquence françoise, quy sont
qu'elle n'entend point; mais elle supplie qu'on ne luy oste pas sa
chalandize.--R. Sans approuver le mot de _recommandaresse_ que
l'exposante prend pour qualité, à ce que soit promptement pourveu au
cas par elle exposé selon son exigence, dans huictaine la compagnie
donnera cognoissance des commissaires pour approuver les nourrices
capables d'apprendre à parler aux petits enfans.
S'est presentée Perrette Lemaigre, doyenne des harengères de la
halle, suppliant pour la My-Caresme.--R. Renvoyé après Pasques.
S'est presenté Gilles Feneant, sieur de Tourniquet, l'un des
ordinaires de la maison du roy de Bronze, fondé en procuration du
Filou et de Lanturelu, requerant qu'il plaise à la compagnie declarer
que _vrayement, C'est mon, Voilà bien de quoy_, et toutes chansons de
ceste sorte composées par quelques autheurs que ce soit, ne
contiennent que bon françois.--R. Soit communiqué à Jean de Nivelle.
S'est presenté le sieur Renaudot, suppliant qu'on le desdommageast de
la perte qu'il estoit contrainct de souffrir par l'establissement des
Grands Jours de l'eloquence, evidente en ce que les Allemands et
autres nations n'auront plus recours à son bureau[87] pour avoir
adresses aux maistres de la langue françoise. Item a requis le
sieurdict Renaudot qu'affin que la fille n'estouffast pas sa mère, le
lundy soit jour de vacation pour Messieurs, comme samedy pour les
predicateurs.--R. Communicquera ledict Renaudot ses griefs pretendus
au procureur de la compagnie.
[Note 87: C'est le bureau d'adresse auquel nous avons déjà consacré
une note dans _le Roman bourgeois_, édit. P. Jannet, pag. 106. Comme
c'étoit un centre de compagnie, on l'avoit d'abord appelé _bureau de
rencontre_. En 1631, on avoit eu la singulière idée de le mettre en
ballet. Il y est appelé, en assez mauvais vers:
Un rendez-vous en titre de bureau,
Pour ceux qui ne savent que faire,
.....
Pour nos trois sols nous y pourrons entrer
Et trouver quelque chose ou blanque.]
S'est presenté le sieur B., fondé en raisonnement, requerant que, sans
interloquer ny deputer commissaire, soit declaré par la compagnie que
le mot car[88] est bon et naturellement françois, et tout au moins
très utile à la langue. Sur ceste requisition, a remonstré le sieur de
Gomberville que, sauf meilleur advis, le sien estoit qu'il fust
traicté de _de_, de _du_, de _a_, de au; articles _il_, _le_, _luy_,
_ils_, _les_, _leur_, _son_ et autres pronoms, le tout par preferance
audict _car_, quy tout au plus, ce luy semble, ne pouvoit pretendre
que conjonction. Monsieur le president a demandé au procureur de la
langue ce qu'il concluoit, tant sur la requysition cy-dessus que sur
la remonstration dudict sieur de Gomberville, lequel procureur a dit
que pour le deu de sa charge il concluoit aux fins de la remonstrance
dudict sieur de Gomberville, sans que toutesfois sa conclusion ne
portast aucun prejugé au fond de l'affaire de _car_, mais seulement à
ce que fust conservé son rang et ordre à chaque partie de la
grammaire: à quoy la compagnie doit avoir principal esgard.--R. La
compagnie a ordonné que sera procedé suivant les conclusions du
procureur de la langue.
[Note 88: V., sur la grande querelle académique que souleva ce mot,
accepté par les uns, repoussé par les autres, et par Gomberville
surtout, notre article du _Constitutionnel_, 30 janvier 1852,
_Histoire du trente-sixième fauteuil de l'Académie françoise_.]
Finalement, a requis ledict procureur que _naturalité_ fust
naturalisée par la compagnie, parce qu'il en falloit des lettres à
_intriguer_, _agir_, _negotier_, _ministre_, _genie_, _parque_, et à
quantité d'autres necessaires, ce luy sembloit, à l'entretien des
Grands Jours. R. La compagnie a naturalisé ladicte _naturalité_ et
ordonné au secretaire de la langue d'en expedier des lettres aux
desnomés en la requysition cy-dessus.
Comme l'assize estoit preste à se lever, s'est presenté
tumultuairement le sieur de l'Usage, declarant par le notaire le
Peuple qu'il se portoit pour appelant devant quy il appartiendroit de
tout ce quy seroit ordonné par Messieurs tenant les Grands Jours de
l'eloquence françoise, si au prealable ne luy estoit communicqué en
Cour, où il elisoit domicile.
La compagnie a dit que ne pouvoit pour le present estre opiné sur
ceste affaire, parce que l'heure d'aller chercher à vivre venoit de
sonner, après laquelle est arresté aucune affaire ne pouvoir estre
traictée ny proposée, echeant besoin notoire à la plus grande partie
de Messieurs de sortir precisement à icelle.