M. DC. XXIII. In-8º.

[Note 35: M. Leber, qui possédoit ce livret, l'indique comme rare

dans son catalogue, nº 2504, 5e pièce.]

Dernierement je me rencontray en un lieu où je vis plusieurs

gentils-hommes et damoiselles qui discouroient sur diverses choses;

enfin, chacun faisant à qui mieux paroistre quelque beau traict

d'esprit, nous tombasmes sur les singularitez, tant du corps que de

l'esprit, qui se rencontroient ordinairement aux dames, singularitez

ausquelles les jeunes gens, de quelque profession qu'ils fussent,

sembloient avoir beaucoup d'obligation, comme leur servant de première

leçon pour se façonner.

Ces parolles diversement promenées de bouche en bouche, à l'advantage

des femmes, et assez bien recueillies de la compagnie, se rencontra un

homme de la trouppe, lequel, par manière de rire, soit ou quil eut

conçeu quelque inimitié contre les femmes, ou autrement, voulut

contrepointer de point en point ceste opinion et renverser ceste

proposition.

Vous qualifiez du nom de singularité des choses que je nomme singeries

des femmes, dit-il, car si vous ostez de ce sexe les singeries et les

folies dont elles sont remplies, vous destruirez toute leur essence,

et ce qu'elles ont de singulier en elles.

A ce mot, chacun commença à murmurer; un bruit sourd s'espandit dans

la chambre, et les femmes qui assistoient à ceste assemblée se

promirent bien de le faire desdire de la parole qu'il advançoit.

Mais le gentil homme, d'un visage hardy: Non, non (poursuit-il), ne

vous estonnez aucunement de ceste mienne première demarche; mais

suspendez un peu votre jugement: j'espère faire en sorte de vous

rendre contens en ce que je vous ay proposé.

Il y a quelques années que, feuilletant un ancien codice intitulé: _le

Répertoire des choses humaines_, je trouvay que les dieux, voulant

bastir et former l'homme, prindrent une grosse masse de terre,

laquelle ils pestrirent longuement avec je ne sçay quelle mixtion

celeste, et un temperament des qualitez elementaires (bien que les

chimistes soient d'une autre opinion), puis, ayant mis toute cette

masse à la fonte, firent l'homme composé d'une ame raisonnable, oeuvre

où l'art surmonta la nature, et où les dieux mesmes admirerent leur

propre industrie, pour les richesses et raretez qui y furent encloses;

et d'autant qu'il se rencontra beaucoup de matière qui restoit, ne

voulant les dieux qu'une si divine composition fust perdue, ils la

remirent de rechef à la fonte; mais ils ne s'apperceurent qu'à la

façon des chimistes et soufleurs, en voulant purifier et rendre ceste

matière plus excellente, elle se précipita et devint plus lourde et

terrestre, et de ceste estoffe ils en formèrent la femme, beaucoup

plus stupide et grossière que l'homme, et qui n'a rien de viril que ce

que l'homme luy en fournit.

Il restoit encor quelque peu d'escume de la femme, dont les dieux,

pour ne rien perdre, _natura enim non facit frustra_, bastirent et

façonnèrent de petits avortons de nature, qui furent appelez pigmées

ou nains, et des singes, leurs demi-frères.

De façon que l'homme est mitoyen entre les dieux et la femme, et ainsi

la femme tient le milieu de l'homme et des pigmées et singes, qui ne

leur ressemblent point trop mal.

Et ainsi on peut dire que les dieux, voulans former les femmes,

prirent un peu de la nature et raison de l'homme, un peu des pigmées

et de leur essence, et le reste ils le tirèrent des singes; et, de

fait, on remarque plusieurs indices des singes qui se retrouvent en la

femme. De là vient que les femmes sont ordinairement plus petites que

les hommes, qu'elles se veulent mesler de tout faire et manier tout,

et le plus souvent les hommes ne s'en apperçoivent qu'après que la

besogne est faite. Les femmes, recognoissant de leur costé que de leur

escume avoit esté fait et procréé le singe, animal assez plaisant, et

voyant qu'elles estoient nées en ce monde pour servir de singe aux

hommes et leur complaire, s'estudièrent de là en avant de proceder de

bien en mieux, et, par un artifice nouveau, alambiquèrent la

quintescence des singes, que nous apellons singeries, qui leur sont si

familières et ordinaires, que, quand vous repasserez sur toutes les

singularités de corps et d'esprit qu'estimez resider en elles, vous

n'y trouverez autre chose que singeries.

Un second passage, qui confirme grandement tout ce que j'ay advancé

des singeries des femmes, est celuy qui se retrouve dans le mesme

autheur.

Au commencement du monde, les dieux avoient fait un beau verger et

avoient planté l'homme et la femme au milieu pour contempler les

fruicts; or, entre autres arbres, il y en avoit un de science et

l'autre de singes, fruicts si agreables aux femmes, qu'elles

quittoient le boire et le manger pour cueillir desdits singes, et

despouilloient les branches, ne laissant rien sur l'arbre que les

queües (de là vient que les singes sont aujourd'huy sans queüe).

Les dieux ayant remarqué ceste singerie, en punition attachèrent les

femmes sur l'arbre et les entèrent sur les queuës des singes; c'est

pourquoy maintenant les femmes aiment tant la queüe, n'y ayant morceau

de chair ni venaison qui leur semble de meilleur goust, et depuis ce

temps-là on a nommé toutes les actions des femmes singeries.

Si maintenant je veux allegorier ce discours et en venir à

l'experience, quelle femme se peut rencontrer en tout l'univers qui

n'a passé son temps en singeries, en momeries, bombances et

niaiseries? Il ne faut point aller chercher d'exemples en Italie, le

lupanar et la sentine de toutes les salletez des femmes; il ne faut

aller en Espaigne ny en Angleterre, mais il faut venir à Paris: vous y

verrez une fourmilière, non de femmes, bien qu'elles en ayent le

visage et le dehors, mais un escadron de singes.

Les singes se remarquent à leur poil et à leur exterieure façon; à

cela recognoistrez-vous les femmes; les singes ont une face que, si

elle etoit masquée, ce seroit une vraye femme, et quand on me monstre

une femme masquée, je m'imagine de voir un singe, tant le rapport a de

proximité et de concurrence. Le singe cache mille ravauderies dans les

concavitez de ses joües; la femme, sous un visage trompeur, cache tout

ce qui se peut imaginer au monde de perfide et de meschant. Souvent

vous croirez qu'elle vous caresse, mais, pire qu'une serène, elle

taschera de vous engluer en ses rets et se mocquera de vous. Il n'y a

rien de plus inconstant que la face: c'est une lune qui a ses

croissans, ses cartiers et son plain; tantost elle paroistra plaine, à

l'autre elle semblera carne[36]; et comme jadis la teste de Meduse

convertissoit toutes choses en pierre, ainsi l'homme à l'aspect de la

face de sa femme deviendra cornu. La femme est un vray Prothée, il n'y

a rien qui change plus tost.

[Note 36: Au 17e siècle, comme aujourd'hui encore à Orléans, le peuple

disoit _carne_ pour _corne_. (V. Molière, le _Malade imaginaire_ acte

I, sc. 2).]

_Fiet enim subito sus horridus atraque tigris

Squammosusque draco et fulva cervice leena._

Le singe a les mains, ou, pour mieux dire, les pattes, semblables aux

mains des femmes, sinon que celles des singes sont velues par dehors,

en quoy vous remarquez la mesme difference que celle qui est entre le

né et le cul: le cul est velu par dehors et le né dedans. Reste à

parler de la queüe, qui est la principale pièce, et de qui despend

tout le mistère. Les singes n'ont point de queüe, n'aussi n'ont les

femmes, et c'est en quoy elles se plaignent aussi bien que les singes;

toutefois, elles ont mille inventions pour en trouver: car, pour une

seule peau de connin, elles auront la queüe de plus de cent veaux, ce

que ne peuvent faire les singes. Aussi les femmes ont tousjours le

bruit de mieux traffiquer que tout autre animal, et, de fait, elles

bailleront tousjours le double pour le triple. Les singes, de honte,

sont tousjours assis sur le cul, à cause qu'ils n'ont point de queüe,

et les femmes se couchent sur le dos afin d'en avoir. Bref, il y a une

grande simpathie entre le corps d'un singe et le corps d'une femme.

Venons maintenant à esplucher les actions de l'un et de l'autre, et

voyons si la femme n'a pas une grande correspondance d'esprit avec la

nature essentielle et quidditative du singe.

Le singe a un certain instinct de faire tout ce qu'il void faire, et

de produire les mesmes actions au jour qu'il void exercer par ceux

qu'il regarde; peut-on trouver une singerie plus belle en la femme,

laquelle ne s'ingère pas seulement de faire ce qu'elle void faire,

mais mesme se veut quelquefois vaincre soy-mesme et aller au delà de

ses forces?

N'estoit-ce pas une vraye singerie que ceste royne superbe des

Assiriens, Semiramis, laquelle massacra son mary et son fils Ninus

pour regenter sur les hommes, et osa bien mesme, tant elle avoit le

coeur d'imiter les actions des hommes, quitter les habits de femme et

se revestir du manteau royal?

N'estoit-ce point une singerie bien formée, de voir les cinquante

Danaïdes feindre avec passion de caresser leurs maris la première

nuict de leurs nopces, et cependant sous leurs chemises porter le

cousteau fatal dont elles leur ravirent la vie?

Je serois trop prolixe si je voulois parler de toutes les singeries

qu'ont exercé les femmes de l'antiquité: nostre siècle nous en produit

assez d'exemples, et principalement la ville de Paris, où les cornes

croissent invisiblement plus qu'en autre lieu du monde.

La singerie de ceste marchande de la rue Sainct-Martin estoit

admirable, lors qu'elle fit venir son courtisan dans une basle de

marchandise, et qui de nuict elle alloit visiter la basle et joüoit du

flageolet cependant que son mary soufloit la cornemuse.

C'estoit une belle singerie que pratiqua ceste brunette d'auprès

Sainct-Innocent, de se faire servir par un jeune garçon habillé en

fille de chambre; mais tout le fait fut descouvert par le moyen du

garçon de boutique, qui voulut faire l'amour à la fille de chambre, et

trouva que son cas n'alloit pas bien.

C'estoit une singerie remarquable que celle de la procureuse du

Chastelet, laquelle se faisoit ventouser par son clerc, quand son

maistre arriva, sans sçavoir qu'il fust acteonisé, ou qu'on l'eust

placé au zodiaque, au signe du capricornio.

Mais il y a bien plus à rire pour l'autre de la rue de Sainct-Honoré,

assez proche de la Croix du Tiroir, qui fit entrer un certain

bourgeois de la rue aux Ours en son logis, sous espérance de traitter

avec luy, et cependant trois ou quatre estaffiers luy mirent la main

sur le collet et luy donnèrent les estrivières. Il n'y avoit point à

rire pour tout le monde, et principalement pour le susdit, qui depuis

a juré qu'il n'avoit jamais dansé à telle feste.

Mais ces singeries-là n'ont rien d'esgal à celles qui se joüent au

cours, où toutes les Nimphes, Orcades, Naiades, Driades, Bocagères,

Montaigneuses et autres, se rencontrent avecque les Satirs,

Capripèdes, Chevrepiés, Silvains, et telles manières de gens qui font

leurs affaires sans chandelle et qui ne vont qu'à tatons. Dernièrement

il me print une humeur d'y aller; mais je ne sçay si seray

metamorphosé en Acteon: car je vis une belle Diane de la rue

Sainct-Anthoine toute nue entre les bras d'un gentil-homme de la rue

Dauphine; mais en ma vie je ne fus si estonné, et à peine que de

ravissement les cornes ne me montèrent en la teste.

Je ne veux oublier les singeries de ceste grande dame à cinq estages

de la rue Sainct-Jacques, qui toute nuict fait la sucrée et la Diane,

et le matin, quand son mary est dehors, se donne du bon temps et passe

ainsi sa jeunesse.

Je ne veux aussi oublier par mesme moyen celle du costé des

Bernardins, qui enferme son mary dans une chambre cependant qu'elle

luy plante des cornes sur le front. Tout cela peut estre appellé

singeries.

Mais, pour conclure, n'est-ce point une vraye singerie de voir les

femmes de crocheteurs vouloir faire les bourgeoises, et les

bourgeoises imiter les damoiselles, et celles-cy les princesses[37]?

En quel siècle sommes-nous? Vit-on jamais tant de bombance et de

superfluitez qu'on en voit maintenant? Qui vid jamais tant de singes

et tant de singeries? Ma commère a un cotillon à fleurs, et toutefois

elle n'est point si riche que moy: pourquoy mon mary ne m'en

donnera-il point? S'il ne le fait, je sçay bien le moyen d'en avoir

qu'il ne me coustera rien.--Et moy, qui suis grosse marchande, sera-il

dit que ceste mercière sera plus brave que moy? Il faut resolument que

je me face raccommoder tout de neuf. Et ainsi des autres.

[Note 37: On trouve de pareilles plaintes sur le luxe croissant des

bourgeoises dans les _Caquets de l'accouchée_ (passim), et dans une

autre pièce du même temps: le _Satyrique de la court_, 1624, in-8º,

pag. 13-15.]

Pleust à Dieu que les singes et singeries[38] fussent dans un basteau

et s'en allassent tous au vent! Nous ne serions point en la peine où

nous sommes.

Adieu.

[Note 38: Rabelais, dans un passage de son _Gargantua_, chap. XL,

passage que Voltaire a visiblement imité dans sa satire du _Pauvre

diable_, sans que personne l'ait encore remarqué, établit entre les

moines et les singes la même comparaison qui a été faite ici entre les

singes et les femmes.]

Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 21 / 61 题