[Note 35: M. Leber, qui possédoit ce livret, l'indique comme rare
dans son catalogue, nº 2504, 5e pièce.]
Dernierement je me rencontray en un lieu où je vis plusieurs
gentils-hommes et damoiselles qui discouroient sur diverses choses;
enfin, chacun faisant à qui mieux paroistre quelque beau traict
d'esprit, nous tombasmes sur les singularitez, tant du corps que de
l'esprit, qui se rencontroient ordinairement aux dames, singularitez
ausquelles les jeunes gens, de quelque profession qu'ils fussent,
sembloient avoir beaucoup d'obligation, comme leur servant de première
leçon pour se façonner.
Ces parolles diversement promenées de bouche en bouche, à l'advantage
des femmes, et assez bien recueillies de la compagnie, se rencontra un
homme de la trouppe, lequel, par manière de rire, soit ou quil eut
conçeu quelque inimitié contre les femmes, ou autrement, voulut
contrepointer de point en point ceste opinion et renverser ceste
proposition.
Vous qualifiez du nom de singularité des choses que je nomme singeries
des femmes, dit-il, car si vous ostez de ce sexe les singeries et les
folies dont elles sont remplies, vous destruirez toute leur essence,
et ce qu'elles ont de singulier en elles.
A ce mot, chacun commença à murmurer; un bruit sourd s'espandit dans
la chambre, et les femmes qui assistoient à ceste assemblée se
promirent bien de le faire desdire de la parole qu'il advançoit.
Mais le gentil homme, d'un visage hardy: Non, non (poursuit-il), ne
vous estonnez aucunement de ceste mienne première demarche; mais
suspendez un peu votre jugement: j'espère faire en sorte de vous
rendre contens en ce que je vous ay proposé.
Il y a quelques années que, feuilletant un ancien codice intitulé: _le
Répertoire des choses humaines_, je trouvay que les dieux, voulant
bastir et former l'homme, prindrent une grosse masse de terre,
laquelle ils pestrirent longuement avec je ne sçay quelle mixtion
celeste, et un temperament des qualitez elementaires (bien que les
chimistes soient d'une autre opinion), puis, ayant mis toute cette
masse à la fonte, firent l'homme composé d'une ame raisonnable, oeuvre
où l'art surmonta la nature, et où les dieux mesmes admirerent leur
propre industrie, pour les richesses et raretez qui y furent encloses;
et d'autant qu'il se rencontra beaucoup de matière qui restoit, ne
voulant les dieux qu'une si divine composition fust perdue, ils la
remirent de rechef à la fonte; mais ils ne s'apperceurent qu'à la
façon des chimistes et soufleurs, en voulant purifier et rendre ceste
matière plus excellente, elle se précipita et devint plus lourde et
terrestre, et de ceste estoffe ils en formèrent la femme, beaucoup
plus stupide et grossière que l'homme, et qui n'a rien de viril que ce
que l'homme luy en fournit.
Il restoit encor quelque peu d'escume de la femme, dont les dieux,
pour ne rien perdre, _natura enim non facit frustra_, bastirent et
façonnèrent de petits avortons de nature, qui furent appelez pigmées
ou nains, et des singes, leurs demi-frères.
De façon que l'homme est mitoyen entre les dieux et la femme, et ainsi
la femme tient le milieu de l'homme et des pigmées et singes, qui ne
leur ressemblent point trop mal.
Et ainsi on peut dire que les dieux, voulans former les femmes,
prirent un peu de la nature et raison de l'homme, un peu des pigmées
et de leur essence, et le reste ils le tirèrent des singes; et, de
fait, on remarque plusieurs indices des singes qui se retrouvent en la
femme. De là vient que les femmes sont ordinairement plus petites que
les hommes, qu'elles se veulent mesler de tout faire et manier tout,
et le plus souvent les hommes ne s'en apperçoivent qu'après que la
besogne est faite. Les femmes, recognoissant de leur costé que de leur
escume avoit esté fait et procréé le singe, animal assez plaisant, et
voyant qu'elles estoient nées en ce monde pour servir de singe aux
hommes et leur complaire, s'estudièrent de là en avant de proceder de
bien en mieux, et, par un artifice nouveau, alambiquèrent la
quintescence des singes, que nous apellons singeries, qui leur sont si
familières et ordinaires, que, quand vous repasserez sur toutes les
singularités de corps et d'esprit qu'estimez resider en elles, vous
n'y trouverez autre chose que singeries.
Un second passage, qui confirme grandement tout ce que j'ay advancé
des singeries des femmes, est celuy qui se retrouve dans le mesme
autheur.
Au commencement du monde, les dieux avoient fait un beau verger et
avoient planté l'homme et la femme au milieu pour contempler les
fruicts; or, entre autres arbres, il y en avoit un de science et
l'autre de singes, fruicts si agreables aux femmes, qu'elles
quittoient le boire et le manger pour cueillir desdits singes, et
despouilloient les branches, ne laissant rien sur l'arbre que les
queües (de là vient que les singes sont aujourd'huy sans queüe).
Les dieux ayant remarqué ceste singerie, en punition attachèrent les
femmes sur l'arbre et les entèrent sur les queuës des singes; c'est
pourquoy maintenant les femmes aiment tant la queüe, n'y ayant morceau
de chair ni venaison qui leur semble de meilleur goust, et depuis ce
temps-là on a nommé toutes les actions des femmes singeries.
Si maintenant je veux allegorier ce discours et en venir à
l'experience, quelle femme se peut rencontrer en tout l'univers qui
n'a passé son temps en singeries, en momeries, bombances et
niaiseries? Il ne faut point aller chercher d'exemples en Italie, le
lupanar et la sentine de toutes les salletez des femmes; il ne faut
aller en Espaigne ny en Angleterre, mais il faut venir à Paris: vous y
verrez une fourmilière, non de femmes, bien qu'elles en ayent le
visage et le dehors, mais un escadron de singes.
Les singes se remarquent à leur poil et à leur exterieure façon; à
cela recognoistrez-vous les femmes; les singes ont une face que, si
elle etoit masquée, ce seroit une vraye femme, et quand on me monstre
une femme masquée, je m'imagine de voir un singe, tant le rapport a de
proximité et de concurrence. Le singe cache mille ravauderies dans les
concavitez de ses joües; la femme, sous un visage trompeur, cache tout
ce qui se peut imaginer au monde de perfide et de meschant. Souvent
vous croirez qu'elle vous caresse, mais, pire qu'une serène, elle
taschera de vous engluer en ses rets et se mocquera de vous. Il n'y a
rien de plus inconstant que la face: c'est une lune qui a ses
croissans, ses cartiers et son plain; tantost elle paroistra plaine, à
l'autre elle semblera carne[36]; et comme jadis la teste de Meduse
convertissoit toutes choses en pierre, ainsi l'homme à l'aspect de la
face de sa femme deviendra cornu. La femme est un vray Prothée, il n'y
a rien qui change plus tost.
[Note 36: Au 17e siècle, comme aujourd'hui encore à Orléans, le peuple
disoit _carne_ pour _corne_. (V. Molière, le _Malade imaginaire_ acte
I, sc. 2).]
_Fiet enim subito sus horridus atraque tigris
Squammosusque draco et fulva cervice leena._
Le singe a les mains, ou, pour mieux dire, les pattes, semblables aux
mains des femmes, sinon que celles des singes sont velues par dehors,
en quoy vous remarquez la mesme difference que celle qui est entre le
né et le cul: le cul est velu par dehors et le né dedans. Reste à
parler de la queüe, qui est la principale pièce, et de qui despend
tout le mistère. Les singes n'ont point de queüe, n'aussi n'ont les
femmes, et c'est en quoy elles se plaignent aussi bien que les singes;
toutefois, elles ont mille inventions pour en trouver: car, pour une
seule peau de connin, elles auront la queüe de plus de cent veaux, ce
que ne peuvent faire les singes. Aussi les femmes ont tousjours le
bruit de mieux traffiquer que tout autre animal, et, de fait, elles
bailleront tousjours le double pour le triple. Les singes, de honte,
sont tousjours assis sur le cul, à cause qu'ils n'ont point de queüe,
et les femmes se couchent sur le dos afin d'en avoir. Bref, il y a une
grande simpathie entre le corps d'un singe et le corps d'une femme.
Venons maintenant à esplucher les actions de l'un et de l'autre, et
voyons si la femme n'a pas une grande correspondance d'esprit avec la
nature essentielle et quidditative du singe.
Le singe a un certain instinct de faire tout ce qu'il void faire, et
de produire les mesmes actions au jour qu'il void exercer par ceux
qu'il regarde; peut-on trouver une singerie plus belle en la femme,
laquelle ne s'ingère pas seulement de faire ce qu'elle void faire,
mais mesme se veut quelquefois vaincre soy-mesme et aller au delà de
ses forces?
N'estoit-ce pas une vraye singerie que ceste royne superbe des
Assiriens, Semiramis, laquelle massacra son mary et son fils Ninus
pour regenter sur les hommes, et osa bien mesme, tant elle avoit le
coeur d'imiter les actions des hommes, quitter les habits de femme et
se revestir du manteau royal?
N'estoit-ce point une singerie bien formée, de voir les cinquante
Danaïdes feindre avec passion de caresser leurs maris la première
nuict de leurs nopces, et cependant sous leurs chemises porter le
cousteau fatal dont elles leur ravirent la vie?
Je serois trop prolixe si je voulois parler de toutes les singeries
qu'ont exercé les femmes de l'antiquité: nostre siècle nous en produit
assez d'exemples, et principalement la ville de Paris, où les cornes
croissent invisiblement plus qu'en autre lieu du monde.
La singerie de ceste marchande de la rue Sainct-Martin estoit
admirable, lors qu'elle fit venir son courtisan dans une basle de
marchandise, et qui de nuict elle alloit visiter la basle et joüoit du
flageolet cependant que son mary soufloit la cornemuse.
C'estoit une belle singerie que pratiqua ceste brunette d'auprès
Sainct-Innocent, de se faire servir par un jeune garçon habillé en
fille de chambre; mais tout le fait fut descouvert par le moyen du
garçon de boutique, qui voulut faire l'amour à la fille de chambre, et
trouva que son cas n'alloit pas bien.
C'estoit une singerie remarquable que celle de la procureuse du
Chastelet, laquelle se faisoit ventouser par son clerc, quand son
maistre arriva, sans sçavoir qu'il fust acteonisé, ou qu'on l'eust
placé au zodiaque, au signe du capricornio.
Mais il y a bien plus à rire pour l'autre de la rue de Sainct-Honoré,
assez proche de la Croix du Tiroir, qui fit entrer un certain
bourgeois de la rue aux Ours en son logis, sous espérance de traitter
avec luy, et cependant trois ou quatre estaffiers luy mirent la main
sur le collet et luy donnèrent les estrivières. Il n'y avoit point à
rire pour tout le monde, et principalement pour le susdit, qui depuis
a juré qu'il n'avoit jamais dansé à telle feste.
Mais ces singeries-là n'ont rien d'esgal à celles qui se joüent au
cours, où toutes les Nimphes, Orcades, Naiades, Driades, Bocagères,
Montaigneuses et autres, se rencontrent avecque les Satirs,
Capripèdes, Chevrepiés, Silvains, et telles manières de gens qui font
leurs affaires sans chandelle et qui ne vont qu'à tatons. Dernièrement
il me print une humeur d'y aller; mais je ne sçay si seray
metamorphosé en Acteon: car je vis une belle Diane de la rue
Sainct-Anthoine toute nue entre les bras d'un gentil-homme de la rue
Dauphine; mais en ma vie je ne fus si estonné, et à peine que de
ravissement les cornes ne me montèrent en la teste.
Je ne veux oublier les singeries de ceste grande dame à cinq estages
de la rue Sainct-Jacques, qui toute nuict fait la sucrée et la Diane,
et le matin, quand son mary est dehors, se donne du bon temps et passe
ainsi sa jeunesse.
Je ne veux aussi oublier par mesme moyen celle du costé des
Bernardins, qui enferme son mary dans une chambre cependant qu'elle
luy plante des cornes sur le front. Tout cela peut estre appellé
singeries.
Mais, pour conclure, n'est-ce point une vraye singerie de voir les
femmes de crocheteurs vouloir faire les bourgeoises, et les
bourgeoises imiter les damoiselles, et celles-cy les princesses[37]?
En quel siècle sommes-nous? Vit-on jamais tant de bombance et de
superfluitez qu'on en voit maintenant? Qui vid jamais tant de singes
et tant de singeries? Ma commère a un cotillon à fleurs, et toutefois
elle n'est point si riche que moy: pourquoy mon mary ne m'en
donnera-il point? S'il ne le fait, je sçay bien le moyen d'en avoir
qu'il ne me coustera rien.--Et moy, qui suis grosse marchande, sera-il
dit que ceste mercière sera plus brave que moy? Il faut resolument que
je me face raccommoder tout de neuf. Et ainsi des autres.
[Note 37: On trouve de pareilles plaintes sur le luxe croissant des
bourgeoises dans les _Caquets de l'accouchée_ (passim), et dans une
autre pièce du même temps: le _Satyrique de la court_, 1624, in-8º,
pag. 13-15.]
Pleust à Dieu que les singes et singeries[38] fussent dans un basteau
et s'en allassent tous au vent! Nous ne serions point en la peine où
nous sommes.
Adieu.
[Note 38: Rabelais, dans un passage de son _Gargantua_, chap. XL,
passage que Voltaire a visiblement imité dans sa satire du _Pauvre
diable_, sans que personne l'ait encore remarqué, établit entre les
moines et les singes la même comparaison qui a été faite ici entre les
singes et les femmes.]