M. DC. XXV.

In-8.

* * * * *

_Extraict du plumetif du greffier de la cour du Parlement de

Dijon, du lundy second jour de juin 1625[20]._

_Fevret l'aisné[21] presentant les lettres de pardon obtenues par

Helène Gillet, dict_:

[Note 20: Gabriel Peignot ne connoissoit pas ce livret lorsqu'il

écrivit son intéressante brochure: _Histoire d'Hélène Gillet, ou

Relation d'un événement extraordinaire et tragique survenu à

Dijon dans le XVIIe siècle, etc., par un ancien avocat_. Dijon,

1829, in-8º, brochure qui a inspiré le dramatique article de

Nodier, publié d'abord la même année dans la _Revue de Paris_,

puis dans ses Oeuvres, t. III, p. 373. Peignot, toutefois,

connoissoit notre livret en substance, puisque sa relation est

faite d'après le recueil d'où toutes les pièces de celui-ci

procèdent (_le Mercure françois_, 1625, t. XI, p. 526-541.)]

[Note 21: Ch. Fevret, né à Semur en Auxois, le 16 décembre 1583,

fut l'un des plus célèbres avocats du Parlement de Dijon au XVIIe

siècle; en outre de ce plaidoyer, qui lui fait un si grand

honneur, il se distingua par sa harangue à Louis XIII en faveur

des paysans dont la révolte avait exigé la présence royale à

Dijon en février 1630. Il mourut très âgé, le 16 août 1661.]

Messieurs, Helène Gillet, qui se représente au conspect de la Cour,

donne de l'estonnement à ceux qui la voyent, et n'en a pas moins

elle-mesme.

Elle n'avoit veu la Justice de ceans que dans le trosne de sa plus

sevère majesté; elle ne l'avoit apperceuë que le visage plain de

courroux et d'indignation, tel qu'elle le faict paroistre aux plus

criminels; elle ne l'avoit considerée que l'espée à la main, dont elle

se sert pour la punition des maléfices.

Mais, chose estrange! elle treuve aujourd'hui ce premier appareil tout

changé: il lui semble que le visage de cette déesse luy rit, comme

plus adoucy et favorable; elle voit sa main desarmée, et vous diriez

qu'elle tend les bras pour promettre quelque asyle et protection à

celle qui, de criminelle, est devenue suppliante.

Vous vistes, Messieurs, cette pauvre fille, il y a quelques jours, le

visage couvert de honte par l'ignominie de sa condamnation, la langue

noüée dans l'estonnement du supplice, les yeux ternis d'horreur et

d'espouventement, l'esprit troublé dans les dernières agitations d'une

funeste separation; vous la vistes (dis-je) aller courageusement à la

mort pour satisfaire à vostre justice; maintenant elle retourne pour

vous dire que le lieu du supplice où les criminels perdent la vie l'a

et absoute et sauvée. Elle paroist devant vos yeux pour vous dire que,

l'ayant traictée par la rigueur de vos jugemens, vous ne pouvez plus

luy refuser vostre misericorde; elle est humblement prosternée à vos

pieds pour baiser, de l'intérieur de son coeur, le tranchant de

l'espée qui, comme le fer de la lance d'Achille, guerira les playes

que luy-mesme a faictes.

Il se pourroit bien treuver des exemples, à qui les voudroit

rechercher, de plusieurs qui se sont trouvez garantis de la mort au

moment mesme de leur execution, les uns par le commandement inopiné

d'un chef d'armée, les autres par l'intercession d'un Tribun, d'autres

par la rencontre fortuite d'une Vestale, d'autres par une emotion

populaire, qui par des paroles mesmes de railleries heureusement

rencontrez en ceste extremité, qui par des stratagesmes pratiquez à

l'endroict de leurs complices ou de l'executeur; _aliorum in capite

gladius flectit_, ainsi qu'il en arriva à ceste femme faussement

accusée d'adultère à Verseil, qui doit le bonheur de sa memoire à la

plume de saint Hierosme; _aliorum laqueus contritus et ipsi liberati

sunt_.

Mais qu'on considère tous ces exemples en gros, qu'on les examine en

destail, qu'on en pèse à part ou confusement les plus singulières

circonstances, il se trouvera icy quelque chose de plus rare, de plus

esmerveillable, je ne sçais si j'oserois dire de plus miraculeux,

qu'en tout cela.

Car icy le glaive a tranché, la corde a faict son office, la pointe

des ciseaux a secondé la violence des deux; et cependant cette fille,

dans l'imbecillité de son aage, dans l'infirmité de son sexe, dans les

horreurs du supplice, dans les apprehensions de la mort, frappée de

dix playes ouvertes, n'a peu mourir, mais bien plus! _ipsam mori

volentem mors ipsa quamvis armata perimere non potuit_.

Quel prodige, en nos jours, qu'une fille de cest aage ayt colleté la

mort corps à corps! qu'elle ayt luitté avec ceste puissante geante

dans le parc de ses plus sanglantes executions, dans le champ mesme de

son Morimont[22]! et, pour dire en peu de mots, qu'armée de la seule

confiance qu'elle avoit en Dieu, elle ayt surmonté l'ignominie, la

peur, l'executeur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estouffement, et

la mort mesme.

[Note 22: Le Morimont est la place des exécutions à Dijon. Elle tient

son nom d'une ancienne abbaye de Champagne, dont les abbés avoient

leur hôtel à l'un des angles de cette place.]

Après ce funeste trophée, que luy reste-il, sinon d'entonner

glorieusement ce cantique, qu'elle prendra d'oresnavant à sa part:

_Exaltetur dominus Deus meus quoniam superexaltavit misericordiæ

indicium?_

Que peut-elle faire, sinon d'appendre, pour eternel memorial de son

salut, le tableau votif de ses misères dans le sacraire de ce temple

de justice?

Quel dessein peut-elle choisir plus convenable à sa condition, que

d'eriger un autel en son coeur, où elle admirera tous les jours de sa

vie la puissante main de son libérateur, les moyens incogneus aux

hommes par lesquels il a brisé les ceps[23] de sa captivité, et

l'ordre de sa providente dispensation à faire que toutes choses ayent

concouru pour sa liberation?

[Note 23: C'étoit une espèce d'entraves où l'on mettoit les mains et

les pieds des criminels.]

Ce fut un commencement de bon-heur en ce desastre que, le lendemain de

l'execution, la Cour entra dans les feries nouvelles que le Roy avait

concedées par lettres expresses peu auparavant entherinées. Ce fut

encore quelque chose de plus signalé, qu'alors qu'on recourut à la

bonté du Prince pour impetrer des lettres de pardon, luy et sa cour

estoient en allegresse et festivité, à cause de l'heureux et tant

desiré mariage du roy de la grande Bretagne[24] avec madame Henriette

Marie, princesse du sang de France. Ce fut bien plus de voir qu'à

l'instant que le discours de ceste sanglante catastrophe eut frappé

l'oreille de ce sage Orphée, de ce doux ravissant esprit[25], qui

tient dignement le premier rang en l'eminence de l'ordre de la

justice, il ait aussitost empoigné la lyre pour charmer la dureté des

Parques, revoquer la juste severité des loix, rappeler les décrets

inviolables de la mort, revivre ceste infortunée Euridice, morte

civilement par la condamnation, et presque naturellement par la peine.

C'est une merveille digne d'admiration, que celle qui debvoit estre

dans l'oubly d'une mort infame vive encore avec ce contentement,

qu'elle donnera subject à la postérité de dire que nostre Prince, avec

le tiltre juste qu'il s'estoit legitimement acquis, ait merité par

ceste action le nom de clement et misericordieux, pour avoir pardonné,

et sans autre peine que de prier Dieu pour la prosperité de sa

personne et de son estat.

[Note 24: Ce mariage eut lieu le 11 mai 1625. Ainsi, les noces d'un

roi qui devoit tomber sous la hache furent signalées par un acte de

clémence pour celle qui s'étoit miraculeusement échappée d'un supplice

pareil.]

[Note 25: C'est le chancelier d'Aligre.]

_Quam bonus princeps qui indulget, quam pius qui miseretur, quam

fidelis qui vel a nocentibus nil nisi preces et supplicationes

exposcit, quam pene divinitati proximus qui veniam criminum non

supplicii gravitate, sed votorum nuncupatione pro sua totiusque

imperii salute dispensat!_

Puissiez-vous ainsi tousjours, juste Roy, marier heureusement la

justice avec la paix, le jugement avec la misericorde, la clemence

avec la severité! Puissiez-vous si glorieusement terrasser les ennemis

de vostre Couronne, qu'après les avoir domptez par la rigueur de

vostre justice, vous leur imprimiez les mouvemens d'une humble et

fidelle obeissance par les effects de vostre clemence et debonnaireté!

Puissiez-vous, grand monarque, punir si parfaittement les crimes, que

les coulpables, ayans satisfait à la peine, puissent survivre à leur

supplice pour exalter à longs jours la felicité de vostre règne et de

vostre domination!

Cependant, puisqu'il a pleu à Dieu de redonner la vie à ceste fille,

au Roy de luy conceder l'abolition de son crime, elle vous demande,

Messieurs, la liberté, sans laquelle le reste luy tiendroit lieu d'un

second et dernier supplice, et soubs esperance d'obtenir ce qu'elle

poursuit, elle vous presente en deuë reverence ses lettres de pardon,

vous suppliant de proceder à l'entherinement d'icelles[26].

[Note 26: Cette harangue de Ch. Fevret long-temps oubliée comme tout

le reste de cette dramatique affaire, à laquelle Desessart seul a

consacré 27 lignes de son _Essai sur l'Histoire des Tribunaux_ (Paris,

1778-1784, t. VII, p. 134), a été reproduite mutilée et dénaturée dans

un recueil publié en 1836 sous le nom de M. Berryer, _Leçons et

modèles d'éloquence judiciaire et parlementaire_, etc., t. I, p.

77-79.]

* * * * *

Louis, par la grâce de Dieu roy de France et de Navarre, à tous

presens et advenir salut. Nous avons reçu l'humble supplication de

Helène Gillet, aagée de vingt et un ans ou environ, fille de Pierre

Gillet, nostre chastellain en nostre ville de Bourg en Bresse[27],

contenant qu'induitte par mauvaises recherches[28], elle se seroit

trouvée enceinte, et comme la crainte de ses parens, gens d'honneur

et de bonne famille, luy faisoit apprehender leur blasme et le

chastiment de son père, elle auroit, par mauvais conseil, resolu de

dissimuler sa faute, tellement sollicitée de son malheur, que mal

assistée en son part[29], son fruict se seroit treuvé meurtry: si que,

pour reparation, elle auroit esté condamnée à avoir la teste tranchée

par sentence rendüe au bailliage de Bourg[30], confirmée par arrest de

nostre Parlement à Dijon du 12 du present mois; en suitte de quoy, la

suppliante delivrée à l'executeur de la haute justice, et par lui

conduitte au lieu du Morimont en nostre-ditte ville de Dijon, après

avoir fait ses prières à Dieu, et soumise au supplice ordonné, ledit

executeur luy auroit eslancé un coup de coutelas sur l'espaule

gauche[31], dont elle seroit tombée sur le carreau de l'eschaffaut,

puis relevée par ledit executeur à l'ayde de sa femme, elle seroit

tombée d'un second coup qu'il luy auroit porté dudit coutelas à la

teste. Ce qui auroit excité telle rumeur dans le peuple que ledit

executeur, intimidé de plusieurs pierres ruées sur ledit eschaffaut,

se seroit jetté en bas, laissant la suppliante en la disposition de sa

femme, qui, l'ayant traisnée dans un coing dudit eschaffaut avec une

corde qu'elle luy jetta au col, auroit fait plusieurs efforts pour

l'estrangler, soit en serrant le col, ou luy pressant l'estomac de

plusieurs coups de pieds, et voyant ces supplices inutils, elle se

seroit aydée de ses cizeaux en intention de luy coupper la gorge, lui

en ayant porté plusieurs coups au col et au visage. Finalement ladite

femme, pressée de la clameur et indignation du peuple, seroit

descendue dudit eschaffaut en la chapelle qui est au-dessoubs,

traisnant avec ladite corde la suppliante la teste en bas, où elle

seroit demeurée mutillée en toutes les parties de son corps[32], sans

poulx, sentiment, ny cognoissance, pendant que le peuple irrité

assomoit à coups de pierres et de ferremens ledit executeur et sadite

femme. Ce mouvement passé, quelques uns, meus de compassion, auroient

levé et transporté la suppliante en la maison d'un chirurgien, où elle

a repris quelque esperance de vie par les secours et remèdes qui luy

ont esté promptement administrez. Mais pourceque nostre dit parlement

a commis sa garde à un huissier, l'apprehension d'un nouveau supplice

luy est une continuelle mort, qui la contraint implorer nostre

misericorde, et requerir très humblement nos lettres de remission

necessaires. Eu esgard à l'imbecilité et fragilité de son sexe et de

son aage, et à la diversité des tourmens qu'elle a soufferts en ses

divers supplices, qui esgalent, voire surpassent la paine de sa

condamnation; à ce que, la vieillesse de ses père et mère relevée de

ceste infamie, elle convertisse sa vie à l'employer à louer Dieu[33]

et le prier pour nostre prosperité: SÇAVOIR faisons qu'inclinant pour

la consideration susdite, à la recommandation d'aucuns nos speciaux

serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la Royne de la

grande Bretagne nostre très-chere et très-aymée soeur, de nostre

propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité

royale, NOUS avons à ladite Helène Gillet, suppliante, quitté remis et

pardonné, quittons, remettons et pardonnons, par ces presentes signées

de nostre main, le faict et cas susdit, comme il est exprimé, avec

toute peine et amende corporelle et civile qu'elle a encourue envers

nous et justice; et mettant à neant toutes informations, decrets,

mesmes ladite sentence et arrest de mort qui en sont ensuivis, la

restituons et restablissons en sa bonne renommée et en ses biens non

d'ailleurs confisquez; imposons silence à nos procureurs généraux,

lieutenans, substituts, presens et advenir. SI DONNONS en mandement à

nos amez et feaulx conseillers les gens tenans nostre Cour de

Parlement à Dijon ces presentes nos lettres de remission entheriner,

et de leur contenu faire jouir ladite suppliante plainement et

paisiblement, sans permettre y estre contrevenu: Car tel est nostre

plaisir. Et afin qu'elles soient stables, nous y avons fait mettre

nostre seel, sauf, en toutes choses, nostre droict et de l'autruy.

Données à Paris au mois de may l'an de grace 1625, et de nostre regne

le 16. Signé Louys. Et sur le reply, le Beauclerc. Visa Contentor.

Signé Le Long et seellées en cire verte du grand seel à laqs de soye

rouge et verte.

Sur le dos est escrit: _Registrata_, avec paraphe.

[Note 27: «Et dont la mère est petite fille de feu M. le président

Fabry.» _Relation manuscrite_ qui se trouve au tome XCIII des

manuscrits Du Puy, Bibliothèque impériale.]

[Note 28: «Bien demeuroit-elle d'accord qu'il y avoit quelques mois

qu'un jeune homme, curé d'un village voisin de Bourg, qui demeuroit au

logis d'un sien oncle, venant à celui de son père pour apprendre à

lire et à écrire à ses frères, l'avoit connue, une fois seulement, au

moyen d'une servante de sa mère, qui l'avoit enfermée dans une chambre

avec ledit curé, qui la força.» (_Ibid._)]

[Note 29: _Partus_, accouchement.]

[Note 30: Le rang qu'occupoit sa famille l'avoit fait condamner non à

la pendaison, mais à la mort par le glaive, supplice des nobles.]

[Note 31: «Le bourreau, lisons-nous dans la relation citée tout à

l'heure, qui n'entendoit pas son métier, lui fait hausser le menton et

retirer le cou pour la prendre de côté, et à l'instant lui décharge un

coup sur la mâchoire gauche, glissant au cou, dans lequel il entre du

travers d'un doigt. La patiente tombe sur le côté droit. Le bourreau

quitte ses armes, se présente au peuple et demande de mourir. On

commençoit déjà à exaucer sa demande, les pierres volant de tous

côtés, lorsque la femme du bourreau, qui assistoit son mari en cette

occasion, releva la patiente, qui en même temps marcha d'elle-même

vers le poteau, se remit à genoux et tendit le cou. Le bourreau éperdu

reprend le coutelas, que sa femme lui présentoit, et décharge un

second coup, que la pauvre victime reçoit sur l'épaule droite, sans la

blesser que légèrement. La sédition se renouvelle et s'augmente. Le

bourreau se sauve en la chapelle qui est au bas de l'échafaud; la

femme du bourreau demeure seule avec la patiente, qui étoit tombée sur

le coutelas, duquel assurément la bourelle se fût servie si elle l'eût

vu. Elle prit en son lieu la corde que la patiente avoit apportée au

supplice, la lui met au cou. Elle se défend, et jette ses mains sur la

corde. L'autre lui donne des coups de pied sur l'estomac et sur les

mains, et lui donne cinq ou six secousses pour l'étrangler, puis,

comme elle se sentit frappée à coups de pierres, elle tire ce corps

demi-mort, la corde au cou, la tête devant, à bas la montée de

l'échafaud. Comme elle fut au dessous, proche des degrés, qui sont de

pierre, elle prend des ciseaux qu'elle avoit apportés pour couper les

cheveux de la condamnée, longs de deux pieds, et la veut égorger;

comme elle n'en peut venir à bout, elle les lui fiche en divers

endroits.»]

[Note 32: «Outre les deux coups de coutelas, elle a six coups de

ciseaux: un qui passe entre le gosier et la veine jugulaire; un autre

sous la lèvre d'en bas, qui lui égratigne la langue et entre dans le

palais; un au dessous du sein, passant entre deux côtes, proche de

l'emboiture du dos; deux en la tête, assez profonds, quantité de coups

de pierres, les reins entamés fort avant du coutelas, sur lequel elle

étoit couchée, lorsqu'on la secouoit pour l'étrangler, et son sein et

son cou plombés de coups de pieds de la bourelle.» _Même relation._]

[Note 33: Hélène Gillet, en effet, se retira du monde. Elle entra dans

un couvent de la Bresse, et y vécut très saintement de longues années.

Sa mort fut des plus édifiantes. V. _Vie de Madame de Courcelles de

Pourlans_, etc., par Edme-Bernard Bourrée, oratorien, Lyon, 1699,

in-8., p. 264.]

_Extraict des Registres du Parlement._

Veu les lettres patentes obtenues à Paris au mois dernier par Helène

Gillet, fille de maistre Pierre Gillet, chastellain royal à Bourg, par

lesquelles le Roy, pour les causes y contenues, à la recommandation de

ses speciaux serviteurs, en faveur mesme de l'heureux mariage de la

Royne de la grande Bretagne, sa très-chère et très-aymée soeur, de son

propre mouvement, grace speciale, plaine puissance et authorité

Royalle, auroit à ladite Gillet quitté, remis et pardonné le faict et

cas exprimé ès dittes lettres, avec toute peine et amende corporelle

et civile qu'elle avoit encourue envers sa Majesté et justice, mettant

à neant toutes informations, decrets, mesme les sentence et arrest de

mort qui s'en estoient ensuivis, la restituoit et restablissoit en sa

bonne renommée et en ses biens non d'ailleurs confisquez, imposant

silence à ses procureurs generaux, leurs substitus presens et à venir,

et à tous autres; arrest du deuxiesme du present mois de juin, par

lequel, sur la presentation faicte en audience par laditte Gillet

desdittes lettres, et ouy Picardet, procureur general du Roy, auroit

este ordonné que, sur le contenu en icelles, elle seroit ouye et

repetée par le commissaire au rapport duquel avoit esté donné l'arrest

du 12 dudit mois de may, pour après estre pourveu sur l'entherinement

d'icelles, ainsi qu'il appartiendroit; cependant demeureroit laditte

Gillet en la garde d'un huissier; interrogations, responses et

repetitions de laditte Gillet par devant ledit commissaire; ledit

arrest du 12 de may confirmatif de la sentence donnée au bailliage de

Bresse le 6 fevrier precedent, par laquelle laditte Gillet auroit esté

declarée deuement atteinte et convaincue d'avoir recelé, couvert et

occulté sa grossesse et son enfantement; et pour reparation, ayant

aucunement esgard à l'aage et qualité de ladite Gillet, icelle

condamnée à avoir par l'executeur de la haute justice la teste

tranchée, en l'amende de cent livres envers le Roy, et ès frais et

despens de justice: LA COUR a intheriné et intherine lesdittes

lettres; ordonne que ladite Gillet jouira de l'effet d'icelles selon

leur forme et teneur. Faict en la Tournelle, à Dijon, le cinquiesme de

juin mil six cens vingt cinq.

* * * * *

_Histoire veritable de la conversion et repentance d'une

courtisane venitienne, laquelle, après avoir demeuré long-temps

souillée dans les lubricitez et ordures de son peché, Dieu a

faict reluyre dans son ame les rayons de son amour et l'a retirée

à soy._

_Traduit d'italien en françois. A Paris, chez Guillaume Marette,

ruë Sainct Jacques, au Gril._

1608.--In-8º.

Entre tous les vices et pechés qui se sont enracinez dans le coeur des

hommes et qui plus manifestent l'ire de Dieu, ç'a esté la paillardise:

car Dieu a fait pleuvoir feu et foudre pour advertissement d'un si

enorme et detestable peché devant sa divine Majesté. Quelle chose est

sous le ciel plus abominable et plus digne de hayne que ce vice, qui

est la source et fontaine de tous maux? Certains auteurs remarquent

qu'il n'y a rien au monde qui offence plus le corps et l'esprit, et

qui nuise plus à la santé corporelle et spirituelle, qui engendre plus

de maladies interieures et exterieures, qui rende l'homme plus brutal

et insensé que ce mechant acte voluptueux qui tue le corps et l'ame.

Tous les livres des anciens et des modernes sont si remplis d'infinis

exemples, que, si nous les feüilletons, nous verrons les punitions,

misères et malheurs qui l'accompagnent. Les enfans d'Hely nous ont

servi d'exemple de la divine vengeance, et ceux qui estoient du temps

de Noë, comme parle nostre Seigneur en son Evangile. Valère[34], livre

9, chapitre 12, nous en fournit assez quand il parle du poëte lascif

et vilain qui mourut où il se plaisoit tant. Mais nous nous

arresterons seulement pour le present à la recerche curieuse de la

vie, meurs et façons de ceste Leonor Venitienne, issuë de riches et

fameux personnages dont je tais le nom, à laquelle Nature avoit

desparti tous ses dons et graces, et l'avoit doüée de parfaicte

beauté, enrichie dès son commencement de vertus requises à une

damoiselle bien née comme elle estoit.

[Note 34: Valère-Maxime.]

On voit ordinairement qu'en un bel arbre fruitier il y a quelques

branches qui sont pourries et mortes, et que, si on ne les coupoit,

elles gasteroient tout l'arbre; de mesme les parens de ceste Leonor,

qui estoient beaux arbres florissans et eslevés en haut, enracinez en

la vertu, produirent une branche, de commencement verdoyante, et qui,

petit à petit, comme elle croissoit, elle se pourrissoit: car, dès que

l'amour aveugle eut decoché ses fléches dans son coeur, elle aperceut

des nouveaux traitz et desirs d'aimer, qui sont les enfans et

avant-coureurs d'Amour, qui luy firent clorre les yeux de chasteté

pour ouvrir ceux de lubricité: car ayant atteint l'aage de quinze ans,

lors vray miroir de vertu et beauté, et estant delaissée orpheline

depuis deux ans et unique heritière des biens paternels, fust

recherchée de plusieurs braves cavaliers, qui, espris de ses beautez,

ne pouvoient respirer que l'air de ses bonnes graces; et comme la

coustume de ces païs porte que les filles soient retirées des

compagnies, principalement de celles des hommes; mais elle estoit

maistresse de soy-mesme et se laissoit aller où sa volonté et plaisirs

la poussoient. Elle attiroit par sa beauté les coeurs de ceux qui la

regardoient, et, en la regardant, l'admiroient, entre autres le

cavalier Lysandro, qui, jà long-temps auparavant, avoit esté adverti

des beautez de ceste damoiselle, estant envoyé à Venise pour l'estude

des sciences et exercices de noblesse, tascha par subtils moyens de

pouvoir treuver lieu, temps et heure commodes pour offrir et sacrifier

les veux de son service sur l'autel des merites de ceste beauté, et ne

pouvant treuver telle commodité comme il desiroit, il se delibera de

l'aller voir à son logis, accompagné d'un homme seulement, et là

estant, la treuva aussi gratieuse que belle; incontinant luy commença

à descouvrir la douleur qu'il avoit enduré dès que les rayons de sa

beauté eurent penetré son coeur, et qu'il la supplioit et conjuroit

d'alleger le tourment de son mal. Tous deux au mesme instant furent

comblez d'heur et desir, comme ils souhaitoient; il ne manque point

tous les jours en après la voir; enfin tous deux sont embrasés de

l'amour de l'un et de l'autre. Et ainsi passionné luy donna à

entendre, comme la coustume est, qu'il la prendroit pour sa loyale

espouse, et que cependant elle esteint les feux ardens d'amour qui le

brusloient. Alors les parens de l'un et de l'autre, estans advertis du

faict, firent moyen de les separer et esloigner, afin d'esteindre le

feu et la fumée du bruit qui estoit semé d'eux par la ville. Mais

Lysandro, qui ne desiroit plus belle occasion que celle, afin d'eviter

les rets où il estoit pris s'il ne s'en retournoit à la maison de son

père, la quitte, ayant assoupi ses lubricitez l'espace d'un an; et

ainsi elle demeura grosse d'une fille. Je ne vous pourrois representer

les douleurs et afflictions accompagnez de souspirs et repentirs de

ceste pauvre Leonor, qui au premier commancement avoit gouté les

fruicts de l'amour si doux, et maintenant luy sont si amers! La voilà

delaissée et abandonnée d'un chacun, reputée pour une autre Laïs,

fameuse putain, qui, estant morte, afin de faire revivre sa memoire,

fut mis sur son tombeau une lionne qui esgratignoit un belier par les

fesses, pour designer que le belier estordy, à sçavoir, l'homme, se

laisse piper à la femme, qui luy tire le sang et luy oste la laine.

Elle est contraincte en après de poursuivre comme elle avoit commencé,

et s'addonne tellement à toutes sortes de lubricitez, qu'au lieu que

c'estoit un miroir de vertu et chasteté, ce n'est que le receptacle

des vices: sa beauté et elegance de son corps estoit flestrie, sa

conscience offencée, laquelle l'epoinçonnoit ordinairement avec des

vives attaintes d'un repentir; son nom tout difamé, sa vie abregée, le

coeur et l'ame perduë. Mais Dieu, qui ayme les siens, et qui ne cerche

la mort du pecheur, fit reluyre peu à peu les effects de son amour

dans le coeur de ceste creature, afin de la retirer des ordures et

saletés du peché où elle estoit plongée; si bien que le 26e jour du

mois de mars, entendant la predication d'un R. P. de l'ordre S.

François, qui avoit prins pour thème de son sermon la conversion de la

Magdaleine, luy esmeut et incita une telle ardeur de l'amour divin,

accompagné d'un repentir et remord de conscience d'avoir offencé un si

long temps celuy qui l'avoit creée à son image, qu'incontinant que le

père fut descendu de la chaire, elle se prosterna à ses pieds, luy

demandant humblement pardon, le priant de vouloir entendre une

confession auriculaire de tous ses pechés, qu'elle vouloit faire.

C'estoit auparavant une Laïs, maintenant c'est une autre Magdelaine,

que les souspirs et pleurs qu'elle respand pour ses pechés passés, et

la penitence qu'elle a commencée luy acquerront les cieux. Cependant

elle s'est retirée à un couvent des religieuses de S. François, où

elle vit avec telle penitence, jeusnes et oraisons; ayant party tout

le reste de ses biens paternels, et ceux que la lubricité lui avoient

acquis, aux pauvres et au couvent, remit sa fille à la suitte d'une

grande dame.

Cest escrit m'estant tombé entre les mains, j'ay desiré le mettre

d'italien en françois, afin d'emouvoir et inciter un chacun à fuïr et

avoir en horreur ce vice et peché si enorme devant la divine Majesté,

et conjurer ceux qui ont esté seduits et attrapez par les retz et

filetz que le diable, ennemy immortel, leur prepare tous les jours, de

tascher par tous moyens de s'en delivrer, car toujours il a esté

divinement puny. Qui pourroit donc mettre en registre tant de villes

ruinées, saccagées, apauvries et desolées par ce malheureux vice? Les

monarchies des Perses, Assyriens, Mèdes, Macedoniens, Troiens,

Romains, les florissantes cités de Lacedemone, Thèbes, Athènes et

autres, ont esté perdues par ce monstre detestable. Je serois trop

prolix de deduire les malheurs qui l'accompagnent, mais cecy servira

de miroir et vray exemple de chasteté, afin que ces belles ames ne se

viennent à souiller, fletrir et secher par les retz de l'ordure de ce

péché: car, ayant ce lustre si resplendissant, on reluyra de tous

costez, rejettant ceste insatiable volupté, qui ameine avec soy un

repentir qui mord et pince la conscience ordinairement, et engendre en

l'esprit une douleur perpetuelle, et faict oublier le doux pour succer

l'amer, et depeint en nous une infamie; et comme dit le poète,

O passion dissoluë!

O volonté trop gouluë!

Plus l'hydropique met peine

De succer une fontaine,

Plus il creuse son tombeau, etc.

Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 19 / 61 题