SONNET.

Les histoires qu'on lit les plus prodigieuses,

Ou du tems des chrestiens ou celui des ethniques,

Les esprits fabuleux des poètes antiques,

Les peintures qu'on void par tout si monstrueuses,

Les finesses qu'on dit les plus ingenieuses,

Ou en Plaute, ou Terence, ou en nouveaux comiques,

Les plus estranges cas des argumens tragiques,

Les transformations d'Ovide merveilleuses,

Tous les enchantemens et la sorcellerie,

Toutes illusions, toute la tromperie,

Bref tout ce qui fut onc' des plus grands imposteurs,

Si tu lis cest escrit, ne te sembleront riens

Après le faux mary par cauteleux moyens

Trompant femme, oncle, tante, et seurs et senateurs.

* * * * *

Au diocèse de Rieux, sous le ressort du parlement de Toulouse, y a une

petite ville nommée Artigue[124], assez près du comté de Foix, en

laquelle vindrent par cy devant demourer deux frères, l'un nommé

Sance[125] et l'autre Pierre Guerre, qui estoient des environs de

Bayonne; et après avoir longtemps audict Artigue travaillé à faire de

la tuille et de la brique, ils devindrent assez aisez pour gens de

petit estat. Le dict Sance fut là marié, et de ce mariage eut quatre

filles et un fils nommé Martin, lequel estant encore bien jeune fut

marié à Bertrande Rolse, laquelle aussi estoit âgée à peine de dix

ans, tant est le desir non pas seulement aux grands seigneurs, mais

aussy aux mécaniques, de marier leurs enfans de bonne heure pour voir

en eux revivre leur nom et regenerer leur posterité. En ce mariage

demeurèrent huict ans entiers sans avoir d'enfans, tellement qu'on

estimoit que la dite Bertrande fust liez (comme ils appellent) par

quelque sorcière[126]. Mais enfin il advint qu'ils eurent un fils,

qu'ils nommèrent Sance, ainsi que le père grand. Et desjà avoient esté

dix ans ensemble fort amiablement et sans avoir jamais eu aucune

riote et debat, jusqu'à ce qu'une petite flammèche de malheur s'esleva

quy alluma un si grand feu que toute la famille en fut embrasée: quy

fut que le dit Martin desroba à Sance, son père, un boisseau de

froment. Cela de soy estoit bien peu de chose, mais ce fut une

occasion et comme signe d'exciter une terrible tragedie: car ledit

Martin, pour crainte de la severité de son père, dès lors s'absenta du

pays et se retira en Espagne, où il fut soldat soubs l'empereur

Charles V. et depuis le roy Philippe son fils, par l'espace de douze

ans[127], tant que naguères estant à la prinse de la ville de Sainct

Quentin[128], ledict Martin eust une jambe emportée d'un coup de

canon, quy fut cause que le dict roy Philippe luy donna une place de

religieux-lay en une commanderie de Rhodes, pour y avoir son vivre et

vestements en sa vie durant[129]. Sur ces entrefaites, et s'estant

desjà passé huit ans qu'il n'avoit escrit de ses nouvelles ny à sa

femme ny à aucun des siens, tant qu'on ne savoit où il estoit ny ce

qu'il faisoit, un nommé Arnauld Tily[130], natif du village de Pin de

Sagias, en comté de Foix, prit faussement le nom de Martin Guerre,

pensant (comme il advint après) que par là il pourroit jouyr de la

femme et des biens dudict Guerre, dont il avoit fort grande envie.

Arnauld estoit de mesme corsage que Martin, et avoit au visage, aux

yeux, aux mains, des signes tous pareils; à quoy on doit aussi

beauquoup que quand le dict Martin s'absenta il n'avoit point encore

que bien peu de barbe; tellement qu'avec le temps, au retour, estant

creüe, elle pouvoit couvrir et deguiser la dissemilitude quy y pouvoit

estre. Estant ledict Arnaud faux Martin en ce point asseuré et d'un

esprit vif et composé à tromperie, il n'entra pas en la maison de la

femme qu'il pretendoit abuser, que premièrement quel il s'y faisoit il

n'eust senty. Il arriva en un village assez près, où il s'arresta,

tant pour se reposer, estant travaillé du chemin, que pour se remettre

en bon-poinct, se sentant attenué et fort maigre d'une griève maladie.

Là il faisoit entendre à l'hoste qu'il estoit Martin dessus mentionné,

luy racontant durant son absence supposée toute la vie qu'il avoit

censé mesnée loin de sa femme; et luy demandant (en faisant le

pleureur) comme sa dite femme et toute sa famille et ses parents se

portoient. Le bruit fut incontinent par tout le village que Martin

Guerre estoit revenu, et ne tarda guères que cela vint jusques à ses

soeurs, qui coururent soudain pour le recevoir en l'hostellerie. Le

bruit que les femmes avoient ainsy entendu et le plaisir qu'elles en

recevoient gardoit les peu advisées que elles ne cogneussent la

verité; et de faict elles le saluèrent et caressèrent comme le frère

Martin; et après retournèrent incontinent vers la femme Bertrande pour

luy annoncer le retour de son mary, qui estoit au village prochein; de

quoy fut fort joyeuse et se hasta d'y aller: car je vous laisse à

penser quel plaisir elle avoit du retour de son mary, après luy avoir,

en son absence, gardé si longuement fidélité et s'estre gouvernée fort

vertueusement. Quand elle fut arrivée devers luy, de prime abordée

elle se retint comme esbahie et ne vouloit aprocher; mais, comme

doubteuse, se retiroit en arrière. Il l'apella en paroles amiables et

par son nom, et commença par luy remettre en mesmoire ce qu'ils

avoient fait durant leurs amourettes avant d'estre mariez, voire les

petits propos qu'ils avoient tenu la première nuict de leur mariage,

et specialement en quel coffre il avoit laissé ces chausses blanches

le jour qu'il la quitta. Il poursuivoit pour en dire plus, quand

Bertrande se laissa tout à coup tomber à son col en le baisant, le

serrant fort etroitement et luy disant: «Ah! mon mary, vous me revenez

doncq' voir après m'avoir delaissée si longuement!» Bertrande alors

s'excusa fort de ce qu'elle ne l'avoit recogneu tout d'abord, le

priant de luy pardonner, et que la barbe qui luy estoit venu si forte

estoit seule cause de son hesitation. Un oncle de Martin Guerre, ayant

aussy ouy ce bruict, y arriva, et, l'ayant fort regardé entre deux

yeux, ne pouvoit croire que ce fust luy, jusqu'à ce que ce faux Martin

luy vint à rememorer tout ce qui s'estoit passé entre eux quand ledit

oncle avoit eu charge de ses affaires. Ce qu'ayant entendu, il le vint

embrasser, louant Dieu de ce que son nepveu estoit de retour en santé

vers ses parens. Par ces moyens, le fin affronteur fist accroire à la

femme qu'il estoit son mary, à l'oncle qu'il estoit son nepveu, aux

soeurs qu'il estoit leur frère, et aux voisins qu'il estoit Martin

Guerre. Il demeura toutes fois encores quelques jours en ladicte

hostellerie pour achever de se guerir de sa maladie, qui estoit la

verolle[131]. Et pourtant ne faisoit-il cependant aucune instance de

vouloir cohabiter avec sa femme. C'est à savoir qu'un tel homme de

bien faisoit conscience de donner la maladie à une femme de laquelle

il vouloit bien neantmoing faire perdre l'âme en contaminant le chaste

lict par execrables actes de paillardise dont la semblable ne fut

onques ouye. Cependant toutefois la femme ne laissoit de le

solliciter, traicter et penser comme appartient à une femme de bien,

de tout ce quy estoit necessaire pour recouvrer sa santé. Incontinent

qu'il commença à se bien porter, il fut conduict par Bertrande en sa

maison, et receu et traicté comme son mary bien veneu. Et demeura par

l'espace de quatre ans avec elle si paisiblement, et se conduisant si

bien en toutes affaires, qu'on n'eust pu avoir de luy aucun soupçon de

mal. En ce temps là ledict faux Martin eust deux filles de Bertrande,

dont l'une mourut et l'autre pour le jourd'hui est encore vivante. Or

est il que Sance, le père du vray mary cy devant, avant ce cas advenu,

alla de vie à trepas, laissant à son filz, lors absent, quelque peu de

bien qu'il avoit aux environs de Bayonne, d'où il estoit veneu. Ce

faux Martin y voulut aller et bailla ce bien à ferme[132]. Mais Dieu,

quy ne laisse rien impuny, se monstra bientost vengeur d'une telle

mechanceté, et mesme alors que ce faux Martin pensoit avoir le mieux

composé et asseuré toutes ses affaires: car en ces environs il y eut

une métairie bruslée appartenante à un gentilhomme, quy en accusa

ledict faux Martin, lequel, pour raison de ce, fut mené en prison à

Thoulouze. Et là estant, sa partie, pour mieux faire valoir sa cause

(on ne sçait par quelle fantaisie), vint à mestre en avant une chose

quy sembloit bien peu appartenir à son affaire: c'est à savoir, que

ledict Martin entretenoit une femme quy estoit à un autre[133].

Bertrande, nonobstant, ne laissoit de solliciter soigneusement pour

retirer ce faux Martin de la captivité où il estoit, et pour autant

que la partie n'avoit pas grandes preuves sur ce qu'elle avoit avancé

et argué, ledict faux Martin fut eslargy. Mais, estant revenu en la

maison, Bertrande ne luy faisoit plus si bon visage qu'auparavant,

ayant conceu quelque soupçon de luy, laquelle toutefois le cachoit et

renfermoit en elle et ne le faisoit voir ny divulguer. Ceste soupçon

s'ogmenta d'autant, qu'un soldat[134] en passant avoit dit qu'il

connoissoit bien Martin Guerre, mary de Bertrande, et qu'il l'avoit

veu au siége de Sainct Quentin, où il avoit eu une jambe emportée, et

qu'il estoit encore vivant. Ce qu'ayant dit et affirmé, ledit soldat

laissa par escript en presence de gens pour tesmoignage, et qu'ils ne

s'estoient veus depuis. L'oncle de Martin ce pendant, au nom de sa

nièce, qui n'en savoit rien, faisoit informer contre ce faux Martin;

ce qu'ayant sceu, elle l'approuva. On ne sçait si l'oncle faisoit cela

pour le bien de Martin, que son frère lui avoit recommandé à sa mort,

ou pour la haine qu'il portoit à ce faux Martin. La cause de la haine

pouvoit estre que ce faux Martin demandoit au dict oncle le compte de

l'administration qu'il avoit eue de ses biens pendant son

absence[135]. Quoy que ce fust, ou plus tost la main de Dieu qui y

besongnoit, le dict faux mary fut mené prisonnier ès prisons de

Rieux[136], et là y eut plus de cinquante tesmoings produits contre

luy, avec lesquels Bertrande confessa publiquement la vie infame et

impudique qu'à son desceu elle avoit menée avec luy, dont elle se

repentoit amèrement. Plus urgent tesmoignage dict un hostellier d'une

ville prochaine[137], qui l'ayant veu passer par là, et l'appelant

Arnauld, par son nom, il luy vint soudain dire en l'oreille et le

prier qu'il ne le decelast point, et que cy après il l'appelast Martin

Guerre, duquel il avoit pris la femme. Là dessus vint encore plus

ferme affirmation d'un oncle du dict Arnauld, quy, voyant que son

nepveu estoit en voie de perdition (comme il sçavoit), ne cessoit de

pleurer autour de luy en luy remontrant sa faute[138]. Ce faux Martin

toutefois ne s'estonnant de rien, monstrant toujours un mesme visage,

et racontant plusieurs particularitez, tâchant de persuader qu'il

estoit veritablement le vrai mari, protestant devant Dieu, lequel il

supplioit de faire veoir à des juges non suspects son innocence en ce

qu'on luy mestoit à sus. Et faisoit à cela beaucoup pour luy qu'il

avoit de tesmoings de son costé bien en pareil nombre que les autres

et de meilleure qualité[139], mesmes les soeurs de Martin, lesquelles

estoient si obstinement abusées, qu'il n'estoit pas aisé de leur faire

si tost croire le contraire[140]; y aidoit aussy l'estime de tout le

voisinage[141], et le consentement de la femme avec laquelle il avoit

cohabité quatre ans, n'estant pas croyable qu'elle eust peu si

longuement estre trompée; et, ce quy estoit chose fort estrange, il

cognoissoit toutes les affaires de la maison[142]; aussy que l'oncle

du vray Martin, estant entré en pique (comme est dit dessus) avec

ledict faux Martin, rendoit pire la cause de ses adverses parties.

Finalement, ce quy a accoustumé d'estre sainctement gardé pour finir

toute querelle et debat, quy est de s'en rapporter au serment, fut

proposé par ledict faux Martin, disant que, si Bertrande vouloit jurer

quy ne fust son mary Martin, il se soumettroit à la mort telle qu'elle

luy seroit appliquée et infligée. A quoy on ne peut oncques

contraindre ladicte Bertrande. Pas ne sçait si elle avoit honte et

faisoit conscience de jurer (elle qui toutefois procuroit bien la mort

d'autruy); ou qu'elle eust encore l'opinion que c'estoit le mary

veritable quy l'avoit si longtemps cherie et apreciée. Toutefois elle

ne voulut effectuer le serment à la requête quy luy fust baillée. Mais

à la fin, le juge de Rieux, ayant examiné diligemment ce faict,

condamna ce faux Martin, et comme adultère et affronteur insigne, à

avoir la teste trenchée et les quatre membres separés du corps. Pour

cela ne s'esmeut il de rien, ny changea de couleur; ains, comme celuy

quy se confioit à son innocence, à laquelle il se vantoit estre faict

grande violence, en appela au parlement de Thoulouze. Les juges, assez

sevères en pareilles matières, furent esbahis d'un si estrange cas;

toutes fois, pour bonnes raisons feirent recommencer le procez de

nouveau. Bertrande fut appelée devant messieurs dudict parlement, et

là l'accompaigna l'oncle de Martin sans y avoir esté appelé. Ce quy

fit penser aux juges qu'il y estoit veneu pour mieux emboucher

Bertrande et la garder de tout deceler, et qu'on ne disoit pas sans

cause que toute ceste menée estoit dirigée par luy[143]: parquoy il

fut ordonné que Bertrande seroit mise en seure garde et que ledict

entreroit en la prison. Leurs tesmoings furent produits d'une part et

d'autre, tant qu'on ne savoit quy avoit les plus veraces et

equitables[144]. Le faux Martin fut amené devant ses juges, où

Bertrande luy fut pareillement confrontée, laquelle commança à dire

qu'elle cognoissoit bien que son honneur luy avoit esté ravy par les

finesses d'autruy, et qu'elle en avoit une telle infamie, qu'en toute

sa vie elle ne sçauroit l'effacer, et qu'elle prioit Dieu et la

justice de luy vouloir pardonner et d'avoir pitié de sa miserable

fortune, affirmant que, si tost qu'elle avoit peu s'apercevoir de la

meschanceté de son pretendu et faux mary, elle s'estoit estrangée de

luy, dont sa conscience luy en portoit tesmoignage; que depuis ne luy

avoit donné repos ne jour ne nuict; ce qu'elle disoit humblement en

baissant la vue assez honteusement et avec une grande craincte. Le

faux Martin, au contraire, avec un visage asseuré et joyeux, appeloit

doucement sa femme, disant qu'il ne luy vouloit aucun mal, sachant

bien qu'elle l'accusoit y estant portée et incitée par autruy; et se

tournant à mesdire de l'oncle du vray mary, disant qu'il estoit

autheur de tout ceste tragédie. Tout ce que Bertrande avoit auparavant

desclaré separement au juge des premières choses quy estoient

entervenues entr'elle et son mary, ce faux Martin le racompta aussi de

mot à mot, sans y rien obvier, mesmement comme, par l'insinuation de

quelqu'invisible sorcière[145], ils avoient esté liez huit ans ne

faisans que languir, sans pouvoir faire renaistre leur generation par

le devoir de mariage, et qu'estant en desespoir, une bonne vieille

leur avoit donné le moyen de deslier l'ensorcellerie, tant enfin

qu'ils peurent voir en naistre un fils, et disoit les moyens, le

temps, le lieu, les personnes quy avoient esté employez à ceste

affaire quand leur fils fut né, en quelle maison, le prestre quy le

baptisa et en quelle eglise; et disoit tout cela avec une telle

asseurance, et par si bon ordre, qu'il ne sembloit pas seulement le

raconter aux juges, mais le leur representer et faire voir à l'oeil.

Passant plus oultre à ce qui ne pouvoit estre cogneu que du mary, dict

ce qu'ils avoient faict auparavant leur union matrimonialle le jour

des nopces, quel prestre les avoit espousez et mariez, quy avoit

assisté au banquet, quelle robbe avoient porté les convives, les

propos qui avoient esté tenuz au soir, que fut le don qu'on leur porta

pour le chaudeau, quelles gens estoient entrez en la chambre, et ce

qu'ils avoient fait avant son partement, y adjoustant (ce quy est

estrange et diaboliquement incomprehensible) qu'un jour estans allez

aux nopces de leurs parens, pour autant que le lieu estoit trop

etroict pour les conviez, il fallut que Bertrande se coucheast avec

une sienne cousine, et qu'ils avoient ensemble accordé que, quand

chacun seroit endormy, il s'en iroit auprès d'elles[146].

[Note 124: C'est Ardigat, dans le département de l'Arriége,

arrondissement de Pamiers.]

[Note 125: Sanche ou Sanchez.]

[Note 126: Je savois bien qu'en pareil cas, parlant des

hommes, on disoit _lier l'aiguillette_, mais j'ignorois que

la même métaphore fût employée pour les femmes. Elle perd de

sa justesse en changeant de sexe, et finit même par ne plus

être compréhensible.]

[Note 127: D'après la relation donnée par Rocoles, il auroit

d'abord été laquais du cardinal de Burgos et de son frère,

qui l'emmenèrent en Flandre. Là il se fit soldat, combattit

et fut blessé, comme il est dit ici.]

[Note 128: On sait que ce siége se termina par la défaite

des François, le 10 août 1557, et par la prise de la ville.]

[Note 129: Ce n'est pas seulement en Espagne qu'existoient

ces places de _moine-lai_ ou _oblat_, données, dans les

cloîtres, aux soldats invalides. Nous en trouvons aussi

l'institution en France. C'est le roi qui en disposoit, mais

son droit étoit restreint aux bénéfices électifs de

fondation royale, ducale ou comtale, qui avoient plus de

1,200 livres de revenus. Les couvents trouvèrent avantageux

de convertir en argent cette prestation onéreuse. Au lieu

d'avoir à héberger des invalides, ils se soumirent à une

taxe de vingt écus, qui fut ensuite portée à cent, et même à

cent cinquante livres. La fondation de l'Hôtel des Invalides

ne les affranchit pas de cette contribution de bienfaisance;

elle la fit régulariser, au contraire: en vertu d'un édit de

1704, toutes les pensions faites aux _oblats_ furent

comprises parmi les fonds affectés à l'entretien de l'Hôtel;

elles furent toutes portées à cent cinquante livres, et il

n'y eut plus un seul bénéfice royal qui en fût exempt. Henri

III, plus qu'aucun autre de nos rois, avant Louis XIV,

s'étoit occupé de ces pensions et de l'asile à donner aux

invalides dans les couvents. V. Isambert, _Anciennes lois

françoises_, t. 14, p. 599.]

[Note 130: Arnauld du Thil, dit Pansette, lit-on dans la

relation donnée par Rocoles, p. 20.]

[Note 131: Ce détail manque dans les autres relations.]

[Note 132: La relation donnée par Rocoles (p. 321) dit que

le bien de Martin se trouvoit près d'Andaye, dans le pays

des Basques, «lequel bien du Thil dissipa, l'ayant vendu à

diverses personnes».]

[Note 133: Il n'est point parlé dans le récit de Rocoles, ni

dans aucun autre que je sache, de cette première arrestation

et de ces premiers soupçons.]

[Note 134: Ce soldat étoit de Rochefort, selon l'autre

relation.]

[Note 135: C'est du moins ce qu'alléguoit le faux

Martin-Guerre. «Il allègue, lisons-nous dans le récit de

Rocoles (p. 324), qu'on lui fait ces misères pour se

dispenser de lui donner 7 à 8,000 livres de bien que retient

P. Guerre, l'oncle, et dont il ne veut se dessaisir. D'abord

on a commencé par les menaces, même par les coups, à ce

point qu'un jour, si sa femme n'eût été là et ne l'eût

couvert de son corps, P. Guerre et ses beaux-fils l'eussent

tué à coups de barre.»]

[Note 136: Chef-lieu de canton du département de la

Haute-Garonne, arrondissement de Muret.]

[Note 137: Cet hôtelier, dans la relation de Rocoles, est

appelé Jean Espagnol, hôte de Touges.]

[Note 138: Les autres récits ne parlent pas de ce témoignage

de l'oncle, mais on y apprend qu'Arnauld du Thil avoit été

reconnu par plusieurs personnes, qui ne sont pas désignées

ici. «Il avoit fait signe, lit-on dans la relation de

Rocoles (p. 331), à Valentin Rongié, qui le reconnoissoit

pour ce qu'il estoit.» Pelegrin de Libéral l'avoit aussi

reconnu, et lui avoit donné deux mouchoirs, dont un pour son

frère Jean du Thil.]

[Note 139: Sur cent cinquante témoins convoqués, trente

étoient tout-à-fait pour le faux Martin, soixante

déclaroient qu'ils n'osoient se décider, mais qu'en tout cas

la ressemblance étoit miraculeuse. Les autres étoient contre

lui, et soutenoient qu'il n'étoit pas Martin Guerre, mais

bien M. Arnauld, dit Pansette.]

[Note 140: On lit la même chose dans la relation donnée par

Rocolles. Il paroît même que deux des maris de ces soeurs

disoient comme elles.]

[Note 141: Ceci ne se trouve point d'accord avec le récit de

Rocolles. Arnauld avoit, au contraire, à ce qu'il paroît,

une très mauvaise réputation, ce qui lui nuisit fort, car,

selon l'axiome latin, _Malus semper presumitur malus_.]

[Note 142: Et il ne s'en tenoit pas là. Il entroit avec tous

en de pareils détails sur leurs affaires. «A ceux qui

faisoient quelques difficultés à le reconnoître, il leur

récitoit les choses passées, et disoit à chacun quelque

particularité de leurs connoissances et aventures.»]

[Note 143: Cet oncle continuoit de poursuivre le faux Martin

avec acharnement. On avoit même découvert qu'il conspiroit

contre lui, jusque-là qu'il avoit marchandé avec P. Loze,

consul de Pable, «s'il vouloit fournir une partie de la

somme, dont il donneroit le reste, pour faire mourir le

prisonnier.»]

[Note 144: Le plus grand nombre se déclara pour Martin, ou

plutôt n'osa se prononcer. Ceux qui lui étoient contraires

disoient, et les autres en convenoient presque, que le vrai

Martin étoit plus noir, homme grêle de corps et de jambes,

un peu voûté, ayant grosse la lèvre inférieure, petites

dents, nez large et camus, un ulcère au visage et une

cicatrice sur le sourcil droit; tandis que le faux Martin

étoit petit, trapu, fourni de corps, avec la jambe grosse,

ni voûté, ni camus, et n'ayant pas de cicatrice. On fit

venir le cordonnier qui les avoit tous deux fournis de

souliers, et il déclara que Martin chaussoit à douze points,

et Arnauld à neuf seulement. On disoit encore que Martin

tiroit fort bien des armes et de la fleurette, ce qu'Arnauld

ne savoit pas faire. D'ailleurs, le petit Sanche, fils de

Martin, n'avoit aucune ressemblance avec Arnauld. Le juge

tiroit de là une conclusion dite sommaire apprise.]

[Note 145: Il est dit aussi dans la relation de Rocolles que

la confrontation d'Arnauld avec Bertrande fut à son

avantage, en ce que leurs réponses concordèrent en tout

point.]

[Note 146: Ces détails ne se trouvent pas dans les autres

relations.]

Il dit aussi la cause de son departement et les maux qu'il avoit

endurez pendant son voyage, les villes où il avoit git et demeuré,

tant en Espaigne qu'en France, ce que cy après par le rapport du vray

mary fut entierement attesté comme veritable; et de faict Bertrande

n'y pouvoit rien contredire. Seulement elle adjousta qu'il pouvoit

avoir appris toutes ces choses de son mary avecque lequel peut estre

avoit il esté camarade en la guerre. Il s'est sceu toutesfois depuis

que jamais il n'avoit hanté ledict mary[147]. Lorsque ces choses et

aultres adviennent par l'arrivée du vrai Guerre[148], le faux Martin

cesse ses menteries et fait amende envers chacun. Il s'adresse à

l'oncle, auquel il dict des choses appoinctant et remettant ensemble

pour vivre paisiblement en gens de bien, et disant audict mary qu'il

avoit merité un grief chastiment d'avoir laissé sa femme si jeune et

ne luy avoir escrit de si longtemps, par quoy elle n'avoit peu savoir

s'il estoit vif ou mort; à Bertrande, qu'elle ne pouvoit être sans

grande faulte de s'estre laissé si aisément tromper et d'y avoir

perseveré si longuement, et que pour cela elle debvoit demander pardon

à son mary[149]. Par ce moyen ils furent reconciliez, oubliant toutes

choses passées, promettant de faire toute leur vie bon mesnage. Et

pour ce qu'il a esté dict cy devant que le dit Martin avoit esté au

service du roy d'Espagne et par ainsy digne de mort pour avoir porté

les armes contre son prince[150], cela luy fut neantmoings pardonné en

consideration de la paix desirée entervenue entre les princes[151] par

alliances et mariages quy s'en sont ensuivis pour la confirmation

d'icelle. Le lendemain, quy fut le.... jour de septembre mil cinq cent

soixante, en la mesme assemblée de juges et en grande affluence de

peuple, la sentence fut prononcée publiquement contre le faux Martin.

C'estoit qu'Arnauld Tylie, nud, en chemise, la torche au poing, au

portail de l'eglise, en la ville où il avoit faict le delict,

demanderoit pardon à Dieu, au roy, à justice et à ceux à quy il avoit

ravy l'honneur et les biens, et après au devant de la maison de Martin

Guerre, ou tel lieu que le juge de Rieux adviseroit, seroit pendu et

estranglé et son corps bruslé et reduict en cendres, pour effacer de

la mesmoire et oster de devant les yeux des hommes l'auteur si

execrable d'un si abominable faict. Et quant à la fille qui estoit née

de ce lict si impudicque (combien que ce point avoit aucunement tenu

les juges en perplexité), qu'elle estoit declarée legitime; et afin

que Martin ne fut chargé de la douer, les biens dudict Tylie luy

furent adjugez pour la dot de son mariage. A tant le dict faulx

Martin, quy avoit auparavant esté si asseuré, perdit toute contenance,

et estant conduict au supplice, haultement commença à crier et

confesser au peuple quy s'estoit assemblé à Artigne pour le voir comme

il estoit Arnault Tylie, quy avoit ravi les biens d'autruy, abusé de

la femme par adultère et mis en danger de faire mourir tous ceulx quy

l'avoient accusé. Dont et de toutes les mechancetez qu'il avoit

commises en sa vie il requeroit à Dieu pardon et misericorde, lequel

il esperoit obtenir de luy mercy et pitié, car il entend tous les

pescheurs contrits quy ont amère repentance; et qu'il prioit Martin ne

vouloir faire aucun mauvais traitement à Bertrande, pour ce qu'elle

n'avoit aucun coulpe pour ce qui s'estoit passé, mais qu'elle estoit

une fort honneste et prude femme, comme il l'avoit esprouvée en

plusieurs choses. Il loua grandement la sagesse des juges à rechercher

le fondement de la vérité, et l'integrité et equité qu'ils avoient usé

en leur jugement, disant que pour la fin de ses malheurs ce lui

seroit un grand allegement si les deux juges desleguez quy avoient eu

tant de peyne à savoir de luy son secret estoient presents. Et

finalement, après avoir decelé deux personnages quy l'avoient aydé en

sa perfidie, il fut executé.

[Note 147: La relation de Rocolles dit le contraire, et

c'est à la version qu'elle donne qu'il faut, je crois, se

ranger: «Arnauld, y lisons-nous (p. 320), avoit été camarade

de Martin dans les troupes de l'empereur Charles V,

commandées par Charles de Lamoral, comte d'Egmond..., et,

sous prétexte d'amitié, il avoit appris de lui plusieurs

choses privées, particulièrement de luy et de sa femme.»]

[Note 148: «Sur le conflit de tant de diverses raisons,

répugnances des conjectures et des preuves..., Dieu... fit

comme par miracle paroistre le vrai Martin Guerre.» On le

confronta avec du Thil, et celui-ci n'y mit pas d'abord

autant de douceur et de sincérité qu'on le dit ici. Il fut

au contraire plus obstiné que jamais, s'emporta contre ce

mal venu, l'appelant affronteur, méchant, bélître, «se

soumetant lui-même, ajoute la relation de Rocolles, à estre

pendu s'il ne justifioit que le survenant avoit esté acheté

à deniers comptant et instruit par P. Guerre...» Il lui

fallut pourtant céder devant les preuves, qui toutes

tournèrent à l'avantage du vrai Martin. C'est alors qu'il

fit les plus complets aveux. L'idée de ce qu'il avoit fait

lui étoit venu, dit-il, de ce que des amis de Martin

l'avoient pris pour lui. Il avoit appris d'eux tout ce qu'il

vouloit savoir. Bertrande, dans leurs entretiens, lui avoit

dit le reste.]

[Note 149: Le vrai Martin eut beaucoup de peine à pardonner

à Bertrande. Il fut touché de l'accueil de ses soeurs, mais

de sa femme, qui pleuroit, rien ne l'émut; «il garda avec

elle une austère et farouche contenance.»]

[Note 150: Ce détail très intéressant manque dans les autres

relations.]

[Note 151: La paix de Cateau-Cambrésis avoit été signée en

1559.]

Voilà comme Dieu, par ses jugements quy nous sont incogneus, descouvre

toute iniquité, quoyque nous l'ayons couverte longuement, et le plus

souvent cela se manifeste par occasion quy ne concerne en rien le

faict dont est question et que nous voulons être le plus caché.

Variétés Historiques et Littéraires (08/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 7 / 60 题