Les constructeurs du XIIe siècle apportèrent quelques modifications à

ces premières méthodes. Bâtissant des édifices plus vastes comme étendue

et plus élevés que ceux de la période romane, cherchant à diminuer

l'épaisseur des points d'appui intérieurs et des murs, il leur fallait,

d'une part, trouver un mode de construction plus homogène et résistant;

de l'autre, éviter, dans des monuments d'une grande hauteur déjà, la

dépense de main-d'oeuvre que le montage de matériaux d'un fort volume

eût occasionnée. Ils renoncèrent dès lors à l'emploi du grand appareil

(sauf dans des cas particuliers ou dans quelques édifices

exceptionnels), et préférèrent la construction de petit appareil, tenant

du moellon bien plutôt que de la pierre de taille. Autant que possible,

la majeure partie des pierres employées alors, formant parements,

claveaux d'archivoltes, d'arcs doubleaux et d'arcs ogives, sont d'un

assez faible échantillon pour pouvoir être montées à dos d'homme et

posées par un maçon comme notre moellon ordinaire. La méthode admise, ce

petit appareil est fort bien fait, très-judicieusement combiné: c'est un

terme moyen entre la construction romaine de grand appareil et celle de

blocages revêtus de briques ou de moellon. En adoptant le petit appareil

dans les grands édifices, les constructeurs du XIIe siècle avaient trop

de sens pour poser ces assises basses et peu profondes, à joints vifs,

comme certaines constructions romanes; au contraire, ils séparèrent ces

assises par des lits et joints de mortier épais (de 0,01 c. à 0,02 c.),

afin que ces lits établissent une liaison entre le massif intérieur et

les parements. Cette méthode était la méthode romaine, et elle est

bonne. On comprendra en effet que si (30) on pose des assises à joints

vifs devant un massif en blocaille et mortier, le massif venant à tasser

par l'effet de la dessiccation des mortiers sous la charge, et les

assises de pierres posées à crû les unes sur les autres ne pouvant

diminuer de volume, il se déclarera une rupture verticale AB derrière le

parement, qui ne tardera pas à tomber. Mais si (30 bis) nous avons eu le

soin de laisser entre chaque assise de pierre un lit de mortier épais,

non-seulement ce lit soudé au massif retiendra les assises de pierre,

mais encore il permettra à celles-ci de subir un tassement équivalent au

tassement des blocages intérieurs.

Les constructeurs romans primitifs, surtout dans les contrées où l'on

peut se procurer de grandes pierres dures, comme dans la Bourgogne, en

Franche-Comté et en Alsace, sur la Saône et le Rhône, n'ont pas manqué

de singer l'appareil romain, en posant, à joints vifs, des carreaux

larges et hauts, des dalles, pour ainsi dire, devant les blocages; mais

aussi payèrent-ils cher ce désir de faire paraître leurs constructions

autres qu'elles ne sont. Il se déclara dans la plupart de ces édifices

des ruptures entre les parements et les blocages, des lézardes

longitudinales qui occasionnèrent chez presque tous des désordres

sérieux pour le moins la ruine souvent. Ces effets étaient d'autant plus

fréquents et dangereux que les édifices étaient plus élevés. Mieux

avisés, et instruits par l'expérience, les architectes du XIIe siècle,

autant par une raison d'économie et de facilité d'exécution que pour

éviter ce défaut d'homogénéité entre les parements et les massifs,

adoptèrent la construction par assises très-basses et séparées par des

lits épais de mortier. Ces lits n'avaient pas seulement l'avantage de

tasser et de relier les parements aux massifs: faits de mortier de chaux

grasse, ils ne prenaient de consistance que lentement, et, en attendant

la solidification parfaite, les constructions avaient le temps de

s'asseoir, de subir même certaines déformations, sans occasionner des

brisures dans la maçonnerie.

Les édifices élevés, de 1140 à 1200, dans l'Île-de-France, le

Beauvoisis, le Soissonnais, la Picardie, la Champagne et la Normandie,

sont d'une petitesse d'appareil qui ne laisse pas de surprendre; car

déjà ces édifices sont vastes, d'une structure compliquée et cependant

fort légère. Employer le moellon taillé dans de pareilles constructions,

comme moyen principal, c'était une grande hardiesse; réussir était le

fait de gens fort habiles. Si l'on examine avec soin l'appareil des

portions appartenant au XIIe siècle des cathédrales de Noyon, de Senlis,

et d'un grand nombre d'églises de l'Oise, de la Seine, de Seine-et-Oise,

de Seine-et-Marne, de la Marne, de la Seine-Inférieure, etc., on

s'étonne que des constructeurs aient osé monter des monuments d'une

assez grande hauteur et très-légers avec des moyens qui semblent si

faibles; et cependant la stabilité de ces édifices est assurée depuis

longtemps, et si quelques-uns d'entre eux ont subi des altérations

sensibles, cela tient presque toujours à des accidents particuliers,

tels que les incendies, le défaut d'entretien ou des surcharges

postérieures. De tous ces monuments, l'un des plus parfaits et des mieux

conservés est la cathédrale de Noyon, bâtie de 1150 à 1190. Sauf les

colonnettes, les gros chapiteaux, les sommiers et quelques morceaux

exceptionnels, toute la bâtisse n'est en réalité composée que de moellon

peu résistant.

On prendra une idée de ce qu'est cette construction par notre fig. 31,

qui donne une partie des travées intérieures jumelles de la nef. Les

colonnettes isolées de la galerie du premier étage, celles du petit

triforium supérieur, celles séparant les fenêtres hautes, sont des

monolythes de pierre dure posés en délit. Quant aux colonnettes triples

A qui, avant la reconstruction des voûtes au XIIIe siècle, recevait

l'arc doubleau d'intersection des arcs ogives et les formerets, elles

sont composées de grands morceaux en délit retenus de distance en

distance par des crampons à T. Mais ces colonnettes ont été posées après

que la construction avait subi son tassement, et par le fait elles ne

sont qu'une décoration et ne portent rien, l'assise de chapiteau et le

sommier dont les queues s'engagent dans, la maçonnerie suffisant pour

soutenir les claveaux de cet arc doubleau. Nous avons indiqué en B la

naissance des anciens arcs ogives des grandes voûtes et en C le formeret

derrière les arcs ogives. On remarquera qu'ici, comme dans la plupart

des églises bâties à cette époque dans les provinces voisines de

l'Île-de-France, et notamment dans le Beauvoisis, les piles qui portent

les retombées des arcs ogives et arcs doubleaux sont beaucoup plus

fortes que celles supportant seulement l'arc doubleau de traverse. En

d'autres termes (voy. le plan), les piles D se composent d'un faisceau

de colonnes, tandis que les piles intermédiaires E ne sont que des

colonnes monocylindriques à rez-de-chaussée surmontées du faisceau de

colonnettes A. L'extrême légèreté d'une pareille construction, la

facilité avec laquelle tous les matériaux qui la composent pouvaient

être taillés, montés et posés, expliquent comment, même avec de faibles

ressources, on pouvait songer à bâtir des édifices d'une grande étendue

et fort élevés au-dessus du sol. Aujourd'hui que nous avons pris

l'habitude d'employer des masses énormes de pierre d'un fort volume dans

nos édifices les moins considérables, de mettre en oeuvre des forces dix

fois plus résistantes qu'il n'est besoin, nous n'oserions pas

entreprendre de bâtir une cathédrale de la dimension de celle de Noyon

avec des moyens en apparence aussi faibles, et nous dépenserions des

sommes fabuleuses pour exécuter ce qu'au XIIe siècle on pouvait faire

avec des ressources comparativement minimes. Nous trouvons ces

constructions dispendieuses, parce que nous ne voulons pas employer les

procédés alors en usage. Cependant la cathédrale de Noyon est debout

depuis sept siècles, et pour peu qu'elle soit entretenue convenablement,

elle peut durer encore cinq cents ans: or douze cents ans nous

paraissent être une durée raisonnable pour un édifice, les grandes

révolutions sociales auxquelles est soumise l'humanité prenant le soin

de les détruire s'ils sont faits pour traverser une plus longue période.

Outre les avantages de l'économie, de la facilité d'approvisionnement et

d'exécution, les constructions en petits matériaux convenaient

d'ailleurs parfaitement au système adopté par les architectes du XIIe

siècle. Ces bâtisses légères, ne donnant en plan par terre qu'une

surface de pleins peu considérable eu égard à celle des vides, soumises

à des pressions obliques et à des lois d'équilibre remplaçant les lois

romaines de stabilité inerte, exigeaient dans tous les membres qui les

composaient une certaine élasticité. Là où les constructeurs, moins

pénétrés des nouveaux principes alors admis, cherchaient à reproduire

les formes que les artistes laïques du XIIe siècle avaient adoptées,

sans en connaître exactement la raison d'être, en employant des

matériaux d'une grande dimension, il se produisait dans les

constructions des déchirements tels que l'équilibre était bientôt rompu.

Si les arcs n'étaient pas parfaitement indépendants les uns des autres;

si sur un point on avait posé des matériaux d'une grande hauteur de

banc, et si, à côté, la bâtisse n'était faite que de pierres d'un petit

échantillon, les parties rigides ou trop engagées dans la masse, ou trop

lourdes, présentaient une résistance qui n'avait d'autre résultat que de

causer des brisures et des lézardes; les points trop solides de la

construction écrasaient ou entraînaient les points faibles. Observons

encore que, dans ces monuments, les piles, d'une faible section

horizontale, reçoivent toute la charge, et qu'en raison même du peu de

surface de leur assiette, elles doivent tasser beaucoup plus que les

murs, par exemple, qui ne portent rien, puisqu'ils sont même déchargés

du poids des combles et maçonneries supérieures par les formerets. Si,

dans ce système, il y a une solidarité complète entre ces points d'appui

chargés et les remplissages, les clôtures, les murs, qui ne le sont pas,

il faudra nécessairement qu'il y ait rupture. Mais si, au contraire, les

constructeurs ont eu le soin de faire que tout ce qui porte charge

conserve une fonction indépendante, puisse se mouvoir, tasser librement;

si les parties accessoires ne sont que des clôtures indépendantes des

effets de pression ou de poussée, alors les ruptures ne peuvent se faire

et les déliaisonnements sont favorables à la durée de la construction au

lieu de lui être nuisibles.

Les Romains, qui n'opposaient que des résistances passives aux poussées,

avaient parfaitement admis ce principe de déliaisonnement, de liberté

entre les parties chargées des constructions voûtées et celles qui ne le

sont pas. Les grandes salles des Thermes antiques sont en ce genre des

chefs-d'oeuvre de combinaison. Tout le système consiste en des piles

portant des voûtes; les murs ne sont que des clôtures faites après coup,

que l'on peut enlever sans nuire en aucune façon à la solidité de

l'ossature générale de la bâtisse. Ce sont là des principes

très-naturels et très-simples; pourquoi donc ne les pas mettre toujours

en pratique? Ces principes, les constructeurs gothiques les ont étendus

beaucoup plus loin que ne l'avaient fait les Romains, parce qu'ils

avaient, ainsi que nous l'avons dit bien des fois, adopté un système de

construction où toute force est active, et où il n'y a point, comme dans

la construction romaine, de résistances inertes agissant par leur masse

compacte.

Les constructeurs du XIIe siècle, en élevant leurs grands édifices sur

des plans dont les pleins couvrent peu de surface, et avec des matériaux

légers; en opposant aux poussées obliques des résistances actives au

lieu d'obstacles passifs, ne furent pas longtemps à s'apercevoir qu'il

fallait toujours trouver quelque part cette stabilité inerte. S'ils

élevaient des arc-boutants contre les parois des voûtes aux points de

leur poussée, ces arcs-boutants devaient, pour remplir efficacement leur

rôle, trouver une assiette immobile: cette assiette, c'étaient les

contre-forts extérieurs, sortes de piles élevées en dehors des édifices

et sur lesquelles venaient se résoudre toutes les poussées. Donner à ces

contre-forts une section horizontale assez large pour conserver

l'immobilité de leur masse à une grande hauteur, c'était encombrer le

dehors des édifices de lourdes maçonneries qui interceptaient l'air, la

lumière, et qui devenaient fort dispendieuses. Les constructeurs

n'avaient plus la recette de ces mortiers romains, agent principal de

leurs grandes constructions; les piles qu'ils eussent pu élever

n'avaient pas eu la cohésion nécessaire. Il fallait donc trouver le

moyen de suppléer aux résistances inertes des points d'appui romains par

une force aussi puissante, mais dérivée d'un autre principe. Ce moyen,

ce fut de charger les points d'appui destinés à maintenir les poussées

jusqu'à ce qu'ils atteignissent une pesanteur suffisante pour résister à

l'action de ces poussées. Il n'est pas besoin d'être constructeur pour

savoir qu'une pile prismatique ou cylindrique, composée d'assises

superposées et ayant plus de douze fois son diamètre, ne pourra se

maintenir debout, si elle n'est chargée à sa partie supérieure. Cette

loi de statique bien connue, les architectes gothiques crurent avoir

trouvé le moyen d'élever des édifices dont les points d'appui pouvaient

être grêles, à la condition de les charger d'un poids capable de les

rendre assez rigides pour résister à des poussées obliques et

contrariées.

En effet, supposons une pile AB (32), sollicitée par deux poussées

obliques CD, EF contrariées et agissant à des hauteurs différentes: la

poussée la plus forte, celle CD, étant 10, celle EF étant 4. Si nous

chargeons la tête B de la pile d'un poids équivalant à 12, non-seulement

la poussée CD est annulée, mais, à plus forte raison, celle DF, et la

pile conservera son aplomb. Ne pouvant charger les piles des nefs d'un

poids assez considérable pour annuler les poussées des grandes voûtes,

les constructeurs résolurent d'opposer à la poussée CD un arc-boutant G.

Dès lors, le poids BO, augmenté de la pression CD, devenant 15, par

exemple, la poussée EF est annulée. Si l'arc-boutant G oppose à la

poussée CD une résistance égale à cette pression oblique et la

neutralise complétement, la poussée CD devient action verticale sur la

pile AB, et il n'est plus besoin que de maintenir l'action oblique de

l'arc-boutant sur le contre-fort extérieur. Or, si cette action oblique

est par elle-même 8, elle ne s'augmente pas de la totalité de la poussée

CD, mais seulement d'une faible partie de cette poussée; elle est comme

10, 12 peut-être, dans certains cas. Le contre-fort extérieur H opposant

déjà, par sa propre masse, une résistance de 8, il suffira de le charger

d'un poids K de 5 pour maintenir l'équilibre général de la bâtisse.

Nous nous garderons bien de résoudre ces questions d'équilibre par des

formules algébriques que la pratique modifie sans cesse, en raison de la

nature des matériaux employés, de leur hauteur de banc, de la qualité

des mortiers, de la résistance des sols, de l'action des agents

extérieurs, du plus ou moins de soin apporté dans la construction. Les

formules sont bonnes pour faire ressortir la science de celui qui les

donne; elles sont presque toujours inutiles au praticien: celui-ci se

laisse diriger par son instinct, son expérience, ses observations et ce

sentiment inné chez tout constructeur qui lui indique ce qu'il faut

faire dans chaque cas particulier. Nous n'espérons pas faire des

constructeurs de ceux auxquels la nature a refusé cette qualité, mais

développer les instincts de ceux qui la possèdent. On n'enseigne pas le

bon sens, la raison, mais on peut apprendre à se servir de l'un et à

écouter l'autre.

L'étude des constructions gothiques est utile, parce qu'elle n'adopte

pas ces formules absolues, toujours négligées dans l'exécution par le

praticien, et dont le moindre danger est de faire accorder à l'erreur la

confiance que seule doit inspirer la vérité.

Si la construction gothique n'est pas soumise à des formules absolues,

elle est l'esclave de certains principes. Tous ses efforts, ses

perfectionnements tendent à convertir ces principes en lois, et ce

résultat, elle l'obtient. Équilibre; forces de compression opposées aux

forces d'écartement; stabilité obtenue par des charges réduisant les

diverses forces obliques en pesanteurs verticales; comme conséquence,

réduction des sections horizontales des points d'appui: tels sont ces

principes, et ce sont encore ceux de la véritable construction moderne;

nous ne parlons pas de celle qui cherche aveuglément à reproduire des

édifices élevés dans des conditions étrangères à notre civilisation et à

nos besoins, mais de la construction que réclament nos besoins modernes,

notre état social. Si les constructeurs gothiques eussent eu à leur

disposition la fonte de fer en grandes pièces, ils se seraient emparés

avec empressement de ce moyen sûr d'obtenir des points d'appui aussi

grêles que possible et rigides, et peut-être l'auraient-ils employé avec

plus d'adresse que nous. Tous leurs efforts tendent, en effet, à

équilibrer les forces, et ne plus considérer les points d'appui que

comme des quilles maintenues dans la verticale non par leur propre

assiette, mais par la neutralisation complète de toutes les actions

obliques qui viennent agir sur elles. Faisons-nous autre chose dans nos

constructions particulières, dans nos grands établissements d'utilité

publique, où les besoins sont si impérieux qu'ils font taire

l'enseignement de la routine? Et si un fait doit nous surprendre,

n'est-ce pas de voir aujourd'hui, dans la même ville, élever des

maisons, des marchés, des gares, des magasins qui portent sur des

quilles, couvrent des surfaces considérables, en laissant aux pleins une

assiette à peine appréciable, et, en même temps, des édifices où la

pierre accumulée à profusion entasse blocs sur blocs pour ne couvrir que

des surfaces comparativement minimes, et ne porter que des planchers

n'exerçant aucune pression oblique? Ces faits n'indiquent-ils pas que

l'architecture est hors de la voie qui lui est tracée par nos besoins et

notre génie moderne? Qu'elle cherche à protester vainement contre ces

besoins et ce génie? Que le temps n'est pas loin où le public, gêné par

un art qui prétend se soustraire à ses tendances, sous le prétexte de

maintenir les traditions classiques, dont il se soucie médiocrement,

rangera l'architecte parmi les archéologues bons pour enrichir nos

musées et nos bibliothèques de leurs compilations savantes et amuser

quelques coteries de leurs discussions stériles? Or, nous le répétons,

la construction gothique, malgré ses défauts, ses erreurs, ses

recherches, et peut-être à cause de tout cela, est une étude éminemment

utile: elle est l'initiation la plus sûre à cet art moderne qui n'existe

pas et cherche sa voie, parce qu'elle pose les véritables principes

auxquels nous devons encore nous soumettre aujourd'hui, parce qu'elle a

rompu avec les traditions antiques, qu'elle est féconde en applications.

Peu importe qu'un clocheton soit couvert d'ornements qui ne sont pas du

goût de telle ou telle école, si ce clocheton a sa raison d'être, si sa

fonction est nécessaire, s'il nous permet de prendre moins de place sur

la voie publique. Peu importe que l'arc brisé choque les yeux des

partisans exclusifs de l'antiquité, si cet arc est plus solide, plus

résistant que le plein cintre, et nous épargne un cube de pierre

considérable. Peu importe qu'une colonne ait vingt, trente diamètres, si

cette colonne suffit pour porter notre voûte ou notre plancher. Le beau

n'est pas, dans un art tout de convention et de raisonnement, rivé

éternellement à une seule forme: il peut toujours résider là où la forme

n'est que l'expression du besoin satisfait, du judicieux emploi de la

matière donnée. De ce que la foule ne voit dans l'architecture gothique

que sa parure et que cette parure n'est plus de notre temps, est-ce une

preuve que la construction de ces édifices ne puisse trouver son

application? Autant vaudrait soutenir qu'un traité de géométrie ne vaut

rien parce qu'il serait imprimé en caractères gothiques, et que les

étudiants lisant dans ce livre «que les angles opposés au sommet sont

égaux entre eux», n'apprennent qu'une sottise et se fourvoient. Or, si

nous pouvons enseigner la géométrie avec des livres imprimés d'hier,

nous ne pouvons faire de même pour la construction, il faut

nécessairement aller chercher ses principes là où ils sont tracés, dans

les monuments; et ce livre de pierre, si étranges que soient ses types

ou son style, en vaut bien un autre quant au fond, quant à la pensée qui

l'a dicté.

Dans aucune autre architecture nous ne trouvons ces moyens ingénieux,

pratiques, de résoudre les nombreuses difficultés qui entourent le

constructeur vivant au milieu d'une société dont les besoins sont

compliqués à l'excès. La construction gothique n'est point, comme la

construction antique, tout d'une pièce, absolue dans ses moyens; elle

est souple, libre et chercheuse comme l'esprit moderne; ses principes

permettent d'appliquer tous les matériaux livrés par la nature ou

l'industrie en raison de leurs qualités propres; elle n'est jamais

arrêtée par une difficulté, elle est ingénieuse: ce mot dit tout. Les

constructeurs gothiques sont subtils, travailleurs ardents et

infatigables, raisonneurs, pleins de ressources, ne s'arrêtant jamais,

libres dans leurs procédés, avides de s'emparer des nouveautés, toutes

qualités ou défauts qui les rangent en tête de la civilisation moderne.

Ces constructeurs ne sont plus des moines assujettis à la règle ou à la

tradition: ce sont des laïques qui analysent toute chose, et ne

reconnaissent d'autre loi que le raisonnement. Leur faculté de raisonner

s'arrête à peine devant les lois naturelles, et, s'ils sont forcés de

les admettre, c'est pour les vaincre en les opposant les unes aux

autres. Si c'est là un défaut, nous convient-il de le leur reprocher?

On voudra bien nous pardonner cette digression; elle est nécessaire pour

faire comprendre le sens des constructions dont nous allons présenter de

nombreux exemples. Connaissant les tendances, l'esprit indépendant des

constructeurs gothiques, leurs travaux patients au milieu d'une société

qui commençait à peine à se constituer, nos lecteurs apprécieront mieux

leurs efforts et le sentiment qui les provoque. Peut-être trouveront-ils

comme nous, dans ces novateurs hardis, l'audacieux génie moderne

distrait, mais non étouffé par la routine et les préjugés de l'esprit de

système, par des doctrines exclusives.

Nous avons vu, en commençant cet article, que si la construction romaine

est de tous points excellente, sage, coordonnée, comme la constitution

sociale de ce peuple, une fois trouvée, elle marchait sûrement dans la

même voie, suivant invariablement les mêmes lois et employant les mêmes

moyens d'exécution jusqu'à la fin du Bas-Empire. Cela était bon, cela

était admirable, mais cela ne pouvait se transformer. Ce fut la force

principale du peuple romain de conserver sa constitution sociale malgré

les symptômes de dissolution les plus évidents. Son architecture procède

de même: on voit, sous les derniers empereurs païens, l'exécution

s'abâtardir, le goût dégénérer; mais la construction reste la même,

l'édifice romain est toujours romain. Si ce n'est la voûte sphérique sur

pendentifs qui apparaît à Byzance alors que l'empire romain touche à sa

fin, nul progrès, nulle transformation, nul effort. Les Romains

construisent comme les abeilles font leurs cellules: cela est

merveilleux; mais les ruches d'aujourd'hui se remplissent comme les

ruches du temps de Noé. Donnons aux architectes des thermes de Titus de

la fonte, des fers forgés, de la tôle, du bois et du verre, et

demandons-leur de faire une halle, ils nous diront qu'on ne peut rien

construire avec ces matières. Le génie moderne est autre: dites-lui

d'élever une salle de vingt mètres d'ouverture avec du carton, il ne

vous dira pas que la chose soit impossible; il essayera, il inventera

des moyens pour donner de la rigidité au carton, et nous pouvons être

assurés qu'il élèvera la salle.

Le Romain trace le plan de son édifice avec un grand sens; il prend les

bases nécessaires, il procède avec assurance: nulle inquiétude pendant

l'exécution; il est certain du résultat prévu d'avance, il a pris toutes

les précautions nécessaires, il monte sa construction avec sécurité,

rien ne peut contrarier ses projets; il a su écarter toutes les

éventualités, il dort tranquille pendant que son édifice s'élève sur ses

bases inébranlables. Que lui manque-t-il d'ailleurs? La place? il la

prend. Les matériaux? il les trouve partout: si la nature les lui

refuse, il les fabrique. Les bras, les transports, l'argent? il est le

maître du monde. Le Romain est un être surhumain: il a quelque chose de

la grandeur mesurée que l'on prête à la Divinité; rien ne peut entraver

son pouvoir. Il bâtit comme il veut, où il veut, à la place qu'il

choisit, à l'aide des bras qui lui sont aveuglément soumis. Pourquoi

irait-il se créer des difficultés à plaisir? Pourquoi inventerait-il des

machines propres à monter les eaux des rivières à une grande hauteur,

puisqu'il peut aller chercher leur source dans les montagnes et les

amener dans la ville par une pente naturelle, à travers de vastes

plaines? Pourquoi lutter contre l'ordre régulier des choses de ce monde,

puisque ce monde, hommes et choses, est à lui?

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 4 - (C suite) · 第 5 / 35 段