En entrant dans la rue Saint-Gervais par la rue Doré (au Marais),
on se trouvait, à l'époque de ce récit, en face d'un mur d'une
hauteur énorme, aux pierres noires et vermiculées par les années;
ce mur, se prolongeant dans presque toute la largeur de cette rue
solitaire, servait de contrefort à une terrasse ombragée d'arbres
centenaires ainsi plantés à plus de quarante pieds au-dessus du
pavé; à travers leurs épais branchages apparaissaient le fronton
de pierre, le toit aigu et les grandes cheminées de briques d'une
antique maison, dont l'entrée était située rue Saint-François,
numéro 3, non loin de l'angle de la rue Saint-Gervais.
Rien de plus triste que le dehors de cette demeure; c'était encore
de ce côté une muraille très élevée, percée de deux ou trois jours
de souffrance, sortes de meurtrières formidablement grillagées.
Une porte cochère en chêne massif, bardée de fer, constellée
d'énormes têtes de clou et dont la couleur primitive disparaissait
depuis longtemps sous une couche épaisse de boue, de poussière et
de rouille, s'arrondissait par le haut, et s'adaptait à la
voussure d'une baie cintrée, ressemblant à une arcade profonde,
tant les murailles avaient d'épaisseur; dans l'un des larges
battants de cette porte massive s'ouvrait une seconde petite porte
servant d'entrée au juif Samuel, gardien de cette sombre demeure.
Le seuil franchi, on arrivait sous une voûte formée par le
bâtiment donnant sur la rue. Dans ce bâtiment était pratiqué le
logement de Samuel; les fenêtres s'ouvraient sur une cour
intérieure très spacieuse, coupée par une grille au-delà de
laquelle on voyait un jardin. Au milieu de ce jardin s'élevait une
maison de pierres de taille à deux étages, si bizarrement
exhaussée qu'il fallait gravir un perron ou plutôt un double
escalier de vingt marches pour arriver à la porte d'entrée murée
depuis cent cinquante ans. Les contrevents des croisées de cette
habitation avaient été remplacés par de larges et épaisses plaques
de plomb hermétiquement soudées et maintenues par des châssis de
fer scellés dans la pierre. De plus, afin d'intercepter
complètement l'air, la lumière, et de parer de la sorte à toute
dégradation intérieure ou extérieure, le toit avait été recouvert
d'épaisses plaques de plomb, ainsi que l'ouverture des cheminées
de briques, préalablement bouchées et maçonnées. On avait usé des
mêmes procédés pour la clôture d'un petit belvédère carré situé au
faîte de la maison, en recouvrant sa cage vitrée d'une sorte de
chape soudée à la toiture. Seulement, par suite d'une fantaisie
singulière, chacune des quatre plaques de plomb qui masquaient les
faces de ce belvédère, correspondant aux quatre points cardinaux,
était percée de sept petits trous ronds, disposés en formes de
croix, que l'on distinguait facilement à l'extérieur. Partout
ailleurs, les panneaux plombés des croisées étaient absolument
pleins. Grâce à ces précautions, à la solide construction de cette
demeure, à peine quelques réparations extérieures avaient été
nécessaires, et les appartements, complètement soustraits à
l'influence de l'air extérieur, devaient être, depuis un siècle et
demi, aussi intacts que lors de leur fermeture.
L'aspect de murailles lézardées, de volets vermoulus et brisés,
d'une toiture à demi effondrée, de croisées envahies par des
plantes pariétaires, eût été peut-être moins triste que la vue de
cette maison de pierre bardée de fer et de plomb, conservée comme
un tombeau.
Le jardin, complètement abandonné, et dans lequel le gardien
Samuel entrait seulement pour faire ses inspections hebdomadaires,
offrait, surtout pendant l'été, une incroyable confusion de
plantes parasites et de broussailles. Les arbres, livrés à eux-
mêmes, avaient poussé en tous sens et entremêlé leurs branches;
quelques vignes folles reproduites par rejetons, rampant d'abord
sur le sol, jusqu'au pied des arbres, y avaient ensuite grimpé,
enroulé leurs troncs, et jeté sur les branchages les plus élevés
l'inextricable réseau de leurs sarments. L'on ne pouvait traverser
cette _forêt vierge _qu'en suivant un sentier pratiqué par le
gardien pour aller de la grille à la maison, dont les abords,
ménagés en pente douce pour l'écoulement des eaux, étaient
soigneusement dallés sur une largeur de dix pieds environ. Un
autre petit chemin de ronde, ménagé autour des murs d'enceinte,
était chaque nuit battu par deux ou trois énormes chiens des
Pyrénées, dont la race fidèle s'était aussi perpétuée dans cette
maison depuis un siècle et demi.
Telle était l'habitation destinée à servir de rendez-vous aux
descendants de la famille de Rennepont.
La nuit qui séparait le 12 février du 13 allait bientôt finir. Le
calme succédant à la tourmente, la pluie avait cessé; le ciel
était pur, étoilé; la lune, à son déclin, brillait d'un doux
éclat, et jetait une clarté mélancolique sur cette demeure
abandonnée, silencieuse, dont aucun pas humain n'avait franchi le
seuil depuis tant d'années.
Une vive lueur, s'échappant à travers une des fenêtres du logis du
gardien, annonçait que le juif Samuel veillait encore.
Que l'on se figure une assez vaste chambre, lambrissée du haut en
bas en vieilles boiseries de noyer devenues d'un brun presque noir
à force de vétusté; deux tisons à demi éteints fument dans l'âtre
au milieu des cendres refroidies; sur la tablette de cette
cheminée de pierre peinte couleur de granit gris, on voit un vieux
flambeau de fer garni d'une maigre chandelle, coiffée d'un
éteignoir, et auprès une paire de pistolets à deux coups et un
couteau de chasse à lame affilée, dont la poignée de bronze ciselé
appartient au XVIIe siècle; de plus, une lourde carabine était
appuyée à l'un des pilastres de la cheminée. Quatre escabeaux sans
dossiers, une vieille armoire de chêne et une table à pieds tors,
meublaient seuls cette chambre. À la boiserie étaient
symétriquement suspendues des clefs de différentes grandeurs; leur
forme annonçait leur antiquité; diverses étiquettes étaient fixées
à leur anneau. Le fond de la vieille armoire de chêne, à secret et
mobile, avait glissé sur une coulisse et l'on apercevait, scellée
dans le mur, une large et profonde caisse de fer, dont le battant
ouvert montrait le merveilleux mécanisme de l'une de ces serrures
florentines du XVIe siècle, qui, mieux que toutes les inventions
modernes, défiait l'effraction, et qui de plus, selon les idées du
temps, grâce à une épaisse doublure de toile d'amiante, tendue
assez loin des parois de la caisse sur des fils d'or, rendait
incombustible en cas d'incendie les objets qu'elle renfermait.
Une grande cassette de bois de cèdre, prise dans cette caisse, et
déposée sur un escabeau, contenait de nombreux papiers
soigneusement rangés et étiquetés.
À la lueur d'une lampe de cuivre, le vieux gardien Samuel est
occupé à écrire sur un petit registre, à mesure que sa femme
Bethsabée dicte en lisant un carnet. Samuel avait alors environ
quatre-vingt-deux ans, et, malgré cet âge avancé, une forêt de
cheveux gris et crépus couvrait sa tête; il était petit, maigre,
nerveux et la pétulance involontaire de ses mouvements prouvait
que les années n'avaient pas affaibli son énergie et son activité,
quoique dans le _quartier, _où il apparaissait d'ailleurs très
rarement, il affectât de paraître presque en enfance, ainsi que
l'avait dit Rodin au père d'Aigrigny. Une vieille robe de chambre
de bouracan marron, à larges manches, enveloppait entièrement le
vieillard, et tombait jusqu'à ses pieds. Les traits de Samuel
offraient le type pur et oriental de sa race: son teint était mat
et jaunâtre, son nez aquilin, son menton ombragé d'un petit
bouquet de barbe blanche; ses pommettes saillantes jetaient une
ombre assez dure sur ses joues creuses et ridées. Sa physionomie
était remplie d'intelligence, de finesse et de sagacité. Son
front, large, élevé, annonçait la droiture, la franchise et la
fermeté; ses yeux, noirs et brillants comme les yeux arabes,
avaient un regard à la fois pénétrant et doux.
Sa femme Bethsabée, de quinze ans moins âgée que lui, était de
haute taille et entièrement vêtue de noir. Un bonnet plat en linon
empesé, qui rappelait la sévère coiffure des graves matrones
hollandaises, encadrait son visage pâle et austère, autrefois
d'une rare et fière beauté, d'un caractère tout biblique; quelques
plis du front, provenant du froncement presque continuel de ses
sourcils gris, témoignaient que cette femme était souvent sous le
poids d'une tristesse profonde. À ce moment même, la physionomie
de Bethsabée trahissait une douleur inexprimable: son regard était
fixe, sa tête penchée sur sa poitrine; elle avait laissé retomber
sur ses genoux sa main droite dont elle tenait un petit carnet; de
son autre main, elle serrait convulsivement une grosse tresse de
cheveux noirs comme le jais qu'elle portait au cou. Cette natte
épaisse était garnie d'un fermoir en or d'un pouce carré; sous une
plaque de cristal qui le recouvrait d'un côté comme un reliquaire,
on voyait un morceau de toile plié carrément et presque
entièrement couvert de taches d'un rouge sombre, couleur de sang
depuis longtemps séché.
Après un moment de silence, pendant lequel Samuel écrivit sur son
registre, il dit tout haut en relisant ce qu'il venait d'écrire:
-- D'autre part, cinq mille métalliques d'Autriche de mille
florins, et la date du _19 octobre 1826._
En suite de cette énumération, Samuel ajouta en relevant la tête
et en s'adressant à sa femme:
-- Est-ce bien cela, Bethsabée? avez-vous comparé sur le carnet?
Bethsabée ne répondit pas.
Samuel la regarda, et, la voyant profondément accablée, lui dit
avec une expression de tendresse inquiète:
-- Qu'avez-vous?... mon Dieu, qu'avez-vous?
-- Le 19 octobre... 1826... dit-elle lentement les yeux toujours
fixes, et en serrant plus étroitement encore dans sa main la
tresse de cheveux noirs qu'elle portait au cou. C'est une date
funeste... Samuel... bien funeste... c'est celle de la dernière
lettre que nous avons reçue de...
Bethsabée ne put continuer, elle poussa un long gémissement et
cacha sa figure dans ses mains.
-- Ah! je vous entends, reprit le vieillard d'une voix altérée, un
père peut être distrait par de graves préoccupations, mais, hélas!
le coeur d'une mère est toujours en éveil.
Et jetant sa plume sur la table, Samuel appuya son front sur ses
mains avec accablement. Bethsabée reprit bientôt, comme si elle se
fût douloureusement complue dans ses cruels souvenirs:
-- Oui... ce jour est le dernier où notre fils Abel nous écrivit
d'Allemagne en nous annonçant qu'il venait d'employer, selon vos
ordres, les fonds qu'il avait emportés d'ici... et qu'il allait se
rendre en Pologne pour une autre opération...
-- Et en Pologne... il a trouvé la mort d'un martyr, reprit
Samuel; sans motifs, sans preuve, car rien n'était plus faux, on
l'a injustement accusé de venir organiser la contrebande... et le
gouvernement russe, le traitant comme on traite nos frères et
soeurs dans ces pays de cruelle tyrannie, l'a fait condamner à
l'affreux supplice du knout... sans vouloir le voir ni
l'entendre... À quoi bon... entendre un juif?... Qu'est-ce qu'un
juif? une créature encore bien au-dessous d'un serf... Ne leur
reproche-t-on pas, dans ce pays, tous les vices qu'engendre le
dégradant servage où on les plonge? Un juif expirant sous le
bâton! qui irait s'en inquiéter?
-- Et notre pauvre Abel, si doux, si loyal, est mort sous le
fouet... moitié de honte, moitié de douleur, dit Bethsabée en
tressaillant. Un de nos frères de Pologne a obtenu à grand'peine
la permission de l'ensevelir... Il a coupé ses beaux cheveux
noirs... et ces cheveux avec ce morceau de linge, taché du sang de
notre cher fils, c'est tout ce qui nous reste de lui! s'écria
Bethsabée.
Et elle couvrait de baisers convulsifs la tresse de cheveux et le
reliquaire.
-- Hélas! dit Samuel en essuyant ses larmes, qui avaient aussi
coulé à ce souvenir déchirant, le Seigneur, du moins, ne nous a
retiré notre enfant que lorsque la tâche que notre famille
poursuit fidèlement depuis un siècle et demi touchait à son
terme... À quoi bon désormais notre race sur la terre? ajouta
Samuel avec une profonde amertume, notre devoir n'est-il pas
accompli?... Cette caisse ne renferme-t-elle pas une fortune de
roi? cette maison, murée il y a cent cinquante ans, ne sera-t-elle
pas ouverte ce matin aux descendants du bienfaiteur de mon
aïeul?...
En disant ces mots, Samuel tourna tristement la tête vers la
maison, qu'il apercevait de sa fenêtre.
À ce moment, l'aube allait paraître.
La lune venait de se coucher; le belvédère, ainsi que le toit et
les cheminées, se découpaient en noir sur le bleu sombre du
firmament étoilé.
Tout à coup Samuel pâlit, se leva brusquement et dit à sa femme
d'une voix tremblante, en lui montrant la maison:
-- Bethsabée... les sept points de lumière, comme il y a trente
ans... regarde... regarde...
En effet, les sept ouvertures rondes, disposées en forme de croix,
autrefois pratiquées dans les plaques de plomb qui recouvraient
les croisées du belvédère, étincelèrent en sept points lumineux,
comme si quelqu'un fût monté intérieurement au faîte de la maison
murée.