Après avoir encore rassuré les deux orphelines, la Mayeux
descendit à son tour, non sans peine, car elle était montée chez
elle afin d'ajouter au paquet, déjà lourd, une couverture de
laine, la seule qu'elle possédât, et qui la garantissait un peu du
froid dans son taudis glacé.
La veille, accablée d'angoisse sur le sort d'Agricol, la jeune
fille n'avait pu travailler; les tourments de l'attente, de
l'espoir et de l'inquiétude l'en avaient empêchée: sa journée
allait encore être perdue, et pourtant il fallait vivre. Les
chagrins accablants, qui brisent chez le pauvre jusqu'à la faculté
du travail, sont doublement terribles, ils paralysent ses forces;
et, avec ce chômage imposé par la douleur, arrivent le dénûment,
la détresse. Mais la Mayeux, ce type complet et touchant du
_devoir évangélique_, avait encore à se dévouer, à être utile, et
elle en trouvait la force. Les créatures les plus frêles, les plus
chétives, sont parfois douées d'une vigueur d'âme extraordinaire;
on dirait que chez ces organisations physiquement infirmes et
débiles l'esprit domine assez le corps pour lui imprimer une
énergie factice.
Ainsi la Mayeux, depuis vingt-quatre heures, n'avait ni mangé, ni
dormi; elle avait souffert du froid pendant une nuit glacée. Le
matin elle avait enduré de violentes fatigues en traversant Paris
deux fois, par la pluie et par la neige, pour aller rue de
Babylone; et pourtant ses forces n'étaient pas à bout, tant la
puissance du coeur est immense.
La Mayeux venait d'arriver au coin de la rue Saint-Merri.
Depuis le récent complot de la rue des Prouvaires, on avait mis en
observation dans ce quartier populeux un plus grand nombre
d'agents de police et de sergents de ville que l'on n'en met
ordinairement.
La jeune ouvrière, bien qu'elle courbât sous le poids de son
paquet, courait presque en longeant le trottoir; au moment où elle
passait auprès d'un sergent de ville, deux pièces de cinq francs
tombèrent derrière elle, jetées sur ses pas par une grosse femme
vêtue de noir qui la suivait. Aussitôt cette grosse femme fit
remarquer au sergent de ville les deux pièces d'argent qui
venaient de tomber, et lui dit vivement quelques mots en lui
désignant la Mayeux. Puis cette femme disparut à grands pas du
côté de la rue Brise-Miche.
Le sergent de ville, frappé de ce que Mme Grivois venait de lui
dire (car c'était elle), ramassa l'argent, et courant après la
Mayeux, lui cria:
-- Hé! dites donc... là-bas... arrêtez... arrêtez... la femme!...
À ces cris, plusieurs personnes se retournèrent brusquement; dans
ces quartiers, un noyau de cinq ou six personnes attroupées
s'augmente en une seconde et devient bientôt un rassemblement
considérable. Ignorant que les injonctions du sergent de ville lui
fussent adressées, la Mayeux hâtait le pas, ne songeant qu'à
arriver le plus tôt possible au mont-de-piété, et tâchant de se
glisser entre les passants sans heurter personne, tant elle
redoutait les railleries brutales ou cruelles que son infirmité
provoquait si souvent. Tout à coup, elle entendit plusieurs
personnes courir derrière elle, et au même instant une main
s'appuya rudement sur son épaule.
C'était le sergent de ville, suivi d'un agent de police, qui
accourait au bruit. La Mayeux, aussi surprise qu'effrayée, se
retourna. Elle se trouvait déjà au milieu d'un rassemblement,
composé surtout de cette hideuse populace oisive et déguenillée,
mauvaise et effrontée, abrutie par l'ignorance, par la misère, et
qui bat incessamment le pavé des rues. Dans cette tourbe, on ne
rencontre presque jamais d'artisans, car les ouvriers laborieux
sont à leur atelier ou à leurs travaux.
-- Ah çà!... tu n'entends donc pas?... tu fais comme le chien de
Jean de Nivelle, dit l'agent de police, en prenant la Mayeux si
rudement par le bras qu'elle laissa tomber son paquet à ses pieds.
Lorsque la malheureuse enfant, jetant avec crainte les yeux autour
d'elle, se vit le point de mire de tous ces regards insolents,
moqueurs ou méchants, lorsqu'elle vit le cynisme ou la grossièreté
grimacer sur toutes ces figures ignobles, crapuleuses, elle frémit
de tous ses membres et devint d'une pâleur effrayante.
L'agent de police lui parlait sans doute grossièrement; mais
comment parler autrement à une pauvre fille contrefaite, pâle,
effarée, aux traits altérés par la frayeur et par le chagrin, à
une créature vêtue plus que misérablement, qui porte en hiver une
mauvaise robe de toile souillée de boue, trempée de neige fondue,
car l'ouvrière avait été bien loin et avait marché bien
longtemps... aussi l'agent de police reprit-il sévèrement,
toujours de par cette loi suprême des apparences, qui fait que la
pauvreté est toujours suspectée:
-- Un instant... la fille, il paraît que tu es bien pressée,
puisque tu laisses tomber ton argent sans le ramasser.
-- Elle l'avait donc caché dans sa bosse, son argent?... dit d'une
voix enrouée un marchand d'allumettes chimiques, type hideux et
repoussant de la dépravation précoce.
Cette plaisanterie fut accueillie par des rires, des cris et des
huées qui portèrent au comble du trouble, la terreur de la Mayeux;
à peine put-elle répondre d'une voix faible à l'agent de police,
qui lui présentait les deux pièces d'argent que le sergent de
ville lui avait remises:
-- Mais, monsieur... cet argent n'est pas à moi.
-- Vous mentez, reprit le sergent de ville en s'approchant, une
dame respectable l'a vu tomber de votre poche...
-- Monsieur... je vous assure que non... répondit la Mayeux toute
tremblante.
-- Je vous dis que vous mentez, reprit le sergent, même que cette
dame, frappée de votre air criminel et effarouché, m'a dit en vous
montrant: «Regardez donc cette petite bossue qui se sauve avec un
gros paquet, et qui laisse tomber de l'argent sans le ramasser...
ce n'est pas naturel.»
-- Sergent, reprit de sa voix enrouée le marchand d'allumettes
chimiques, sergent, défiez-vous... tâtez-y donc sa bosse, c'est là
son magasin... je suis sûr qu'elle y cache encore des bottes, des
manteaux, un parapluie et des pendules... Je viens d'entendre
l'heure dans son dos, à c'te bombée.
Nouveaux rires, nouvelles huées, nouveaux cris, car cette horrible
populace est presque toujours d'une impitoyable férocité pour ce
qui souffre et implore. Le rassemblement augmentait de plus en
plus, c'étaient des cris rauques, des sifflets perçants, des
plaisanteries de carrefour.
-- Laissez donc voir, c'est gratis.
-- Ne poussez donc pas, j'ai payé ma place.
-- Faites-la donc monter sur quelque chose, la femme... qu'on la
voie.
-- C'est vrai, on m'écrase les pieds; je n'aurai pas fait mes
frais.
-- Montrez-la donc! ou rendez l'argent du monde.
-- J'en veux.
-- Donnez-nous-en de la _renflée!_
-- Qu'on la voie à mort!
Qu'on se figure cette malheureuse créature d'un esprit si délicat,
d'un coeur si bon, d'une âme si élevée, d'un caractère si timide
et si craintif... obligée d'entendre ces grossièretés et ces
hurlements... seule au milieu de cette foule, dans l'étroit espace
où elle se tenait avec l'agent de police et le sergent de ville.
Et pourtant la jeune ouvrière ne comprenait pas encore de quelle
horrible accusation elle était victime. Elle l'apprit bientôt, car
l'agent de police, saisissant le paquet qu'elle avait ramassé, et
qu'elle tenait entre ses deux mains tremblantes, lui dit rudement:
-- Qu'est-ce que tu as là-dedans?...
-- Monsieur... c'est... je vais... je...
Et, dans son épouvante, l'infortunée balbutiait, ne pouvant
trouver une parole.
-- Voilà tout ce que tu as à répondre? dit l'agent; il n'y a pas
gras... Voyons, dépêche-toi... ouvre-lui le ventre, à ton paquet!
Et ce disant, l'agent de police, aidé du sergent de ville, arracha
le paquet, l'entr'ouvrit, et dit, à mesure qu'il énumérait les
objets qu'il renfermait:
-- Diable! des draps... un couvert... une timbale d'argent... un
châle... une couverture de laine... merci... le coup n'était pas
mauvais. Tu es mise comme une chiffonnière et tu as de
l'argenterie... Excusez du peu!
-- Ces objets-là ne vous appartiennent pas! dit le sergent de
ville.
-- Non... monsieur... répondit la Mayeux, qui sentait ses forces
l'abandonner, mais je...
-- Ah! mauvaise bossue, tu voles plus gros que toi!
-- J'ai volé!! s'écria la Mayeux en joignant les mains avec
horreur, car elle comprenait tout alors... moi... voler!
-- La garde!... Voilà la garde! crièrent plusieurs personnes...
-- Ho, hé! les pousse-cailloux!
-- Les tourlourous!
-- Les mangeurs de Bédouins!
-- Place au 43e dromadaire.
-- Régiment où l'on se fait des bosses à mort!
Au milieu de ces cris, de ces quolibets, deux soldats et un
caporal s'avançaient à grand'peine; on voyait seulement, au milieu
de cette foule hideuse et compacte, luire les baïonnettes et les
canons de fusil. Un officieux était allé prévenir le commandant du
poste voisin de ce rassemblement considérable, qui obstruait la
voie publique.
-- Allons, voilà la garde; marche au poste! dit l'agent de police
en prenant la Mayeux par le bras.
-- Monsieur, dit la pauvre enfant d'une voix étouffée par les
sanglots, en joignant les mains avec terreur et en tombant à
genoux sur le trottoir, monsieur, grâce! Laissez-moi vous dire...
vous expliquer...
-- Tu t'expliqueras au poste... marche!
-- Mais, monsieur... je n'ai pas volé... s'écria la Mayeux avec un
accent déchirant, ayez pitié de moi; devant toute cette foule...
m'emmener comme une voleuse... Oh! grâce! grâce.
-- Je te dis que tu t'expliqueras au poste. La rue est
encombrée... marcheras-tu, voyons!
Et prenant la malheureuse par les deux mains, il la remit pour
ainsi dire sur pied. À cet instant, le caporal et ses deux
soldats, étant parvenus à traverser le rassemblement,
s'approchèrent du sergent de ville.
-- Caporal, dit ce dernier, conduisez cette fille au poste... je
suis agent de police.
-- Oh! messieurs... grâce!... dit la Mayeux en pleurant à chaudes
larmes et en joignant les mains, ne m'emmenez pas avant de m'avoir
laissée vous expliquer... Je n'ai pas volé, mon Dieu! je n'ai pas
volé... Je vais vous dire... c'est pour rendre service à
quelqu'un... laissez-moi vous dire...
-- Je vous dis que vous vous expliquerez au poste; si vous ne
voulez pas marcher, on va vous traîner, dit le sergent de ville.
Il faut renoncer à peindre cette scène à la fois ignoble et
terrible...
Faible, abattue, épouvantée, la malheureuse jeune fille fut
entraînée par les soldats; à chaque pas ses jambes fléchissaient,
il fallut que le sergent et l'agent de police lui donnassent le
bras pour la soutenir... et elle accepta machinalement cet appui.
Alors les vociférations, les huées éclatèrent avec une nouvelle
furie. Marchant défaillante entre ces deux hommes, l'infortunée
semblait gravir son Calvaire jusqu'au bout. Sous ce ciel brumeux,
au milieu de cette rue fangeuse encadrée dans de grandes maisons
noires, cette populace hideuse et fourmillante rappelait les plus
sauvages élucubrations de Callot ou de Goya: des enfants en
haillons, des femmes avinées, des hommes à figure sinistre et
flétrie, se poussaient, se heurtaient, se battaient, s'écrasaient
pour suivre en hurlant et en sifflant cette victime déjà presque
inanimée, cette victime d'une détestable méprise.
D'une méprise!!! En vérité, l'on frémit en songeant que de
pareilles arrestations, suites de déplorables erreurs, peuvent se
renouveler souvent sans d'autres raisons que le soupçon qu'inspire
l'apparence de la misère, ou sans autre cause qu'un renseignement
inexact... Nous nous souviendrons toujours de cette jeune fille
qui, arrêtée à tort comme coupable d'un honteux trafic, trouva le
moyen d'échapper aux gens qui la conduisaient, monta dans une
maison, et, égarée par le désespoir, se précipita par une fenêtre
et se brisa la tête sur le pavé.
Après l'abominable dénonciation dont la Mayeux était victime,
Mme Grivois était retournée précipitamment rue Brise-Miche. Elle
monta en hâte les quatre étages... ouvrit la porte de la chambre
de Françoise... Que vit-elle? Dagobert auprès de sa femme et des
deux orphelines...