III. Le confessionnal.

Rien de plus triste que l'aspect de la paroisse de Saint-Merri par

ce jour d'hiver bas et neigeux. Un moment Françoise fut arrêtée

sous le porche par un lugubre spectacle. Pendant qu'un prêtre

murmurait quelques paroles à voix basse, deux ou trois chantres

crottés, en surplis sales, psalmodiaient la prière des morts d'un

air distrait et maussade autour d'un pauvre cercueil de sapin,

qu'un vieillard et un enfant misérablement vêtus accompagnaient

seuls en sanglotant. M. le suisse et M. le bedeau, fort contrariés

d'être dérangés pour un enterrement si piteux, avaient dédaigné de

revêtir leur livrée, et attendaient en bâillant d'impatience la

fin de cette cérémonie, si indifférente pour la fabrique: enfin,

quelques gouttes d'eau sainte tombèrent sur le cercueil, le prêtre

remit le goupillon au bedeau et se retira.

Alors il se passa une de ces scènes honteuses, conséquences

forcées d'un trafic ignoble et sacrilège, une de ces indignes

scènes si fréquentes lorsqu'il s'agit de l'enterrement du pauvre,

qui ne peut pas payer ni cierges, ni grand'messe, ni violons, car

il y a maintenant des violons pour les morts.[11]

Le vieillard tendit la main au bedeau pour recevoir de lui le

goupillon.

-- Tenez... et faites vite, dit l'homme de sacristie en soufflant

dans ses doigts.

L'émotion du vieillard était profonde, sa faiblesse extrême; il

resta un moment immobile, tenant le goupillon serré dans sa main

tremblante. Dans cette bière était sa fille, la mère de l'enfant

en haillons qui pleurait à côté de lui... Le coeur de cet homme se

brisait à la pensée de ce dernier adieu... Il restait sans

mouvement... des sanglots convulsifs soulevaient sa poitrine.

-- Ah çà! dépêchez-vous donc! dit brutalement le bedeau; est-ce

que vous croyez que nous allons coucher ici?

Le vieillard se dépêcha. Il fit le signe de la croix sur le

cercueil, et, se baissant, il allait placer le goupillon dans la

main de son petit-fils, lorsque le sacristain, trouvant que la

chose avait suffisamment duré, ôta l'aspersoir des mains de

l'enfant, et fit signe aux hommes du corbillard d'enlever

prestement la bière: ce qui fut fait.[12]

-- Était-il lambin, ce vieux! dit tout bas le suisse au bedeau en

regagnant la sacristie, c'est à peine si nous aurons le temps de

déjeuner et de nous habiller pour l'enterrement _ficelé_ de ce

matin... À la bonne heure, voilà un mort qui vaut la peine... En

avant la hallebarde!...

-- Et les épaulettes de colonel pour donner dans l'oeil à la

loueuse de chaises, scélérat! dit le bedeau d'un air narquois.

-- Que veux-tu, Catillard! on est bel homme et ça se voit,

répondit le suisse d'un air triomphant; je ne peux pas non plus

éborgner les femmes pour leur tranquillité.

Et les deux hommes entrèrent dans la sacristie.

La vue de l'enterrement avait encore augmenté la tristesse de

Françoise. Lorsqu'elle entra dans l'église, sept ou huit

personnes, disséminées sur des chaises, étaient seules dans cet

édifice humide et glacial.

L'un des _donneux_ d'eau bénite, vieux drôle à figure rubiconde,

joyeuse et avinée, voyant Françoise s'approcher du bénitier, lui

dit à voix basse:

-- M. l'abbé Dubois n'est pas encore entré en _boîte_, dépêchez-

vous, vous aurez l'étrenne de sa barbe...

Françoise, blessée de cette plaisanterie, remercia

l'irrévérencieux sacristain, se signa dévotement, fit quelques pas

dans l'église et se mit à genoux sur la dalle pour faire sa

prière, qu'elle faisait toujours avant d'approcher du tribunal de

la pénitence. Cette prière dite, elle se dirigea vers un

renfoncement obscur où se voyait noyé dans l'ombre un

confessionnal de chêne, dont la porte à claire-voie était

intérieurement garnie d'un rideau noir. Les deux places de droite

et de gauche se trouvaient vacantes; Françoise s'agenouilla du

côté droit et resta quelque temps plongée dans les réflexions les

plus amères. Au bout de quelques minutes, un prêtre de haute

taille et à cheveux gris, d'une physionomie grave et sévère,

portant une longue soutane noire, s'avança du fond de l'un des

bas-côtés de l'église. Un vieux petit homme voûté, mal vêtu,

s'appuyant sur un parapluie, l'accompagnait, lui parlant

quelquefois bas à l'oreille; alors le prêtre s'arrêtait pour

l'écouter avec une profonde et respectueuse déférence. Lorsqu'ils

furent auprès du confessionnal, le vieux petit homme, ayant aperçu

Françoise agenouillée, regarda le prêtre d'un air interrogatif.

-- C'est elle... dit ce dernier.

-- Ainsi, dans deux ou trois heures, on attendra les deux jeunes

filles au couvent de Sainte-Marie... j'y compte, dit le vieux

jeune homme.

-- Je l'espère pour leur salut, répondit gravement le prêtre en

s'inclinant. Il entra dans le confessionnal.

Le vieux petit homme quitta l'église. Ce vieux petit homme était

Rodin; c'est en sortant de Saint-Merri qu'il s'était rendu dans la

maison de santé, afin de s'assurer que le docteur Baleinier

exécutait fidèlement ses instructions à l'égard d'Adrienne de

Cardoville.

Françoise était toujours agenouillée dans l'intérieur du

confessionnal; une des chatières latérales s'ouvrit, et une voix

parla. Cette voix était celle du prêtre qui, depuis vingt ans,

confessait la femme de Dagobert, et avait sur elle une influence

irrésistible et toute-puissante.

-- Vous avez reçu ma lettre? dit la voix.

-- Oui, mon père.

-- C'est bien... je vous écoute...

-- Bénissez-moi, mon père, parce que j'ai péché, dit Françoise. La

voix prononça la formule de bénédiction.

La femme de Dagobert y répondit _amen_, comme il convient; dit son

_Confiteor_ jusqu'à: _C'est ma faute_, rendit compte de la façon

dont elle avait accompli sa dernière pénitence, et en vint à

l'énumération des nouveaux péchés commis depuis l'absolution

reçue. Car cette excellente femme, ce glorieux martyr du travail

et de l'amour maternel, croyait toujours pécher; sa conscience

était incessamment bourrelée par la crainte d'avoir commis on ne

sait quelles incompréhensibles peccadilles. Cette douce et

courageuse créature qui, après une vie entière de dévouement,

aurait dû se reposer dans le calme et dans la sérénité de son âme,

se regardait comme une grande pécheresse, et vivait dans une

angoisse incessante, car elle doutait fort de son salut.

-- Mon père, dit Françoise d'une voix émue, je m'accuse de n'avoir

pas fait ma prière du soir avant-hier... Mon mari, dont j'étais

séparée depuis bien des années, est arrivé... Alors le trouble, le

saisissement, la joie de son retour... m'ont fait commettre ce

grand péché dont je m'accuse.

-- Ensuite? dit la voix avec un accent sévère qui inquiéta

Françoise.

-- Mon père... je m'accuse d'être retombée dans le même péché hier

soir... J'étais dans une mortelle inquiétude... mon fils ne

rentrait pas... je l'attendais de minute... en minute... l'heure a

passé dans ces inquiétudes...

-- Ensuite? dit la voix.

-- Mon père... je m'accuse d'avoir menti toute cette semaine à mon

fils en lui disant qu'écoutant ses reproches sur la faiblesse de

ma santé, j'avais bu un peu de vin à mon repas... J'ai préféré le

lui laisser; il en a plus besoin que moi, il travaille tant!

-- Continuez, dit la voix.

-- Mon père... je m'accuse d'avoir ce matin manqué un moment de

résignation en apprenant que mon pauvre fils était arrêté; au lieu

de subir avec respect et reconnaissance la nouvelle épreuve que le

Seigneur... m'envoyait... hélas! je me suis révoltée dans ma

douleur... et je m'en accuse.

-- Mauvaise semaine, dit la voix de plus en plus sévère, mauvaise

semaine... toujours vous avez mis la créature avant le Seigneur...

Enfin... poursuivez.

-- Hélas! mon père, dit Françoise avec accablement, je le sais, je

suis une grande pécheresse... et je crains d'être sur la voie de

péchés bien plus graves.

-- Parlez.

-- Mon mari a amené du fond de la Sibérie deux jeunes

orphelines... filles de M. le maréchal Simon... Hier matin, je les

ai engagées à faire leurs prières, et j'ai appris par elles, avec

autant de frayeur que de désolation, qu'elles ne connaissaient

aucun des mystères de la foi, quoiqu'elles soient âgées de quinze

ans; elles n'ont jamais approché d'aucun sacrement, et elles n'ont

pas même reçu le baptême, mon père... pas même le baptême!...

-- Mais ce sont donc des idolâtres? s'écria la voix avec un accent

de surprise courroucée.

-- C'est ce qui me désole, mon père, car moi et mon mari

remplaçant les parents de ces jeunes orphelines, nous serions

coupables des péchés qu'elles pourraient commettre, n'est-ce pas,

mon père?

-- Certainement... puisque vous remplacez ceux qui doivent veiller

sur leur âme; le pasteur répond de ses brebis, dit la voix.

-- Ainsi, mon père, dans le cas où elles seraient en péché mortel,

moi et mon mari nous serions en péché mortel?

-- Oui, dit la voix; vous remplacez leur père et leur mère, et le

père et la mère sont coupables de tous les péchés que commettent

leurs enfants, lorsque ceux-ci pèchent parce qu'ils n'ont pas reçu

une éducation chrétienne.

-- Hélas! mon père... que dois-je faire? Je m'adresse à vous comme

à Dieu... Chaque jour, chaque heure que ces pauvres jeunes filles

passent dans l'idolâtrie peut avancer leur damnation éternelle,

n'est-ce pas, mon père?... dit Françoise d'une voix profondément

émue.

-- Oui... répondit la voix, et cette terrible responsabilité pèse

maintenant sur vous et sur votre mari; vous avez charge d'âmes...

-- Hélas! mon Dieu!... prenez pitié de moi, dit Françoise en

pleurant.

-- Il ne faut pas vous désoler ainsi, reprit la voix d'un ton plus

doux; heureusement pour ces infortunées, elles vous ont rencontrée

dans leur route... Elles auront en vous et en votre mari de bons

et saints exemples... car votre mari, autrefois impie, pratique

maintenant ses devoirs religieux, je suppose?

-- Il faut prier pour lui, mon père... dit tristement Françoise,

la grâce ne l'a pas encore touché... C'est comme mon pauvre

enfant... qu'elle n'a pas touché non plus... Ah! mon père, dit

Françoise en essuyant ses larmes, ces pensées là sont ma plus

lourde croix.

-- Ainsi, ni votre mari ni votre fils ne pratiquent... dit la voix

avec réflexion, ceci est très grave, très grave... L'éducation

religieuse de ces deux malheureuses jeunes filles est tout entière

à faire... Elles auront chez vous, à chaque instant sous les yeux,

de déplorables exemples... Prenez garde... je vous l'ai dit...

vous avez charge d'âmes... votre responsabilité est immense.

-- Mon Dieu! mon père... c'est ce qui me désole... je ne sais

comment faire. Venez à mon secours, donnez-moi vos conseils:

depuis vingt ans, votre voix est pour moi la voix du Seigneur.

-- Eh bien, il faut vous entendre avec votre mari et mettre ces

infortunées dans une maison religieuse... où on les instruira.

-- Nous sommes trop pauvres, mon père, pour payer leur pension, et

malheureusement encore mon fils vient d'être mis en prison pour

des chants qu'il a faits.

-- Voilà où mène... l'impiété... dit sévèrement la voix. Voyez

Gabriel... il a suivi mes conseils... et à cette heure il est le

modèle de toutes les vertus chrétiennes.

-- Mais mon fils Agricol a aussi bien des qualités, mon père... il

est si bon, si dévoué...

-- Sans religion, dit la voix avec un redoublement de sévérité, ce

que vous appelez des qualités sont de vaines apparences; au

moindre souffle du démon elles disparaissent... car le démon

demeure au fond de toute âme sans religion.

-- Ah! mon pauvre fils! dit Françoise en pleurant, je prie

pourtant bien chaque jour pour que la foi l'éclaire...

-- Je vous l'ai toujours dit, reprit la voix, vous avez été trop

faible pour lui; à cette heure Dieu vous en punit; il fallait vous

séparer de ce fils irréligieux, ne pas consacrer son impiété en

l'aimant comme vous le faites; quand on a un membre gangrené, a

dit l'Écriture, on se le retranche...

-- Hélas! mon père... vous le savez, c'est la seule fois que je

vous ai désobéi... je n'ai jamais pu me résoudre à me séparer de

mon fils...

-- Aussi... votre salut est-il incertain; mais Dieu est

miséricordieux... ne retombez pas dans la même faute au sujet de

ces deux jeunes filles que la Providence vous a envoyées pour que

vous les sauviez de l'éternelle damnation; qu'elles n'y soient pas

du moins plongées par une coupable indifférence.

-- Ah! mon père... j'ai bien pleuré, bien prié sur elles.

-- Cela ne suffit pas... ces malheureuses ne doivent avoir aucune

notion du bien et du mal. Leur âme doit être un abîme de scandale

et d'impureté... élevées par une mère impie et par un soldat sans

foi.

-- Quant à cela, mon père, dit naïvement Françoise, rassurez-vous,

elles sont douces comme des anges, et mon mari, qui ne les a pas

quittées depuis leur naissance, dit qu'il n'y a pas de meilleurs

coeurs.

-- Votre mari a été pendant toute sa vie en péché mortel, dit

rudement la voix, il n'a pas caractère pour juger de l'état des

âmes, et, je vous le répète, puisque vous remplacez les parents de

ces infortunées, ce n'est pas demain, c'est aujourd'hui, à l'heure

même, qu'il faut travailler à leur salut, sinon vous encourrez une

responsabilité terrible.

-- Mon Dieu, cela est vrai, je le sais bien, mon père... et cette

crainte m'est au moins aussi affreuse que la douleur de savoir mon

fils arrêté... Mais que faire?... Instruire ces jeunes filles chez

nous, je ne le pourrais pas; je n'ai pas la science... je n'ai que

la foi; et puis mon pauvre mari, dans son aveuglement, plaisante

sur ces saintes choses, que mon fils respecte en ma présence par

égard pour moi... Encore une fois, mon père... je vous en conjure,

venez à mon secours! Que faire?... conseillez-moi.

-- On ne peut pourtant pas abandonner à une effroyable perdition

ces deux jeunes âmes, dit la voix après un moment de silence; il

n'y a pas deux moyens de salut... il n'y en a qu'un seul... les

placer dans une maison religieuse, où elles ne soient entourées

que de saints et pieux exemples.

-- Ah! mon père, si nous n'étions pas si pauvres, ou du moins si

je pouvais encore travailler, je tâcherais de gagner de quoi payer

leur pension, de faire comme j'ai fait pour Gabriel...

Malheureusement, ma vue est complètement perdue... Mais, j'y

pense, mon père... vous connaissez tant d'âmes charitables... si

vous pouviez les intéresser en faveur de ces deux pauvres

orphelines?

-- Mais leur père, où est-il?

-- Il était dans l'Inde; mon mari m'a dit qu'il doit arriver en

France prochainement... mais rien n'est certain... et puis encore

une chose, mon père: le coeur me saignait de voir ces pauvres

enfants partager notre misère... et elle va être bien grande...

car nous ne vivons que du travail de mon fils.

-- Ces jeunes filles n'ont donc aucun parent ici? dit la voix.

-- Je ne crois pas, mon père.

-- Et c'est leur mère qui les a confiées à votre mari pour les

amener en France?

-- Oui, mon père; et il a été obligé de partir hier pour Chartres

pour une affaire très pressée, m'a-t-il dit.

(On se rappelle que Dagobert n'avait pas jugé à propos d'instruire

sa femme des espérances que les filles du maréchal Simon devaient

fonder sur la médaille, et qu'elles-mêmes avaient reçu du soldat

l'expresse recommandation de n'en pas parler, même à Françoise.)

-- Ainsi, reprit la voix après quelques moments de silence, votre

mari n'est pas à Paris?

-- Non, mon père... il reviendra sans doute ce soir ou demain

matin...

-- Écoutez, dit la voix après une nouvelle pause, chaque minute

perdue pour le salut de ces deux jeunes filles est un nouveau pas

qu'elles font dans une voie de perdition... D'un moment à l'autre,

la main de Dieu peut s'appesantir sur elles, car lui seul sait

l'heure de notre mort; et mourant dans l'état où elles sont, elles

seraient damnées peut-être pour l'éternité; dès aujourd'hui même,

il faut donc ouvrir leurs yeux à la lumière divine... et les

mettre dans une maison religieuse. Tel est votre devoir... tel

serait votre désir?

-- Oh! oui... mon père!... mais malheureusement je suis trop

pauvre, je vous l'ai dit.

-- Je le sais, ce n'est ni le zèle ni la foi qui vous manquent;

mais fussiez-vous capable de diriger ces jeunes filles, les

exemples impies de votre mari, de votre fils, détruiraient

quotidiennement votre ouvrage... d'autres doivent donc faire pour

ces orphelines, au nom de la charité chrétienne, ce que vous ne

pouvez faire... vous qui répondez d'elles... devant Dieu.

-- Ah! mon père... si grâce à vous cette bonne oeuvre

s'accomplissait, quelle serait ma reconnaissance!

-- Cela n'est pas impossible... je connais la supérieure d'un

couvent où les jeunes filles seraient instruites comme elles

doivent l'être... le prix de leur pension serait diminué en raison

de leur pauvreté; mais si minime qu'elle soit, il faudrait la

payer... Il y a aussi un trousseau à fournir... Cela, pour vous,

serait encore trop cher?

-- Hélas! oui... mon père!

-- En prenant un peu sur mon fonds d'aumônes, en m'adressant à

certaines personnes généreuses, je pourrais compléter la somme

nécessaire... et faire ainsi recevoir les jeunes filles au

couvent.

-- Ah! mon père... vous êtes mon sauveur... et celui de ces

enfants...

-- Je le désire... mais dans l'intérêt même de leur salut, et pour

que ces mesures soient efficaces, je dois mettre plusieurs

conditions à l'appui que je vous offre.

-- Ah! dites-les, mon père, elles sont acceptées d'avance. Vos

commandements sont tout pour moi.

-- D'abord elles seront conduites ce matin même au couvent par ma

gouvernante... à qui vous les amènerez tout à l'heure.

-- Ah! mon père... c'est impossible! s'écria Françoise.

-- Impossible! et pourquoi?

-- En l'absence de mon mari...

-- Eh bien?

-- Je n'ose prendre une détermination pareille sans le consulter.

-- Non seulement il ne faut pas le consulter, mais il faut que

ceci soit fait pendant son absence...

-- Comment, mon père, je ne pourrai pas attendre son retour?

-- Pour deux raisons, reprit sévèrement la voix, il faut vous en

garder: d'abord parce que, dans son impiété endurcie, il voudrait

certainement s'opposer à votre sage et pieuse résolution; puis il

est indispensable que les jeunes filles rompent toute relation

avec votre mari, et, pour cela, il faut qu'il ignore le lieu de

leur retraite.

-- Mais, mon père, dit Françoise en proie à une hésitation et à un

embarras cruel, c'est à mon mari que l'on a confié ces enfants, et

disposer d'elles sans son aveu... c'est...

La voix interrompit Françoise:

-- Pouvez-vous, oui ou non, instruire ces jeunes filles chez vous?

-- Non, mon père, je ne le peux pas.

-- Sont-elles, oui ou non, exposées à rester dans l'impénitence

finale en demeurant chez vous?

-- Oui, mon père, elles y sont exposées.

-- Êtes-vous, oui ou non, responsable des péchés mortels qu'elles

peuvent commettre, puisque vous remplacez leurs parents?

-- Hélas! oui, mon père, j'en suis responsable devant Dieu!

-- Est-ce, oui ou non, dans l'intérêt de leur salut éternel que je

vous enjoins de les mettre au couvent aujourd'hui même?

-- C'est pour leur salut, mon père.

-- Eh bien, maintenant choisissez...

-- Je vous en supplie, mon père, dites-moi si j'ai le droit de

disposer d'elles sans l'aveu de mon mari?

-- Le droit! mais il ne s'agit pas seulement de droit; il s'agit

pour vous d'un devoir sacré. Ce serait, n'est-ce pas, votre devoir

d'arracher ces infortunées du milieu d'un incendie, malgré la

défense de votre mari ou en son absence? Eh bien, ce n'est pas

d'un incendie qui ne brûle que le corps que vous devez les

arracher... c'est d'un incendie où leur âme brûlerait pour

l'éternité.

-- Excusez-moi, je vous en supplie, si j'insiste, mon père, dit la

pauvre femme, dont l'indécision et les angoisses augmentaient à

chaque minute, éclairez-moi dans mes doutes... puis-je agir ainsi

après avoir juré obéissance à mon mari?

-- Obéissance pour le bien... oui... pour le mal, jamais! et vous

convenez vous-même que, grâce à lui, le salut de ces orphelines

serait compromis, impossible peut-être.

-- Mais, mon père, dit Françoise en tremblant, lorsqu'il va être

de retour, mon mari me demandera où sont ces enfants... Il me

faudra donc lui mentir?

-- Le silence n'est pas un mensonge, vous lui direz que vous ne

pouvez répondre à sa question.

-- Mon mari est le meilleur des hommes; mais une telle réponse le

mettra hors de lui... il a été soldat... et sa colère sera

terrible... mon père, dit Françoise, en frémissant à cette pensée.

-- Et sa colère serait cent fois plus terrible encore, que vous

devriez la braver, vous glorifier de la subir pour une si sainte

cause! s'écria la voix avec indignation. Croyez-vous donc que l'on

fasse si facilement son salut sur cette terre?... Et depuis quand

le pécheur qui veut sincèrement servir le Seigneur songe-t-il aux

pierres et aux épines où il peut se meurtrir et se déchirer?

-- Pardon, mon père... pardon, dit Françoise avec une résignation

accablante. Permettez-moi encore une question, une seule! Hélas!

si vous ne me guidez... qui me guidera?

-- Parlez.

-- Lorsque M. le maréchal Simon arrivera, il demandera ses enfants

à mon mari... Que pourra-t-il répondre, à son tour, à leur père,

lui?

-- Lorsque M. le maréchal Simon arrivera, vous me le ferez savoir

à l'instant, et alors... j'aviserai; car les droits d'un père ne

sont sacrés qu'autant qu'il en use pour le salut de ses enfants.

«Avant le père, au-dessus du père, il y a le Seigneur, que l'on

doit d'abord servir. Ainsi, réfléchissez bien. En acceptant ce que

je vous propose, ces jeunes filles sont sauvées, elle ne vous sont

pas à charge, elles ne partagent pas votre misère, elles sont

élevées dans une sainte maison, selon que doivent l'être, après

tout, les filles d'un maréchal de France. De sorte que lorsque

leur père arrivera à Paris, S'IL EST DIGNE DE LES REVOIR... au

lieu de trouver en elles de pauvres idolâtres à demi sauvages, il

trouvera deux jeunes filles pieuses, instruites, modestes, bien

élevées, qui, étant agréables à Dieu, pourront invoquer sa

miséricorde pour leur père, qui en a bien besoin, car c'est un

homme de violence, de guerre et de bataille. Maintenant, décidez.

Voulez-vous, au péril de votre âme, sacrifier l'avenir de ces

jeunes filles dans ce monde et dans l'autre à la crainte impie de

la colère de votre mari?»

Quoique rude et entaché d'intolérance, le langage du confesseur de

Françoise était (à son point de vue, à lui) raisonnable et juste,

parce que ce prêtre honnête et sincère était convaincu de ce qu'il

disait; aveugle instrument de Rodin, ignorant dans quel but on le

faisait agir, il croyait fermement, en forçant, pour ainsi dire,

Françoise à mettre ces jeunes filles au couvent, remplir un pieux

devoir. Tel était, tel est d'ailleurs un des plus merveilleux

ressorts de _l'ordre _auquel appartenait Rodin; c'est d'avoir pour

complices des gens honnêtes et sincères qui ignorent les

machinations dont ils sont pourtant les acteurs les plus

importants.

Françoise, habituée depuis longtemps à subir l'influence de son

confesseur, ne trouva rien à répondre à ses dernières paroles.

Elle se résigna donc; mais elle frissonna d'épouvante en songeant

à la colère désespérée qu'éprouverait Dagobert en ne retrouvant

plus chez lui les enfants qu'une mère mourante lui avait confiées.

Or, selon son confesseur, plus cette colère et ces emportements

paraissaient redoutables à Françoise, plus elle devait mettre de

pieuse humilité à s'y exposer. Elle répondit à son confesseur:

-- Que la volonté de Dieu soit faite, mon père, et quoi qu'il

puisse m'arriver, je remplirai mon devoir de chrétienne... ainsi

que vous me l'ordonnez.

-- Et le Seigneur vous saura gré de ce que vous aurez peut-être à

souffrir pour accomplir ce devoir méritant... Vous prenez donc,

devant Dieu, l'engagement de ne répondre à aucune des questions de

votre mari lorsqu'il vous demandera où sont les filles de M. le

maréchal Simon?

-- Oui, mon père, je vous le promets, dit Françoise en

tressaillant.

-- Et vous garderez le même silence envers M. le maréchal Simon

dans le cas où il reviendrait, et où ses filles ne me paraîtraient

pas encore assez solidement établies dans la bonne voie pour lui

être rendues?

-- Oui, mon père... dit Françoise d'une voix de plus en plus

faible.

-- Vous viendrez me rendre compte, d'ailleurs, de la scène qui se

sera passée entre votre mari et vous lors de son retour.

-- Oui, mon père... Quand faudra-t-il conduire les orphelines chez

vous, mon père?

-- Dans une heure. Je vais rentrer écrire à la supérieure; je

laisserai la lettre à ma gouvernante; c'est une personne sûre,

elle conduira elle-même les jeunes filles au couvent.

* * * *

Après avoir écouté les exhortations de son confesseur sur sa

confession, et reçu l'absolution de ses nouveaux péchés, moyennant

pénitence, la femme de Dagobert sortit du confessionnal. L'église

n'était plus déserte; une foule immense s'y pressait, attirée par

la pompe de l'enterrement dont le suisse avait parlé au bedeau

deux heures auparavant. C'est avec la plus grande peine que

Françoise put arriver jusqu'à la porte de l'église, somptueusement

tendue. Quel contraste avec l'humble convoi du pauvre qui s'était

le matin si timidement présenté sous le porche! Le nombreux clergé

de la paroisse, au grand complet, s'avançait alors majestueusement

pour recevoir le cercueil drapé de velours: la moire et la soie

des chapes et des étoles noires, leurs splendides broderies

d'argent étincelaient à la lueur de mille cierges. Le suisse se

prélassait dans son éblouissante livrée à épaulettes; le bedeau,

portant allègrement son bâton de baleine, lui faisait vis-à-vis

d'un air magistral; la voix des chantres en surplis frais et

blancs tonnait en éclats formidables: les ronflements des serpents

ébranlaient les vitres; on lisait enfin sur la figure de tous ceux

qui devaient prendre part à la curée de ce riche mort, de cet

excellent mort de _première_ classe, une satisfaction à la fois

jubilante et contenue, qui semblait encore augmentée par

l'attitude et par la physionomie des deux héritiers, grands

gaillards robustes au teint fleuri, qui, sans enfreindre les lois

de cette modestie charmante qui est la pudeur de la félicité,

semblaient se complaire, se bercer, se dorloter dans leur lugubre

et symbolique manteau de deuil. Malgré sa candeur et sa foi naïve,

la femme de Dagobert fut douloureusement frappée de cette

différence révoltante entre l'accueil fait au cercueil du riche et

l'accueil fait au cercueil du pauvre à la porte de la maison de

Dieu: car si l'égalité est réelle, c'est devant la mort et

l'éternité. Ces deux sinistres spectacles augmentaient encore la

tristesse de Françoise, qui, parvenant à grand'peine à quitter

l'église, se hâta de revenir rue Brise-Miche afin d'y prendre les

orphelines et de les conduire auprès de la gouvernante de son

confesseur, qui devait les mener au couvent de Sainte-Marie,

situé, on le sait, tout auprès de la maison de santé du docteur

Baleinier, où était renfermée Adrienne de Cardoville.

Le juif errant - Tome I · 第 68 / 101 题