Une heure après ces différentes scènes, le plus profond silence
régnait dans la maison de la rue Brise-Miche.
Une lueur vacillante, passant à travers les deux carreaux d'une
porte vitrée, annonçait que la Mayeux veillait encore, car ce
sombre réduit, sans air, sans lumière, ne recevait de jour que par
cette porte, ouvrant sur un passage étroit et obscur pratiqué dans
les combles. Un méchant lit, une table, une vieille malle et une
chaise remplissaient tellement cette demeure glacée, que deux
personnes ne pouvaient s'y asseoir, à moins que l'une ne prît
place sur le lit. La magnifique fleur qu'Agricol avait donnée à la
Mayeux, précieusement déposée dans un verre d'eau placé sur la
table chargée de linge, répandait son suave parfum, épanouissait
son calice de pourpre au milieu de ce misérable cabinet aux
murailles de plâtre gris et humide qu'une maigre chandelle
éclairait faiblement.
La Mayeux, assise tout habillée sur son lit, la figure
bouleversée, les yeux remplis de larmes, s'appuyant d'une main au
chevet de sa couche, penchait sa tête du côté de la porte, prêtant
l'oreille avec angoisse, espérant à chaque minute entendre les pas
d'Agricol. Le coeur de la jeune fille battait violemment; sa
figure, toujours si pâle, était légèrement colorée, tant son
émotion était profonde... Quelquefois elle jetait ses yeux avec
une sorte de frayeur sur une lettre qu'elle tenait à la main:
cette lettre, arrivée dans la soirée par la poste, avait été
déposée par le portier-teinturier sur la table de la Mayeux,
pendant que celle-ci assistait à l'entrevue de Dagobert et de sa
famille.
Au bout de quelques instants la jeune fille entendit ouvrir
doucement une porte, très voisine de la sienne.
-- Enfin... le voilà! s'écria-t-elle.
En effet, Agricol entra.
-- J'attendais que mon père fût endormi, dit à voix basse le
forgeron, dont la physionomie révélait plus de curiosité que
d'inquiétude, qu'est-ce qu'il y a donc, ma bonne Mayeux? comme ta
figure est altérée!... tu pleures! que se passe-t-il? de quel
danger veux-tu me parler?
-- Tiens... lis... lui dit la Mayeux d'une voix tremblante en lui
présentant précipitamment une lettre ouverte.
Agricol s'approcha de la lumière et lut ce qui suit:
«Une personne qui ne peut se faire connaître, mais qui sait
l'intérêt fraternel que vous portez à Agricol Baudoin, vous
prévient que ce jeune et honnête ouvrier sera probablement arrêté
dans la journée de demain...»
-- Moi!... s'écria Agricol en regardant la jeune fille d'un air
stupéfait... Qu'est-ce que cela veut dire?
-- Continue... dit vivement la couturière en joignant les mains.
Agricol reprit, n'en pouvant croire ses yeux...
«Son chant des _Travailleurs affranchis_ a été incriminé; on a
trouvé plusieurs exemplaires parmi les papiers d'une société
secrète dont les chefs viennent d'être emprisonnés, à la suite du
complot de la rue des Prouvaires.»
-- Hélas! dit l'ouvrière en fondant en larmes, maintenant, je
comprends tout. Cet homme qui, ce soir, espionnait en bas, à ce
que disait le teinturier... était un espion qui guettait ton
arrivée.
-- Allons donc, cette accusation est absurde! s'écria Agricol; ne
te tourmente pas, ma bonne Mayeux. Je ne m'occupe pas de
politique... Mes vers ne respirent que l'amour de l'humanité. Est-
ce ma faute s'ils ont été trouvés dans les papiers d'une société
secrète?...
Et il jeta la lettre sur la table avec dédain.
-- Continue... de grâce, lui dit la Mayeux; continue.
-- Si tu le veux... à la bonne heure.
Et Agricol continua:
«Un mandat d'arrêt vient d'être lancé contre Agricol Baudoin; sans
doute son innocence sera reconnue tôt ou tard... mais il fera bien
de se mettre d'abord le plus tôt possible à l'abri des
poursuites... pour échapper à une détention préventive de deux ou
trois mois... ce qui serait un coup terrible pour sa mère, dont il
est le seul soutien.
«Un ami sincère qui est forcé de rester inconnu.»
Après un moment de silence le forgeron haussa les épaules, sa
figure se rasséréna, et il dit en riant à la couturière:
-- Rassure-toi, ma bonne Mayeux; ces mauvais plaisants se sont
trompés de mois... c'est tout bonnement un poisson d'avril
anticipé.
-- Agricol... pour l'amour du ciel... dit la couturière d'une voix
suppliante, ne traite pas ceci légèrement... Crois mes
pressentiments... écoute cet avis...
-- Encore une fois... ma pauvre enfant, voilà plus de deux mois
que mon chant des _Travailleurs_ a été imprimé; il n'est nullement
politique, et d'ailleurs on n'aurait pas attendu jusqu'ici... pour
le poursuivre.
-- Mais songe donc que les circonstances ne sont plus les mêmes...
il y a à peine deux jours que ce complot a été découvert ici près,
rue des Prouvaires... Et si tes vers, peut-être inconnus
jusqu'ici, ont été saisis chez des personnes arrêtées... pour
cette conspiration... il n'en faut pas davantage pour te
compromettre...
-- Me compromettre... des vers où je vante l'amour du travail et
la charité... C'est pour le coup... que la justice serait une
fière aveugle; il faudrait alors lui donner un chien et un bâton
pour se conduire.
-- Agricol, dit la jeune fille désolée de voir le forgeron
plaisanter dans un pareil moment, je t'en conjure... écoute-moi.
Sans doute tu prêches dans tes vers le saint amour du travail;
mais tu déplores douloureusement le sort injuste des pauvres
travailleurs voués sans espérance à toutes les misères de la
vie... Tu prêches l'évangélique fraternité... mais ton bon et
noble coeur s'indigne contre les égoïstes et les méchants... Enfin
tu hâtes de toute l'ardeur de tes voeux l'affranchissement des
artisans qui, moins heureux que toi, n'ont pas pour patron le
généreux M. Hardy. Eh bien, dis, Agricol, dans ces temps de
troubles, en faut-il davantage pour te compromettre, si plusieurs
exemplaires de tes chants ont été saisis chez des personnes
arrêtées?
À ces paroles sensées, chaleureuses de cette excellente créature
qui puisait sa raison dans son coeur, Agricol fit un mouvement: il
commençait à envisager plus sérieusement l'avis qu'on lui donnait.
Le voyant ébranlé, la Mayeux continua:
-- Et puis enfin, souviens-toi de Remi... ton camarade d'atelier!
-- Remi?
-- Oui, une lettre de lui... lettre pourtant bien insignifiante, a
été trouvée chez une personne arrêtée, l'an passé, pour
conspiration... il est resté un mois en prison.
-- C'est vrai, ma bonne Mayeux, mais on a bientôt reconnu
l'injustice de cette accusation, et il a été remis en liberté.
-- Après avoir passé un mois en prison... et c'est ce qu'on te
conseille avec raison d'éviter... Agricol, songes-y, mon Dieu; un
mois en prison... et ta mère...
Ces paroles de la Mayeux firent une profonde impression sur
Agricol; il prit la lettre et la relut attentivement.
-- Et cet homme qui a rôdé toute la soirée autour de la maison?
reprit la jeune fille. J'en reviens toujours là... Ceci n'est pas
naturel... Hélas! mon Dieu, quel coup pour ton père, pour ta
pauvre mère qui ne gagne plus rien!... N'es-tu pas maintenant leur
seule ressource?... Songes-y donc; sans toi, sans ton travail, que
deviendraient-ils?
-- En effet... ce serait terrible, dit Agricol en jetant la lettre
sur la table; ce que tu me dis de Remi est juste... Il était aussi
innocent que moi, une erreur de justice... erreur involontaire,
sans doute, n'en est pas moins cruelle... Mais encore une fois...
on n'arrête pas un homme sans l'entendre.
-- On l'arrête d'abord... ensuite on l'entend, dit la Mayeux avec
amertume; puis, au bout d'un mois ou deux, on lui rend sa
liberté... et... s'il a une femme, des enfants qui n'ont pour
vivre que son travail quotidien... que font-ils pendant que leur
soutien est en prison?... ils ont faim, ils ont froid... et ils
pleurent.
À ces simples et touchantes paroles de la Mayeux, Agricol
tressaillit.
-- Un mois sans travail... reprit-il d'un air triste et pensif. Et
ma mère... et mon père... et ces deux jeunes filles qui font
partie de notre famille jusqu'à ce que le maréchal Simon ou son
père soient arrivés à Paris... Ah! tu as raison: malgré moi cette
pensée m'effraye...
-- Agricol, s'écria tout à coup la Mayeux, si tu t'adressais à
M. Hardy, il est si bon, son caractère est si estimé... si honoré,
qu'en offrant sa caution pour toi on cesserait peut-être les
poursuites.
-- Malheureusement, M. Hardy n'est pas ici, il est en voyage avec
le père du maréchal Simon.
Puis après un nouveau silence, Agricol ajouta, cherchant à
surmonter ses craintes:
-- Mais non, je ne puis croire à cette lettre... Après tout,
j'aime mieux attendre les événements... J'aurai du moins la chance
de prouver mon innocence dans un premier interrogatoire... car
enfin, ma bonne Mayeux, que je sois en prison ou que je sois
obligé de me cacher... mon travail manquera toujours à ma
famille...
-- Hélas!... c'est vrai... dit la pauvre fille; que faire?... mon
Dieu!... que faire?...
-- Ah! mon brave père... se dit Agricol, si ce malheur arrivait
demain... quel réveil pour lui... qui vient de s'endormir si
joyeux!
Et le forgeron cacha sa tête dans ses mains.
Malheureusement, les frayeurs de la Mayeux n'étaient pas
exagérées, car on se rappelle qu'à cette époque de l'année 1832,
avant et après le complot de la rue des Prouvaires, un très grand
nombre d'arrestations préventives eurent lieu dans la classe
ouvrière, par suite d'une violente réaction contre les idées
démocratiques. Tout à coup la Mayeux rompit le silence qui durait
depuis quelques secondes; une vive rougeur colorait ses traits,
empreints d'une indéfinissable expression de contrainte, de
douleur et d'espoir.
-- Agricol, tu es sauvé!... s'écria-t-elle.
-- Que dis-tu?
-- Cette demoiselle si belle, si bonne, qui, en te donnant cette
fleur (et la Mayeux la montra au forgeron), a su réparer avec tant
de délicatesse une offre blessante... cette demoiselle doit avoir
un coeur généreux... il faut t'adresser à elle...
À ces mots, qu'elle semblait prononcer en faisant un violent
effort sur elle-même, deux grosses larmes coulèrent sur les joues
de la Mayeux. Pour la première fois de sa vie elle éprouvait un
ressentiment de douloureuse jalousie... une autre femme était
assez heureuse pour pouvoir venir en aide à celui qu'elle
idolâtrait, elle, pauvre créature, impuissante et misérable.
-- Y penses-tu? dit Agricol avec surprise; que pourrait faire à
cela cette demoiselle?
-- Ne t'a-t-elle pas dit: «Rappelez-vous mon nom, et, en toute
circonstance, adressez-vous à moi»?
-- Sans doute...
-- Cette demoiselle, dans sa haute position, doit avoir de
brillantes connaissances qui pourraient te protéger, te
défendre... Dès demain matin va la trouver, avoue-lui franchement
ce qui t'arrive... demande-lui son appui.
-- Mais, encore une fois, ma bonne Mayeux, que veux-tu qu'elle
fasse?
-- Écoute... je me souviens que, dans le temps mon père nous
disait qu'il avait empêché un de ses amis d'aller en prison en
déposant une caution pour lui... Il te sera facile de convaincre
cette demoiselle de ton innocence... qu'elle te rende le service
de te cautionner; alors il me semble que tu n'auras plus rien à
craindre...
-- Ah! ma pauvre enfant... demander un tel service à quelqu'un...
qu'on ne connaît pas... c'est dur...
-- Crois-moi, Agricol, dit tristement la Mayeux, je ne te
conseillerai jamais rien qui puisse t'abaisser aux yeux de qui que
ce soit... et surtout... entends-tu... surtout aux yeux de cette
personne... Il ne s'agit pas de lui demander de l'argent pour
toi... mais de fournir une caution qui te donne les moyens de
continuer ton travail, afin que ta famille ne soit pas sans
ressources... Crois-moi, Agricol, une telle demande n'a rien que
de noble et de digne de ta part... Le coeur de cette demoiselle
est généreux... elle te comprendra; cette caution pour elle ne
sera rien... pour toi ce sera tout. Ce sera la vie des tiens.
-- Tu as raison, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec accablement et
tristesse, peut-être vaut-il mieux risquer cette démarche... Si
cette demoiselle consent à me rendre service, et qu'une caution
puisse en effet me préserver de la prison... je serai préparé à
tout événement... Mais, non, non, ajouta le forgeron en se levant,
jamais je n'oserai m'adresser à cette demoiselle. De quel droit le
ferais-je?... Qu'est-ce que le petit service que je lui ai rendu
auprès de celui que je lui demande?
-- Crois-tu donc, Agricol, qu'une âme généreuse mesure les
services qu'elle peut rendre à ceux qu'elle a reçus? Aie confiance
en moi pour ce qui est du coeur... Je ne suis qu'une pauvre
créature qui ne doit se comparer à personne; je ne suis rien, je
ne puis rien; eh bien, pourtant, je suis sûre... oui, Agricol...
je suis sûre... que cette demoiselle, si au-dessus de moi...
éprouvera ce que je ressens dans cette circonstance... oui, comme
moi, elle comprendra ce que ta position a de cruel, et elle fera
avec joie, avec bonheur, avec reconnaissance, ce que je ferais...
si, hélas! je pouvais autre chose que me dévouer sans utilité...
Malgré elle, la Mayeux prononça ces derniers mots avec une
expression si navrante, il y avait quelque chose de si poignant
dans la comparaison que cette infortunée, obscure et dédaignée,
misérable et infirme, faisait d'elle-même avec Adrienne de
Cardoville, ce type resplendissant de jeunesse, de beauté,
d'opulence, qu'Agricol fut ému jusqu'aux larmes; tendant une de
ses mains à la Mayeux, il lui dit d'une voix attendrie:
-- Combien tu es bonne!... qu'il y a en toi de noblesse, de bon
sens, de délicatesse!...
-- Malheureusement, je ne peux que cela... conseiller...
-- Et tes conseils seront suivis... ma bonne Mayeux; ils sont ceux
de l'âme la plus élevée que je connaisse... Et puis, tu m'as
rassuré sur cette démarche en me persuadant que le coeur de Mlle
de Cardoville valait le tien...
À ce rapprochement naïf et sincère, la Mayeux oublia presque tout
ce qu'elle venait de souffrir, tant son émotion fut douce,
consolante... Car, si pour certaines créatures fatalement vouées à
la souffrance, il est des douleurs inconnues au monde, quelquefois
il est pour elles d'humbles et timides joies, inconnues aussi...
Le moindre mot de tendre affection qui les relève à leurs propres
yeux est si bienfaisant, si ineffable pour ces pauvres êtres
habituellement voués aux dédains, aux duretés et au doute désolant
de soi-même!
-- Ainsi c'est convenu, tu iras... demain matin chez cette
demoiselle... n'est-ce pas?... s'écria la Mayeux renaissant à
l'espoir. Au point du jour, je descendrai veiller à la porte de la
rue, afin de voir s'il n'y a rien de suspect, et de pouvoir
t'avertir...
-- Bonne et excellente fille... dit Agricol de plus en plus ému.
-- Il faudra tâcher de partir avant le réveil de ton père... Le
quartier où demeure cette demoiselle est si désert... que ce sera
presque te cacher... que d'y aller...
-- Il me semble entendre la voix de mon père, dit tout à coup
Agricol.
En effet, la chambre de la Mayeux était si voisine de la mansarde
du forgeron, que celui-ci et la couturière, prêtant l'oreille,
entendirent Dagobert qui disait dans l'obscurité:
-- Agricol, est-ce que tu dors, mon garçon?... Moi, mon premier
somme est fait... la langue me démange en diable...
-- Va vite, Agricol, dit la Mayeux, ton absence pourrait
l'inquiéter... En tout cas, ne sors pas demain matin avant que je
puisse te dire... si j'ai vu quelque chose d'inquiétant.
-- Agricol... tu n'es donc pas là? reprit Dagobert d'une voix plus
haute.
-- Me voici, mon père, dit le forgeron en sortant du cabinet de la
Mayeux et en entrant dans la mansarde de son père; j'avais été
fermer le volet d'un grenier que le vent agitait... de peur que le
bruit ne te réveillât...
-- Merci, mon garçon... mais ce n'est pardieu pas le bruit qui m'a
réveillé, dit gaiement Dagobert, c'est une _faim _enragée de
causer avec toi... Ah! mon pauvre garçon, c'est un fier dévorant
qu'un vieux bonhomme de père qui n'a pas vu son fils depuis dix-
huit ans!...
-- Veux-tu de la lumière, mon père?
-- Non, non, c'est du luxe... causons dans le noir... ça me fera
un nouvel effet de te voir demain matin, au point du jour... ça
sera comme si je te voyais une seconde fois... pour la première
fois.
La porte de la chambre d'Agricol se referma, la Mayeux n'entendit
plus rien... La pauvre créature se jeta tout habillée sur son lit
et ne ferma pas l'oeil de la nuit, attendant avec angoisse que le
jour parût, afin de veiller sur Agricol. Pourtant, malgré ses
vives inquiétudes pour le lendemain, elle se laissait quelquefois
aller aux rêveries d'une mélancolie amère; elle comparait
l'entretien qu'elle venait d'avoir dans le silence de la nuit avec
l'homme qu'elle adorait en secret, à ce qu'eût été cet entretien
si elle avait eu en partage le charme et la beauté, si elle avait
été aimée comme elle aimait... d'un amour chaste et dévoué... Mais
songeant bientôt qu'elle ne devait jamais connaître les
ravissantes douceurs d'une passion partagée, elle trouva sa
consolation dans l'espoir d'avoir été utile à Agricol.
Au point du jour, la Mayeux se leva doucement et descendit
l'escalier à petit bruit, afin de voir si au dehors rien ne
menaçait Agricol.