Morok portait son bras gauche en écharpe; après avoir lentement
gravi l'escalier, il salua respectueusement le bourgmestre. À
l'aspect de la sinistre figure du dompteur de bêtes, Rose et
Blanche, effrayées, reculèrent d'un pas et se rapprochèrent du
soldat.
Le front de celui-ci se rembrunit; il sentit de nouveau sourdement
bouillonner sa colère contre Morok, cause de ses cruels embarras
(il ignorait pourtant que Goliath eût, à l'instigation du
Prophète, volé le portefeuille et les papiers).
-- Que voulez-vous, Morok! lui dit le bourgmestre d'un air moitié
bienveillant, moitié fâché. Je voulais être seul, je l'avais dit à
l'aubergiste.
-- Je viens vous rendre un service, monsieur le bourgmestre.
-- Un service?
-- Un grand service; sans cela je ne me serais pas permis de vous
déranger. Il m'est venu un scrupule.
-- Un scrupule?
-- Oui, monsieur le bourgmestre; je me suis reproché de ne pas
vous avoir dit ce que j'avais à vous dire sur cet homme; déjà une
fausse pitié m'avait égaré.
-- Mais enfin, qu'avez-vous à dire?
Morok s'approcha du juge et lui parla tout bas pendant assez
longtemps.
D'abord très étonné, peu à peu la physionomie du bourgmestre
devint profondément attentive et soucieuse; de temps en temps il
laissait échapper une exclamation de surprise et de doute, en
jetant des regards de côté sur le groupe formé par Dagobert et les
deux jeunes filles. À l'expression de ses regards de plus en plus
inquiets, scrutateurs et sévères, on voyait facilement que les
paroles secrètes du Prophète changeaient progressivement l'intérêt
que le magistrat avait ressenti pour les orphelines et pour le
soldat en un sentiment rempli de défiance et d'hostilité.
Dagobert s'aperçut de ce revirement soudain; ses craintes, un
instant calmées, revinrent plus vives que jamais. Rose et Blanche,
interdites, et ne comprenant rien à cette scène muette,
regardaient le soldat avec une anxiété croissante.
-- Diable!... dit le bourgmestre en se levant brusquement, je
n'avais pas songé à tout cela; où donc avais-je la tête? Mais que
voulez-vous, Morok? lorsqu'on vient au milieu de la nuit vous
éveiller, on n'a pas toute sa liberté d'esprit; c'est un grand
service que vous me rendez là, vous me le disiez bien.
-- Je n'affirme rien, cependant...
-- C'est égal, il y a mille à parier contre un que vous avez
raison.
-- Ce n'est qu'un soupçon fondé sur quelques circonstances; mais
enfin un soupçon...
-- Peut mettre sur la voie de la vérité... Et moi qui allais,
comme un oison, donner dans le piège... Encore une fois, où avais-
je donc la tête?...
-- Il est si difficile de se défendre de certaines apparences...
-- À qui le dites-vous, mon cher Morok, à qui le dites-vous?
Pendant cette conversation mystérieuse, Dagobert était au
supplice; il pressentait vaguement qu'un violent orage allait
éclater; il ne songeait qu'à une chose, à maîtriser encore sa
colère.
Morok s'approcha du juge en lui désignant du regard les
orphelines; il recommença de lui parler bas.
-- Ah! s'écria le bourgmestre avec indignation, vous allez trop
loin.
-- Je n'affirme rien... se hâta de dire Morok, c'est une simple
présomption fondée sur... Et de nouveau il approcha ses lèvres de
l'oreille du juge.
-- Après tout, pourquoi non? reprit le juge en levant les mains au
ciel, ces gens-là sont capables de tout; il dit aussi qu'il vient
de la Sibérie avec elles; qui prouve que ce n'est pas un amas
d'impudents mensonges? Mais on ne me prend pas deux fois pour
dupe, s'écria le bourgmestre d'un ton courroucé; car, ainsi que
tous les gens d'un caractère versatile et faible, il était sans
pitié pour ceux qu'il croyait capables d'avoir surpris son
intérêt.
-- Ne vous hâtez pourtant pas de juger... ne donnez pas surtout à
mes paroles plus de poids qu'elles n'en ont, reprit Morok avec une
componction et une humilité hypocrites, ma position envers _cet
homme, _et il désigna Dagobert, est malheureusement si fausse, que
l'on pourrait croire que j'agis par ressentiment du mal qu'il m'a
fait; peut-être même est-ce que j'agis ainsi à mon insu... tandis
que je crois au contraire n'être guidé que par l'amour de la
justice, l'horreur du mensonge et le respect de notre sainte
religion. Enfin... qui vivra... verra... Que le Seigneur me
pardonne si je me suis trompé; en tout cas, la justice prononcera;
au bout d'un mois ou deux ils seront libres, s'ils sont innocents.
-- C'est pour cela qu'il n'y a pas à hésiter; c'est une simple
mesure de prudence, et ils n'en mourront pas. D'ailleurs, plus j'y
songe, plus cela me paraît vraisemblable; oui, cet homme doit être
un espion ou un agitateur français; si je rapproche mes soupçons
de cette manifestation des étudiants de Francfort...
-- Et, dans cette hypothèse, pour monter, pour exalter la tête de
ces jeunes fous, il n'est rien de tel que...
Et d'un regard rapide, Morok désigna les deux soeurs; puis, après
un instant de silence significatif, il ajouta avec un soupir:
-- Pour le démon, tout moyen est bon...
-- Certainement, ce serait odieux, mais parfaitement imaginé...
-- Et puis enfin, monsieur le bourgmestre, examinez-le
attentivement, et vous verrez que _cet homme _a une figure
dangereuse... Voyez...
En parlant ainsi, toujours à voix basse, Morok venait de désigner
évidemment Dagobert.
Malgré l'empire que celui-ci exerçait sur lui-même, la contrainte
où il se trouvait depuis son arrivée dans cette auberge maudite,
et surtout depuis le commencement de la conversation de Morok et
du bourgmestre, finissait par être au-dessus de ses forces;
d'ailleurs, il voyait clairement que ses efforts pour se concilier
l'intérêt du juge venaient d'être complètement ruinés par la
fatale influence du dompteur de bêtes; aussi, perdant patience, il
s'approcha de celui-ci, les bras croisés sur la poitrine, et lui
dit d'une voix encore contenue:
-- C'est de moi que vous venez de parler tout bas à M. le
bourgmestre!
-- Oui, dit Morok en le regardant fixement.
-- Pourquoi n'avez-vous pas parlé tout haut?
L'agitation presque convulsive de l'épaisse moustache de Dagobert,
qui, après avoir dit ces paroles, regarda à son tour Morok entre
les deux yeux, annonçait qu'un violent combat se livrait en lui.
Voyant son adversaire garder un silence moqueur, il lui dit d'une
voix plus haute:
-- Je vous demande pourquoi vous parlez bas à M. le bourgmestre
quand il s'agit de moi?
-- Parce qu'il y a des choses honteuses que l'on rougirait de dire
tout haut, répondit Morok avec insolence.
Dagobert avait tenu jusqu'alors ses bras croisés. Tout à coup il
les tendit violemment en serrant les poings... Ce brusque
mouvement fut si expressif, que les deux soeurs jetèrent un cri
d'effroi en se rapprochant de lui.
-- Tenez, monsieur le bourgmestre, dit le soldat, les dents
serrées par la colère, que cet homme s'en aille... ou je ne
réponds plus de moi.
-- Comment! dit le bourgmestre avec hauteur, des ordres à moi...
Vous osez...
-- Je vous dis de faire descendre cet homme, reprit Dagobert hors
de lui, ou il arrivera quelque malheur!
-- Dagobert... mon Dieu!... calme-toi, s'écrièrent les enfants en
lui prenant les mains.
-- Il vous sied bien, misérable vagabond, pour ne pas dire plus,
de commander ici! reprit enfin le bourgmestre furieux. Ah! vous
croyez que pour m'abuser il suffit de dire que vous avez perdu vos
papiers! Vous avez beau traîner avec vous ces deux jeunes filles,
qui, malgré leur air innocent... pourraient bien n'être que...
-- Malheureux! s'écria Dagobert en interrompant le bourgmestre
d'un regard si terrible, que le juge n'osa pas achever.
Le soldat prit les enfants par le bras, et, sans qu'elles eussent
pu dire un mot, il les fit, en une seconde, entrer dans la
chambre; puis, fermant la porte, mettant la clef dans sa poche, il
revint précipitamment vers le bourgmestre qui, effrayé de
l'attitude et de la physionomie du vétéran, recula de deux pas en
arrière et se tint d'une main à la rampe de l'escalier.
-- Écoutez-moi bien, vous! dit le soldat en saisissant le juge par
le bras. Tantôt, ce misérable m'a insulté... et il montra Morok.
J'ai tout supporté... il s'agissait de moi. Tout à l'heure, j'ai
écouté patiemment vos sornettes, parce que vous avez eu l'air un
moment de vous intéresser à ces malheureuses enfants; mais puisque
vous n'avez ni coeur, ni pitié, ni justice... je vous préviens,
moi, que tout bourgmestre que vous êtes... je vous crosserai comme
j'ai crossé ce chien, et il montra de nouveau le Prophète, si vous
avez le malheur de ne pas parler de ces deux jeunes filles comme
vous parleriez de votre enfant... entendez-vous!
-- Comment... vous osez dire... s'écria le bourgmestre balbutiant
de colère, que si je parle de ces deux aventurières...
-- Chapeau bas!... quand on parle des filles du maréchal duc de
Ligny! s'écria le soldat en arrachant le bonnet du bourgmestre et
le jetant à ses pieds.
À cette agression, Morok tressaillit de joie. En effet, Dagobert,
exaspéré, renonçant à tout espoir, se laissait malheureusement
aller à la violence de son caractère, si péniblement contenue
depuis quelques heures.
Lorsque le bourgmestre vit son bonnet à ses pieds, il regarda le
dompteur de bêtes avec stupeur, comme s'il hésitait à croire à une
pareille énormité.
Dagobert, regrettant son emportement, sachant qu'il ne lui restait
aucun moyen de conciliation, jeta un coup d'oeil rapide autour de
lui, et, reculant de quelques pas, gagna ainsi les premières
marches de l'escalier.
Le bourgmestre se tenait debout, à côté du banc, dans un angle du
palier; Morok, le bras en écharpe, afin de donner une plus
sérieuse apparence à sa blessure, était auprès du magistrat.
Celui-ci, trompé par le mouvement de retraite de Dagobert,
s'écria:
-- Ah! tu crois échapper après avoir osé porter la main sur moi...
vieux misérable!!
-- Monsieur le bourgmestre... pardonnez-moi... C'est un mouvement
de vivacité que je n'ai pu maîtriser; je me reproche cette
violence, dit Dagobert d'une voix repentante, en baissant
humblement la tête.
-- Pas de pitié pour toi... malheureux! Tu veux recommencer à
m'attendrir avec ton air câlin! mais j'ai pénétré tes secrets
desseins... Tu n'es pas ce que tu parais être, et il pourrait bien
y avoir une affaire d'État au fond de tout ceci, ajouta le
magistrat d'un ton extrêmement diplomatique. Tous moyens sont bons
pour les gens qui voudraient mettre l'Europe en feu.
-- Je ne suis qu'un pauvre diable... monsieur le bourgmestre...
Vous avez si bon coeur, ne soyez pas impitoyable!...
-- Ah! tu m'arraches mon bonnet!
-- Mais vous, ajouta le soldat en se tournant vers Morok, vous qui
êtes cause de tout... ayez pitié de moi... ne montrez pas de
rancune... Vous qui êtes un saint homme, dites au moins un mot en
ma faveur à monsieur le bourgmestre.
-- Je lui ai dit... ce que je devais lui dire... répondit
ironiquement Morok.
-- Ah! ah! te voilà bien penaud à cette heure, vieux vagabond...
Tu croyais m'abuser par tes jérémiades, reprit le bourgmestre en
s'avançant vers Dagobert; Dieu merci! je ne suis plus ta dupe...
Tu verras qu'il y a à Leipzig de bons cachots pour les agitateurs
français et pour les coureuses d'aventures, car tes donzelles ne
valent pas mieux que toi... Allons, ajouta-t-il d'un ton
important, en gonflant ses joues, allons, descends devant moi...
Quant à toi, Morok, tu vas...
Le bourgmestre ne put achever. Depuis quelques minutes, Dagobert
ne cherchait qu'à gagner du temps; il étudiait du coin de l'oeil
une porte entr'ouverte faisant face, sur le palier, à la chambre
occupée par les orphelines; trouvant le moment favorable, il
s'élança, rapide comme la foudre, sur le bourgmestre, le prit à la
gorge et le jeta si rudement contre la porte entrebâillée, que le
magistrat, stupéfait de cette brusque attaque, ne pouvant dire une
parole ni pousser un cri, alla rouler au fond de la chambre
complètement obscure. Puis, se retournant vers Morok, qui, le bras
en écharpe, et voyant l'escalier libre, s'y précipitait, le soldat
le rattrapa par sa longue chevelure flottante, l'attira à lui,
l'enlaça dans ses bras de fer, lui mit la main sur la bouche pour
étouffer ses cris, et, malgré sa résistance désespérée, le poussa,
le traîna dans la chambre au fond de laquelle le bourgmestre
gisait déjà confus et étourdi.
Après avoir fermé la porte à double tour, et mis la clef dans sa
poche, Dagobert, en deux bonds, descendit l'escalier qui
aboutissait à un couloir donnant sur la cour. La porte de
l'auberge était fermée; impossible de sortir de ce côté. La pluie
tombait à torrents; il vit, à travers les carreaux d'une salle
basse, éclairés par la lueur du feu, l'hôte et ses gens attendant
la décision du bourgmestre. Verrouiller la porte du couloir, et
intercepter ainsi toute communication avec la cour, ce fut pour le
soldat l'affaire d'une seconde, et il remonta rapidement rejoindre
les orphelines.
Morok, revenu à lui, appelait à l'aide de toutes ses forces; mais
lors même que ses cris auraient pu être entendus malgré la
distance, le bruit du vent et de la pluie les eût étouffés.
Dagobert avait donc environ une heure à lui, car il fallait assez
de temps pour que l'on s'étonnât de la longueur de son entretien
avec le magistrat; et une fois les soupçons ou les craintes
éveillés, il fallait encore briser les deux portes, celle qui
fermait le couloir de l'escalier et celle de la chambre où étaient
renfermés le bourgmestre et le Prophète.
-- Mes enfants, il s'agit de prouver que vous avez du sang de
soldat dans les veines, dit Dagobert en entrant brusquement chez
les jeunes filles, épouvantées du bruit qu'elles entendaient
depuis quelques moments.
-- Mon Dieu! Dagobert, qu'arrive-t-il? s'écria Blanche.
-- Que veux-tu que nous fassions? reprit Rose. Sans répondre, le
soldat courut au lit, en retira les draps, les noua rapidement
ensemble, fit un gros noeud à l'un des bouts, qu'il plaça sur la
partie supérieure du vantail gauche de la fenêtre, préalablement
entr'ouvert, et ensuite refermé. Intérieurement retenu par la
grosseur du noeud, qui ne pouvait passer entre le vantail et
l'encadrement de la croisée, le drap se trouvait ainsi solidement
fixé; son autre extrémité, flottant en dehors, atteignait le sol.
Le second battant de la fenêtre, restant ouvert, laissait aux
fugitifs un passage suffisant. Le vétéran prit alors son sac, la
valise des enfants, la pelisse de peau de renne, jeta le tout par
la croisée, fit un signe à Rabat-Joie et l'envoya, pour ainsi
dire, garder ces objets. Le chien n'hésita pas, d'un bond il
disparut.
Rose et Blanche, stupéfaites, regardaient Dagobert sans prononcer
une parole.
-- Maintenant, mes enfants, leur dit-il, les portes de l'auberge
sont fermées... du courage... Et leur montrant la fenêtre:
-- Il faut passer par là, ou nous sommes arrêtés, mis en prison...
vous d'un côté... moi de l'autre, et notre voyage est flambé.
-- Arrêtés!... mis en prison! s'écria Rose.
-- Séparées de toi! s'écria Blanche.
-- Oui, mes pauvres petites! On a tué Jovial... Il faut nous
sauver à pied, et tâcher de gagner Leipzig... Lorsque vous serez
fatiguées, je vous porterai tour à tour, et quand je devrais
mendier sur la route, nous arriverons... Mais un quart d'heure
plus tard, et tout est perdu... Allons, enfants, ayez confiance en
moi... Montrez que les filles du général Simon ne sont pas
poltronnes... et il nous reste encore de l'espoir.
Par un mouvement sympathique, les deux soeurs se prirent par la
main comme si elles eussent voulu s'unir contre le danger; leurs
charmantes figures, pâlies par tant d'émotions, exprimèrent alors
une résolution naïve qui prenait sa source dans leur foi aveugle
au dévouement du soldat.
-- Sois tranquille, Dagobert... nous n'aurons pas peur, dit Rose
d'une voix ferme.
-- Ce qu'il faut faire... nous le ferons, ajouta Blanche d'une
voix non moins assurée.
-- J'en étais sûr!... s'écria Dagobert, bon sang ne peut mentir...
En route, vous ne pesez pas plus que des plumes, le drap est
solide, il y a huit pieds à peine de la fenêtre en bas... et
Rabat-Joie vous y attend...
-- C'est à moi de passer la première, je suis l'aînée aujourd'hui!
s'écria Rose après avoir tendrement embrassé Blanche.
Et elle courut vers la fenêtre, voulant, s'il y avait quelque
péril à descendre d'abord, s'y exposer à la place de sa soeur.
Dagobert devina facilement la cause de cet empressement.
-- Chères enfants, leur dit-il, je vous comprends, mais ne
craignez rien l'une pour l'autre, il n'y a aucun danger... j'ai
attaché moi-même le drap... Allons vite, ma petite Rose.
Légère comme un oiseau, la jeune fille monta sur l'appui de la
fenêtre; puis, bien soutenue par Dagobert, elle saisit le drap, et
se laissa glisser doucement d'après les recommandations du soldat,
qui, le corps penché en dehors, l'encourageait de la voix.
-- Ma soeur... n'aie pas peur... dit la jeune fille à voix basse,
dès qu'elle eut touché le sol, c'est très facile de descendre
comme cela; Rabat-Joie est là qui me lèche les mains.
Blanche ne se fit pas attendre; aussi courageuse que sa soeur,
elle descendit avec le même bonheur.
-- Chères petites créatures, qu'ont-elles fait pour être si
malheureuses?... Mille tonnerres!!! il y a donc un sort maudit sur
cette famille-là? s'écria Dagobert le coeur brisé, en voyant
disparaître la pâle et douce figure de la jeune fille au milieu
des ténèbres de cette nuit profonde, que de violentes rafales de
vent et des torrents de pluie rendaient plus sinistre encore.
-- Dagobert, nous t'attendons. Viens vite... dirent à voix basse
les orphelines, réunies au pied de la fenêtre. Grâce à sa grande
taille, le soldat sauta, plutôt qu'il se laissa glisser à terre.
Dagobert et les deux jeunes filles avaient, depuis un quart
d'heure à peine, quitté en fugitifs l'auberge du _Faucon Blanc,
_lorsqu'un violent craquement retentit dans la maison. La porte
avait cédé aux efforts du bourgmestre et de Morok, qui s'étaient
servis d'une lourde table pour bélier.
Guidés par la lumière, ils accoururent dans la chambre des
orphelines, alors déserte. Morok vit les draps flotter au dehors,
il s'écria:
-- Monsieur le bourgmestre... c'est par la fenêtre qu'ils se sont
sauvés; ils sont à pied... par cette nuit orageuse et noire, ils
ne peuvent être loin.
-- Sans doute... nous les rattraperons... Misérables vagabonds!...
Oh!... je me vengerai... Vite, Morok... il y va de ton honneur et
du mien...
-- De mon honneur!... Il y va de plus que cela pour moi, monsieur
le bourgmestre, répondit le prophète d'un ton courroucé; puis,
descendant rapidement l'escalier, il ouvrit la porte de la cour,
et s'écria d'une voix retentissante:
-- Goliath, déchaîne les chiens!... et vous, l'hôte, des
lanternes, des perches... Armez vos gens... faites ouvrir les
portes! Courons après les fugitifs; ils ne peuvent nous
échapper... il nous les faut... morts ou vifs.
Deuxième partie
La rue du Milieu-des-Ursins