Morok venait de s'armer; par-dessus sa veste de peau de daim, il
avait revêtu sa cote de mailles, tissu d'acier souple comme la
toile, dure comme le diamant; recouvrant ensuite ses bras de
brassards, ses jambes de jambards, ses pieds de bottines ferrées,
et dissimulant cet attirail défensif sous un large pantalon et
sous une ample pelisse soigneusement boutonnée, il avait pris à la
main une longue tige de fer chauffée à blanc, emmanchée dans une
poignée de bois.
Quoique depuis longtemps domptés par l'adresse et par l'énergie du
Prophète, son tigre Caïn, son lion Judas et sa panthère noire la
Mort avaient voulu, dans quelques accès de révolte, essayer sur
lui leurs dents et leurs ongles; mais, grâce à l'armure cachée par
sa pelisse, ils avaient émoussé leurs ongles sur un épiderme
d'acier, ébréché leurs dents sur des bras et des jambes de fer,
tandis qu'un léger coup de badine métallique de leur maître
faisait fumer et grésiller leur peau, en la sillonnant d'une
brûlure profonde. Reconnaissant l'inutilité de leurs morsures, ces
animaux, doués d'une grande mémoire, comprirent que désormais ils
essayeraient en vain leurs griffes et leurs mâchoires sur un être
invulnérable. Leur soumission craintive s'augmenta tellement, que,
dans ses exercices publics, leur maître, au moindre mouvement
d'une petite baguette recouverte de papier de couleur de feu, les
faisait ramper et se coucher épouvantés.
Le Prophète, armé avec soin, tenant à la main le fer chauffé à
blanc par Goliath, était donc descendu par la trappe du grenier
qui s'étendait au-dessus du vaste hangar où l'on avait déposé les
cages de ses animaux: une simple cloison de planches séparait ce
hangar de l'écurie des chevaux du dompteur de bêtes.
Un fanal à réflecteur jetait sur les cages une vive lumière. Elles
étaient au nombre de quatre. Un grillage de fer, largement espacé,
garnissait leurs faces latérales. D'un côté, ce grillage tournait
sur des gonds comme une porte, afin de donner passage aux animaux
que l'on y renfermait; le parquet des loges reposait sur deux
essieux et quatre petites roulettes de fer; on les traînait ainsi
facilement jusqu'au grand chariot couvert où on les plaçait
pendant les voyages. L'une d'elles était vide, les trois autres
renfermaient, comme on sait, une panthère, un tigre et un lion. La
panthère, originaire de Java, semblait mériter ce nom lugubre, LA
MORT, par son aspect sinistre et féroce. Complètement noire, elle
se tenait tapie et ramassée sur elle-même au fond de sa cage; la
couleur de sa robe se confondant avec l'obscurité qui l'entourait,
on ne distinguait pas son corps, on voyait seulement dans l'ombre
deux lueurs ardentes et fixes: deux larges prunelles d'un jaune
phosphorescent, qui ne s'allumaient pour ainsi dire qu'à la nuit,
car tous ces animaux de la race féline n'ont l'entière lucidité de
leur vue qu'au milieu des ténèbres.
Le Prophète était entré silencieusement dans l'écurie; le rouge
sombre de sa longue pelisse contrastait avec le blond mat et
jaunâtre de sa chevelure raide et de sa longue barbe; le fanal,
placé assez haut, éclairait complètement cet homme, et la crudité
de la lumière, opposée à la dureté des ombres, accentuait
davantage encore les plans heurtés de sa figure osseuse et
farouche. Il s'approcha lentement de la cage. Le cercle blanc qui
entourait sa fauve prunelle semblait s'agrandir: son oeil luttait
d'éclat et d'immobilité avec l'oeil étincelant et fixe de la
panthère... Toujours accroupie dans l'ombre, elle subissait déjà
l'influence du regard fascinateur de son maître; deux ou trois
fois elle ferma brusquement ses paupières, en faisant entendre un
sourd râlement de colère; puis bientôt ses yeux, rouverts comme
malgré elle, s'attachèrent invinciblement sur ceux du Prophète.
Alors les oreilles rondes de la Mort se collèrent à son crâne
aplati comme celui d'une vipère; la peau de son front se rida
convulsivement; elle contracta son mufle hérissé de longues soies,
et par deux fois ouvrit silencieusement sa gueule armée de crocs
formidables. De ce moment, une sorte de rapport magnétique sembla
s'établir entre les regards de l'homme et ceux de la bête. Le
Prophète étendit vers la cage sa tige d'acier chauffée à blanc, et
dit d'une voix brève et impérieuse:
-- La Mort... ici!
La panthère se leva, mais s'écrasa tellement que son ventre et ses
coudes rasaient le plancher. Elle avait trois pieds de haut et
près de cinq pieds de longueur; son échine élastique et charnue,
ses jarrets aussi descendus, aussi larges que ceux d'un cheval de
course, sa poitrine profonde, ses épaules énormes et saillantes,
ses pattes nerveuses et trapues, tout annonçait que ce terrible
animal joignait la vigueur à la souplesse, la force à l'agilité.
Morok, sa baguette de fer toujours étendue vers la cage, fit un
pas vers la panthère... La panthère fit un pas vers le Prophète...
Il s'arrêta... La Mort s'arrêta.
À ce moment, le tigre Judas, auquel Morok tournait le dos, fit un
bond violent dans sa cage, comme s'il eût été jaloux de
l'attention que son maître portait à la panthère; il poussa un
grognement rauque, et, levant sa tête, montra le dessous de sa
redoutable mâchoire triangulaire et son puissant poitrail d'un
blanc sale, où venaient se fondre les tons cuivrés de sa robe
fauve rayée de noir; sa queue, pareille à un gros serpent
rougeâtre annelé d'ébène, tantôt se collait à ses flancs, tantôt
les battait par un mouvement lent et continu; ses yeux, d'un vert
transparent et lumineux, s'arrêtèrent sur le Prophète. Telle était
l'influence de cet homme sur ses animaux, que Judas cessa presque
aussitôt son grondement, comme s'il eût été effrayé de sa
témérité; cependant sa respiration resta haute et bruyante. Morok
se tourna vers lui; pendant quelques secondes, il l'examina très
attentivement. La panthère, n'étant plus soumise à l'influence du
regard de son maître, retourna se tapir dans l'ombre.
Un craquement à la fois strident et saccadé, pareil à celui que
font les grands animaux en rongeant un corps dur, s'étant fait
entendre dans la cage du lion Caïn, attira l'attention du
Prophète; laissant le tigre, il fit un pas vers l'autre loge. De
ce lion on ne voyait que la croupe monstrueuse d'un roux jaunâtre:
ses cuisses étaient repliées sous lui, son épaisse crinière
cachait entièrement sa tête; à la tension et aux tressaillements
des muscles de ses reins, à la saillie de ses vertèbres, on
devinait facilement qu'il faisait de violents efforts avec sa
gueule et ses pattes de devant.
Le Prophète, inquiet, s'approcha de la cage, craignant que, malgré
ses ordres, Goliath n'eût donné au lion quelques os à ronger...
Pour s'en assurer, il dit d'une voix brève et ferme:
-- Caïn!!
Caïn ne changea pas de position.
-- Caïn... ici! reprit Morok d'une voix plus haute.
Inutile appel, le lion ne bougea pas et le craquement continua.
-- Caïn... ici! dit une troisième fois le prophète; mais en
prononçant ces mots, il appuya le bout de sa tige d'acier brûlante
sur la hanche du lion.
À peine un léger sillon de fumée courut-il sur le pelage roux de
Caïn, que, par une volte de prestesse incroyable, il se retourna
et se précipita sur le grillage, non pas en rampant, mais d'un
bond, et pour ainsi dire debout, superbe... effrayant à voir. Le
Prophète se trouvant à l'angle de la cage, Caïn, dans sa fureur,
s'était dressé en profil afin de faire face à son maître, appuyant
ainsi son large flanc aux barreaux, à travers lesquels il passa
jusqu'au coude son bras énorme, aux muscles renflés, et au moins
aussi gros que la cuisse de Goliath.
-- Caïn!! à bas!! dit le Prophète en se rapprochant vivement.
Le lion n'obéissait pas encore... ses lèvres, retroussées par la
colère, laissaient voir des crocs aussi larges, aussi longs, aussi
aigus que des défenses de sanglier. Du bout de son fer brûlant,
Morok effleura les lèvres de Caïn... À cette cuisante brûlure,
suivie d'un appel imprévu de son maître, le lion, n'osant rugir,
gronda sourdement, et ce grand corps retomba, affaissé sur lui-
même, dans une attitude pleine de soumission et de crainte.
Le Prophète décrocha le fanal afin de regarder ce que Caïn
rongeait: c'était une des planches du parquet de sa cage, qu'il
était parvenu à soulever, et qu'il broyait entre ses dents pour
tromper sa faim.
Pendant quelques instants le plus profond silence régna dans la
ménagerie. Le Prophète, les mains derrière le dos, passait d'une
cage à l'autre, observant ses animaux d'un air inquiet et sagace,
comme s'il eût hésité à faire parmi eux un choix important et
difficile. De temps à autre il prêtait l'oreille en s'arrêtant
devant la grande porte du hangar, qui donnait sur la cour de
l'auberge.
Cette porte s'ouvrit, Goliath parut; ses habits ruisselaient
d'eau.
-- Eh bien?... lui dit le Prophète.
-- Ça n'a pas été sans peine... Heureusement la nuit est noire, il
fait grand vent et il pleut à verse.
-- Aucun soupçon?
-- Aucun, maître; vos renseignements étaient bons; la porte du
cellier s'ouvre sur les champs, juste au-dessous de la fenêtre des
fillettes. Quand vous avez sifflé pour me dire qu'il était temps,
je suis sorti avec un tréteau que j'avais apporté; je l'avais
appuyé au mur, j'ai monté dessus; avec mes six pieds, ça m'en
faisait neuf, je pouvais m'accouder sur la fenêtre; j'ai pris la
persienne d'une main, le manche de mon couteau de l'autre, et, en
même temps que je cassais deux carreaux, j'ai poussé la persienne
de toutes mes forces...
-- Et l'on a cru que c'était le vent?
-- On a cru que c'était le vent. Vous voyez que la brute n'est pas
si brute... Le coup fait, je suis vite rentré dans le cellier en
emportant mon tréteau... Au bout de peu de temps, j'ai entendu la
voix du vieux... j'avais bien fait de me dépêcher.
-- Oui, quand je t'ai sifflé, il venait d'entrer dans la salle où
l'on soupe; je l'y croyais pour plus de temps.
-- Cet homme-là n'est pas fait pour rester longtemps à souper, dit
le géant avec mépris. Quelques moments après que les carreaux ont
été cassés... le vieux a ouvert la fenêtre et a appelé son chien
en lui disant: «Saute...» J'ai tout de suite couru à l'autre bout
du cellier; sans cela le maudit chien m'aurait éventé derrière la
porte.
-- Le chien est maintenant enfermé dans l'écurie où est le cheval
du vieillard... continue.
-- Quand j'ai entendu refermer le persienne et la fenêtre, je suis
de nouveau sorti du cellier, j'ai replacé mon tréteau et je suis
remonté; tirant doucement le loquet de la persienne, je l'ai
ouverte, mais les deux carreaux étaient bouchés avec les pans
d'une pelisse, j'entendais parler et je ne voyais rien; j'ai
écarté un peu le manteau et j'ai vu... Les fillettes dans leur lit
me faisaient face... le vieux, assis à leur chevet, me tournait le
dos.
-- Et son sac... son sac? ceci est l'important.
-- Son sac était près de la fenêtre, sur une table à côté de la
lampe; j'aurais pu y toucher en allongeant le bras.
-- Qu'as-tu entendu?
-- Comme vous m'aviez dit de ne penser qu'au sac, je ne me
souviens que de ce qui regardait le sac; le vieux a dit que dedans
il y avait ses papiers, des lettres d'un général, son argent et sa
croix.
-- Bon... ensuite?
-- Comme ça m'était difficile de tenir la pelisse écartée du trou
du carreau, elle m'a échappé... J'ai voulu la reprendre, j'ai trop
avancé la main, et une des fillettes... l'aura vue... car elle a
crié en montrant la fenêtre.
-- Misérable!... tout est manqué!... s'écria le Prophète en
devenant pâle de colère.
-- Attendez donc... non, tout n'est pas manqué. En entendant
crier, j'ai sauté au bas de mon tréteau, j'ai regagné le cellier;
comme le chien n'était plus là, j'ai laissé la porte entr'ouverte,
j'ai entendu ouvrir la fenêtre, et j'ai vu, à la lueur, que le
vieux avançait la lampe en dehors; il a regardé, il n'y avait pas
d'échelle; la fenêtre est trop haute pour qu'un homme de taille
ordinaire y puisse atteindre...
-- Il aura cru que c'était le vent... comme la première fois... Tu
es moins maladroit que je ne croyais.
-- Le loup s'est fait renard, vous l'avez dit... Quand j'ai su où
était le sac, l'argent et les papiers, ne pouvant mieux faire pour
le moment, je suis revenu... et me voilà.
-- Monte me chercher la pique de frêne la plus longue...
-- Oui, maître.
-- Et la couverture de drap rouge...
-- Oui, maître.
-- Va.
Goliath monta l'échelle; arrivé au milieu, il s'arrêta.
-- Maître, vous ne voulez pas que je descende... un morceau de
viande pour la Mort?... Vous verrez qu'elle me gardera rancune...
Elle mettra tout sur mon compte... Elle n'oublie rien... et à la
première occasion...
-- La pique et la couverture! répondit le prophète d'une voix
impérieuse.
Pendant que Goliath, jurant entre ses dents, exécutait ses ordres,
Morok alla entr'ouvrir la grande porte du hangar, regarda dans la
cour et écouta de nouveau.
-- Voici la pique de frêne et la couverture, dit le géant en
redescendant de l'échelle avec ces objets. Maintenant, que faut-il
faire?
-- Retourne au cellier, remonte près de la fenêtre, et quand le
vieillard sortira précipitamment de la chambre...
-- Qui le fera sortir?
-- Il sortira... que t'importe?
-- Après?
-- Tu m'as dit que la lampe était près de la croisée?
-- Tout près... sur la table, à côté du sac.
-- Dès que le vieux quittera la chambre, pousse la fenêtre, fais
tomber la lampe, et si tu accomplis prestement et adroitement ce
qui te restera à exécuter... les dix florins sont à toi... Tu te
rappelles bien tout?...
-- Oui, oui.
-- Les petites filles seront si épouvantées du bruit et de
l'obscurité, qu'elles resteront muettes de terreur.
-- Soyez tranquille, le loup s'est fait renard, il se fera
serpent.
-- Ce n'est pas tout.
-- Quoi encore?
-- Le toit de ce hangar n'est pas élevé, la lucarne du grenier est
d'un abord facile... la nuit est noire... au lieu de rentrer par
la porte...
-- Je rentrerai par la lucarne.
-- Et sans bruit.
-- En vrai serpent.
Et le géant sortit.
-- Oui! se dit le Prophète après un assez long silence, ces moyens
sont sûrs... Je n'ai pas dû hésiter... Aveugle et obscur
instrument... j'ignore le motif des ordres que j'ai reçus; mais
d'après les recommandations qui les accompagnent... mais d'après
la position de celui qui me les a transmis, il s'agit, je n'en
doute pas, d'intérêts immenses... d'intérêts, reprit-il après un
nouveau silence, qui touchent à ce qu'il y a de plus grand... de
plus élevé dans le monde... Mais comment ces deux jeunes filles,
presque mendiantes, comment ce misérable soldat, peuvent-ils
représenter de tels intérêts?... Il n'importe, ajouta-t-il avec
humilité, je suis le bras qui agit... c'est à la tête qui pense et
qui ordonne... de répondre de ses oeuvres...
Bientôt le Prophète sortit du hangar en emportant la couverture
rouge, et se dirigea vers la petite écurie de Jovial; la porte,
disjointe, était à peine fermée par un loquet. À la vue d'un
étranger, Rabat-Joie se jeta sur lui; mais ses dents rencontrèrent
les jambards de fer, et le Prophète, malgré les morsures du chien,
prit Jovial par son licou, lui enveloppa la tête de la couverture
afin de l'empêcher de voir et de sentir, l'emmena hors de
l'écurie, et le fit entrer dans l'intérieur de sa ménagerie, dont
il ferma la porte.