Et il ne lui écrivait jamais que: «Ma chère ferme de Beauce.»

Et il avait raison; car Goubaux était non seulement l'homme du

conseil moral, mais encore l'homme du conseil littéraire.

Vers 1839 ou 1840, le coeur d'Eugène Sue se reprit d'un grand

amour. Cette passion, qui avait commencé comme un caprice à la

manière du pari de M. de Richelieu dans _Mademoiselle de Belle-

Isle, _devait tenir une grande place dans la vie du romancier.

Cette fois, celle qu'il aimait et dont il était aimé, était une

des femmes les plus distinguées et les plus intelligentes de

Paris.

Ce fut, ayant à sa droite Goubaux, qui était sa raison, et à sa

gauche cette femme, qui était sa lumière, qu'Eugène Sue fit ses

deux meilleurs romans, _Mathilde _et _Les Mystères de Paris._

_Mathilde _ne fut point estimée à sa valeur; _Les Mystères de

Paris _furent estimés au-delà de la leur.

Disons comment se fit ce livre, attaquable sur tant de points,

mais si magnifique sur tant d'autres, et qui devait avoir une

influence si grande et si inattendue sur l'avenir de son auteur.

Souvent, Goubaux, en causant avec Eugène Sue, lui avait dit:

-- Mon cher Eugène, vous croyez connaître le monde et vous n'en

avez vu que la surface; vous croyez connaître les hommes et les

femmes, et vous n'avez vu et fréquenté qu'une classe de la

société. Il y a une chose au milieu de laquelle vous vivez que

vous ne voyez pas, qui vous coudoie éternellement, qui vous porte,

vous soulève, vous caresse ou vous brise, comme l'océan porte,

soulève, caresse ou brise un vaisseau: c'est le peuple! Ce peuple,

jamais on ne l'entrevoit même dans vos livres; vous le dédaignez,

vous le méprisez, vous le mettez à néant, vous le traitez comme un

zéro, et cela, sans le connaître. Voyez donc le peuple, étudiez-le

donc, appréciez-le donc; c'est un cinquième élément que la

physique a oublié de classer, et qui attend son historien, son

romancier, son poète. Vous avez assez vécu jusqu'aujourd'hui dans

les régions supérieures de la société; descendez dans les classes

inférieures; c'est là, croyez-moi, que sont les grandes douleurs,

les grandes misères, les grands crimes, mais aussi les grands

dévouements et les grandes vertus.

-- Mon cher ami, répondait Eugène Sue, je n'aime pas ce qui est

sale et ce qui sent mauvais.

-- Médecin des corps, répondait le philosophe, vous avez fouillé

dans la puanteur et la pourriture des cadavres pour chercher les

remèdes physiques; médecin de l'âme, fouillez dans la puanteur et

la pourriture sociales pour chercher les remèdes moraux.

Mais Eugène Sue secouait la tête. Un jour, enfin, il se décida. Il

acheta une vieille blouse grise couverte de taches de couleur, et

qui avait appartenu à quelque peintre vitrier, se coiffa d'une

casquette, passa un pantalon de toile, chaussa de gros souliers,

salit ses mains, dont il avait un soin tout particulier, et s'en

alla dîner dans un cabaret de la rue aux Fèves. Le hasard le

servit.

Il assista à une rixe grave. Les acteurs de cette rixe lui

donnèrent les types de Fleur-de-Marie et du Chourineur; du

Chourineur, de l'homme qui voit rouge, c'est-à-dire d'une création

qui peut lutter avec ce que les plus grands créateurs ont fait de

plus beau.

Il rentra, et, sans savoir où cela le mènerait, il fit les deux

premiers chapitres des _Mystères de Paris, _comme il avait fait

les deux premiers chapitres d'_Arthur; _puis un troisième, qui s'y

rattachait tant bien que mal: c'était un souvenir de la salle

d'armes, de boxe et de bâton de lord Seymour.

Rodolphe, à ce moment, n'était pas encore prince régnant.

Ces trois chapitres faits, il envoya chercher Goubaux et les lui

lut.

Goubaux trouva les deux premiers chapitres excellents, mais le

troisième mal soudé, inutile d'ailleurs. Il fut sacrifié séance

tenante.

Eugène Sue n'avait aucun amour-propre, et jetait ses manuscrits au

feu avec une extrême facilité.

Il fut, en outre, convenu qu'un roman de cette forme et dans cette

couleur ne pouvait passer dans un journal.

-- Cela tombe à merveille, dit Eugène Sue: mon libraire m'a

demandé de lui rendre le service de lui donner un livre inédit.

Eugène Sue discuta avec Goubaux le plan de trois ou quatre autres

chapitres, qui furent arrêtés.

C'était un horizon immense pour Eugène Sue, que quatre chapitres,

lui qui, d'habitude, trouvait au hasard de la plume et faisait au

jour le jour.

Goubaux parti, Eugène Sue écrivit à son libraire et lui lut les

deux chapitres. Il fut convenu que le roman aurait deux volumes et

ne serait pas mis dans un journal.

Quinze jours après, le libraire était en possession de son premier

volume, et avait l'idée d'aller le vendre au _Journal des débats._

Dès leur apparition, _Les Mystères de Paris _eurent un tel succès,

qu'il fut convenu qu'au lieu de deux volumes, on en ferait quatre,

puis six, puis huit, puis dix, je crois.

De là vient la lassitude et l'affaiblissement des quatre derniers

volumes, la déviation des caractères, et les notes nombreuses,

destinées à faire passer certaines oppositions trop brutales,

comme, par exemple, celle de Fleur-de-Marie, fille publique au

premier chapitre, et vierge et martyre au dernier; de plus,

chanoinesse!

Le jour où Eugène Sue eut l'idée d'en faire une chanoinesse, ce

fut fête rue de la Pépinière. Il crut avoir trouvé un admirable

paradoxe social.

Mais, malgré tous les défauts de l'ouvrage, _Les Mystères de Paris

_étaient un livre immense: le peuple y jouait son rôle, un grand

rôle.

L'amélioration des classes inférieures était représentée dans la

personne du Chourineur.

Morel le lapidaire était un beau type de vertu.

Les misères du peuple y étaient décrites d'une façon poignante.

Le succès fut universel, et, chose étrange, se répandit surtout

dans les couches supérieures de la société.

Tous les jours, Eugène Sue recevait, de quelque main invisible,

cent francs, deux cents francs, et jusqu'à trois cents francs,

avec des billets dans le genre de celui-ci:

Monsieur, Nous ignorions qu'il existât des misères pareilles à

celles que vous nous avez racontées; car, pour les si bien

dépeindre, vous avez dû nécessairement les voir. Appliquez donc à

quelque bonne oeuvre la somme que j'ai l'honneur de vous envoyer.

Et alors seulement, Eugène Sue comprit quel admirable conseil lui

avait donné Goubaux.

Il se mit à aimer le peuple, qu'il avait peint, qu'il soulageait,

et qui, de son côté, lui faisait son plus grand, son plus beau

succès.

Dans la répartition des aumônes qu'il était chargé de faire, il se

taxa lui-même à trois cents francs par mois, et, jusqu'à l'heure

de sa mort, en exil comme en France, alla souvent au-delà, mais ne

demeura jamais en deçà de cette somme.

Au milieu de l'étonnement naïf que lui causait cette espèce de

découverte d'un monde inconnu, une suite d'articles de _La

Démocratie pacifique _vint le surprendre.

Le journal phalanstérien le présentait à ses lecteurs non

seulement comme un grand romancier, mais encore comme un grand

philosophe socialiste.

Dès ce moment, Eugène Sue vit la portée inconnue de l'oeuvre qu'il

avait produite; il vit la nouvelle voie qui lui était ouverte; il

réfléchit un instant; puis, convaincu qu'il y avait plus de bien à

faire dans celle-là que dans celle qu'il avait suivie jusqu'alors,

il s'y engagea résolument.

_Les Mystères de Paris, _qui avaient beaucoup fait pour la

réputation d'Eugène Sue, ne firent rien, momentanément du moins,

pour sa fortune: le libraire y gagna tout, lui presque rien.

Mais, aux yeux de la France, aux yeux du monde entier, Eugène Sue

fut le premier romancier de son époque: jamais, peut-être,

enthousiasme pour une oeuvre ne fut plus universel que pour _Les

Mystères de Paris._

L'argent, le premier des flatteurs et le plus grand des poltrons,

courut au succès.

M. le docteur Véron, l'ancien collègue d'Eugène Sue, venait

d'acheter _Le Constitutionnel _expirant. Le malheureux journal,

saigné tous les jours par les coups d'épingle des autres journaux,

était sur le point de mourir d'épuisement; M. le docteur Véron

résolut de le faire revivre avec Eugène Sue.

Il alla trouver l'auteur des _Mystères de Paris, _fit avec lui un

traité de quinze ans; pendant quinze ans, Eugène Sue devait

produire dix volumes par an, en échange desquels M. le docteur

Véron devait lui compter cent mille francs.

Le juif errant - Tome I · 第 8 / 101 题