LÉON, _de même.--_Je ne sais pas comment il a fait, mais il a
déjà commencé comme nous.
MARGUERITE.--Dis donc aussi qu'il est bien plus avancé que vous
autres, grands et forts, puisqu'il cloue déjà les planches des
murs.
M. DE TRAYPI.--Ha! ha! Jacques n'est donc pas si mauvais ouvrier
que tu craignais, Léon?
Léon ne répondit rien et rougit. Tout le monde se mit à rire;
Jacques, qui était à côté de son père, lui prit la main et la
baisa furtivement. On parla d'autres choses; de bons gâteaux avec
du chocolat mousseux mirent la joie dans tous les coeurs et dans
tous les estomacs. Après le déjeuner, les enfants voulurent mener
leurs parents dans leur jardin pour voir l'emplacement et le
commencement des maisonnettes, mais les parents déclarèrent tous
qu'ils ne les verraient que terminées; ils firent alors ensemble
une petite promenade dans le bois, pendant laquelle Léon arrangea
une partie de pêche.
Camille et Madeleine coururent au jardin où leurs cousins ne
tardèrent pas à les rejoindre; en quelques minutes le jardinier
leur remplit un petit pot avec des vers superbes, et ils allèrent
à la pièce d'eau où ils trouvèrent Jacques, Marguerite et Sophie
qui avaient préparé un seau pour y mettre les poissons et du pain
pour les attirer.
La pêche fut bonne; vingt et un poissons passèrent de la pièce
d'eau dans le seau qui était leur prison de passage; ils ne
devaient en sortir que pour périr par le fer et par le feu de la
cuisine. La pêche était déjà bien en train, et l'on ne s'était pas
encore aperçu que Jacques s'était esquivé. Madeleine fut la
première qui remarqua son absence, mais elle ajouta:
«Il est probablement rentré pour arranger ses papillons.
--Les papillons qu'il n'a pas pris», dit Marguerite en riant à
l'oreille de Sophie. Sophie lui répondit par un signe
d'intelligence et un sourire.
«Qu'est-ce qu'il y a donc? dit Léon d'un air soupçonneux. Je ne
sais pas ce qu'elles complotent, mais elles ont depuis ce matin,
ainsi que Jacques, un air mystérieux et narquois qui n'annonce
rien de bon.»
MARGUERITE, _riant.--_Pour vous ou pour nous?
LÉON.--Pour tous; car, si vous nous jouez des tours à Jean et à
moi, nous vous en jouerons aussi.
JEAN.--Oh! ne me craignez pas, mes chères amies: jouez-moi tous
les tours que vous voudrez, je ne vous les rendrai jamais.
MARGUERITE.--Que tu es bon, toi, Jean! Ne crains rien, nous ne
te jouerons jamais de méchants tours.
SOPHIE.--Et nous sommes bien sûres que vous nous permettrez des
tours innocents.
JEAN, _riant.--_Ah! il y en a donc en train? Je m'en doutais. Je
vous préviens que je ferai mon possible pour les déjouer.
MARGUERITE.--Impossible, impossible; tu ne pourras jamais.
JEAN.--C'est ce que nous verrons!
LÉON.--Voilà près de deux heures que nous pêchons, nous avons
plus de vingt poissons; je pense que c'est assez pour aujourd'hui.
Qu'en dites-vous, mes cousines?
CAMILLE.--Léon a raison; retournons à nos cabanes, qui ne sont
pas trop avancées; tâchons de rattraper Jacques qui est le plus
petit et qui a bien plus travaillé que nous.
JEAN.--C'est précisément ce que je ne peux comprendre; Sophie,
toi qui travailles avec lui, dis-moi donc comment il se fait que
vous ayez fait l'ouvrage de deux hommes, tandis que nous avons à
peine enfoncé les piquets de notre maison.
MADELEINE.--Savez-vous, mes amis, ce que nous faisons, nous
autres? Nous ne faisons rien et nous perdons notre temps. Je suis
sûre que Jacques est à l'ouvrage pendant que nous nous demandons
comment il a fait pour tant avancer.
--Allons voir, allons voir, s'écrièrent tous les enfants, à
l'exception de Marguerite et Sophie.
--Il faut d'abord ranger nos lignes et nos hameçons, dit Sophie
en les retenant.
--Et porter nos poissons à la cuisine, dit Marguerite.
LÉON, _d'un air moqueur et contrefaisant la voix de Marguerite.--
_Et puis les faire cuire nous-mêmes, pour donner à Jacques le
temps de finir.
JEAN, _riant.--_Attendez, je vais voir où il est.
Et il voulut partir en courant, mais Sophie et Marguerite se
jetèrent sur lui pour l'arrêter. Jean se débattait doucement en
riant; Camille et Madeleine accoururent pour lui venir en aide.
Marguerite se jeta à terre et saisit une des jambes de Jean.
«Arrête-le, arrête-le; prends-lui l'autre jambe», cria-t-elle à
Sophie. Mais Camille et Madeleine se précipitèrent sur Sophie qui
riait si fort qu'elle n'eut pas la force de les repousser.
Marguerite, tout en riant aussi, s'était accrochée aux pieds de
Jean qui, lui aussi, riait tellement qu'il tomba le nez sur
l'herbe. Sa chute ne fit qu'augmenter la gaieté générale; Jean
riait aux éclats, étendu tout de son long sur l'herbe; Marguerite,
tombée de son côté, riait le nez sur la semelle de Jean. Leur
ridicule attitude faisait rire aux larmes Sophie, maintenue par
Camille et Madeleine qui se roulaient à force de rire. L'air grave
de Léon redoubla leur gaieté. Il se tenait debout auprès des
poissons et demandait de temps en temps d'un air mécontent:
«Aurez-vous bientôt fini? En avez-vous encore pour longtemps?»
Plus Léon prenait un air digne et fâché, plus les autres riaient.
Leur gaieté se ralentit enfin; ils eurent la force de se relever
et de suivre Léon qui marchait gravement, accompagné d'éclats de
rire et de gaies plaisanteries. Il approchèrent ainsi du petit
bois où l'on construisait les cabanes et ils entendirent
distinctement des coups de marteaux si forts et si répétés qu'ils
jugèrent impossible qu'ils fussent donnés par le petit Jacques.
«Pour le coup, dit Jean en s'échappant et en entrant dans le
fourré, je saurai ce qu'il en est!»
Sophie et Marguerite s'élancèrent par le chemin qui tournait dans
le bois en criant: «Jacques! Jacques! gare à toi!» Léon courut de
son côté et arriva le premier à l'emplacement des maisonnettes; il
n'y avait personne, mais par terre étaient deux forts maillets,
des clous, des chevilles, des planches, etc.
«Personne, dit Léon; c'est trop fort; il faut les poursuivre. À
moi, Jean, à moi!»
Et il se précipita à son tour dans le fourré. Au bout de quelques
instants on entendit des cris partis du bois:
«Le voilà! le voilà! il est pris!
--Non, il s'échappe!
--Attrape-le! à droite! à gauche!» Sophie, Marguerite, Camille,
Madeleine écoutaient avec anxiété, tout en riant encore. Elles
virent Jean sortir du bois, échevelé, les habits en désordre. Au
même instant, Léon en sortit dans le même état, demandant à Jean
avec empressement: «L'as-tu vu? Où est-il? Comment l'as-tu laissé
aller?
--Je l'ai entendu courir dans le bois, répondit Jean, mais, de
même que toi, je n'ai pu le saisir ni même l'apercevoir.»
Pendant qu'il parlait, Jacques, rouge, essoufflé, sortit aussi du
bois et leur demanda d'un air malin ce qu'il y avait, pourquoi ils
avaient crié et qui ils avaient poursuivi dans le bois.
LÉON, _avec humeur.--_Fais donc l'innocent, rusé que tu es. Tu
sais mieux que nous qui nous avons poursuivi et par quel côté il
s'est échappé.
JEAN.--J'ai bien manqué de le prendre tout de même; sans Jacques
qui est venu me couper le chemin dans un fourré, je l'aurais
empoigné.
LÉON.--Et tu lui aurais donné une bonne leçon, j'espère.
JEAN.--Je l'aurais regardé, reconnu, et je vous l'aurais amené
pour le faire travailler à notre cabane. Allons, mon petit
Jacques, dis-nous qui t'a aidé à bâtir si bien et si vite ta
cabane. Nous ferons semblant de ne pas le savoir, je te le
promets.
JACQUES.--Pourquoi feriez-vous semblant?
JEAN.--Pour qu'on ne te reproche pas d'être indiscret.
JACQUES.--Ha! ha! vous croyez donc que quelqu'un a eu la bonté
de m'aider, que ce quelqu'un serait fâché si je vous disais son
nom, et tu veux, toi Jean, que je sois lâche et ingrat, en faisant
de la peine à celui qui a bien voulu se fatiguer à m'aider?
LÉON.--Ta, ta, ta, voyez donc ce beau parleur de sept ans! Nous
allons bien te forcer à parler, tu vas voir.
JEAN.--Non, Léon, Jacques a raison; je voulais lui faire
commettre une mauvaise action, ou tout au moins une indiscrétion.
LÉON.--C'est pourtant ennuyeux d'être joué par un gamin.
SOPHIE.--N'oublie pas, Léon, que tu l'as défié, que tu t'es
moqué de lui et qu'il avait le droit de te prouver...
LÉON.--De me prouver quoi?
SOPHIE.--De te prouver... que... que...
MARGUERITE, _avec vivacité.--_Qu'il a plus d'esprit que toi et
qu'il pouvait te jouer un tour innocent, sans que tu aies le droit
de t'en fâcher.
LÉON, _piqué.--_Aussi je ne m'en fâche pas, mesdemoiselles;
soyez assurées que je saurai respecter l'esprit et la sagesse de
votre protégé.
MARGUERITE, _vivement.--_Un protégé qui deviendra bientôt un
protecteur.
JACQUES, _à Marguerite avec vivacité.--_Et qui ne se mettra pas
derrière toi quand il y aura un danger à courir.
LÉON, _avec colère.--_De quoi et de qui veux-tu parler,
polisson?
JACQUES, _vivement.--_D'un poltron et d'un égoïste.
Camille, craignant que la dispute ne devînt sérieuse, prit la main
de Léon et lui dit affectueusement:
«Léon, nous perdons notre temps; et toi, qui es le plus sage et le
plus intelligent de nous tous, dirige-nous pour notre pauvre
cabane si en retard, et distribue à chacun de nous l'ouvrage qu'il
doit faire.
--Je me mets sous tes ordres», s'écria Jacques qui regrettait sa
vivacité.
Léon, que la petite flatterie de Camille avait désarmé, se sentit
tout à fait radouci par la déférence de Jacques, et, oubliant la
parole trop vive que celui-ci venait de prononcer, courut aux
outils, donna à chacun sa tâche, et tous se mirent à l'ouvrage
avec ardeur. Pendant deux heures il travaillèrent avec une
activité digne d'un meilleur sort; mais leurs pièces de bois ne
tenaient pas bien, les planches se détachaient, les clous se
tordaient. Ils recommençaient avec patience et courage le travail
mal fait, mais ils avançaient peu. Le petit Jacques semblait
vouloir racheter ses paroles par un zèle au-dessus de son âge. Il
donna plusieurs excellents conseils, qui furent suivis avec
succès. Enfin, fatigués et suants, ils laissèrent leur maison
jusqu'au lendemain, après avoir jeté un regard d'envie sur celle
de Jacques déjà presque achevée. Jacques, qui avait semblé mal à
l'aise depuis la querelle, les quitta pour rentrer, disait-il, et
il alla droit chez son père qui le reçut en riant.
M. DE TRAYPI.--Eh bien! mon Jacquot, nous avons été serrés de
près! J'ai bien manqué d'être pris! Si tu ne t'étais pas jeté
entre le fourré où j'étais et Jean, il m'aurait attrapé tout de
même. C'est égal, nous avons bien avancé la besogne; j'ai demandé
à Martin de tout finir pendant notre dîner, et demain ils seront
bien surpris de voir que ton ouvrage s'est fait en dormant.
--Oh! non, papa, je vous en prie, dit Jacques en jetant ses
petits bras autour du cou de son père. Laissez ma maison et faites
finir celle de mes pauvres cousins.
--Comment! dit le père avec surprise, toi qui tenais tant à
attraper Léon (il l'a mérité, il faut l'avouer), tu veux que je
laisse ton ouvrage pour faire le sien!
JACQUES.--Oui, mon cher papa, parce que j'ai été méchant pour
lui, et cela me fait de la peine de le taquiner depuis qu'il a été
bon pour moi: car il pouvait et devait me battre pour ce que je
lui ai dit, et il ne m'a même pas grondé.
Et Jacques raconta à son papa la scène qui avait eu lieu au
jardin.
M. DE TRAYPI.--Et pourquoi l'as-tu accusé d'égoïsme et de
poltronnerie, Jacques? Sais-tu que c'est un terrible reproche? Et
en quoi l'a-t-il mérité?
JACQUES.--Vous savez, papa, que le matin, lorsque nous nous
sommes sauvés et cachés dans le bois, Camille et Madeleine, nous
entendant remuer, ont cru que c'étaient des loups ou des voleurs.
Jean s'est jeté devant elles, et Léon s'est mis derrière, et je
voyais à travers les feuilles, à son air effrayé, que, si nous
bougions encore, il se sauverait au lieu d'aider Jean à les
secourir. C'est cela que je voulais lui reprocher, papa, et
c'était très méchant à moi, car c'était vrai.
M. DE TRAYPI, _l'embrassant en souriant.--_Tu es un bon petit
garçon, mon petit Jacquot; ne recommence pas une autre fois; et
moi je vais faire finir leur maison pour être de moitié dans ta
pénitence.
Le lendemain, quand les enfants, accompagnés cette fois de Sophie
et de Marguerite, allèrent à leur jardin pour continuer leurs
cabanes, quelle ne fut pas leur surprise de les voir toutes deux
entièrement finies et même ornées de portes et de fenêtres! Ils
s'arrêtèrent tout stupéfaits. Sophie, Jacques et Marguerite les
regardaient en riant.
«Comment cela s'est-il fait? dit enfin Léon. Par quel miracle
notre maison se trouve-t-elle achevée?
--Parce qu'il était temps de faire finir une plaisanterie qui
aurait pu mal tourner, dit M. de Traypi sortant de dedans le bois.
Jacques m'a raconté ce qui s'était passé hier, et m'a demandé de
vous venir en aide comme je l'avais fait pour lui dès le
commencement. D'ailleurs, ajouta-t-il en riant, j'ai eu peur d'une
seconde poursuite comme celle d'hier. J'ai eu toutes les angoisses
d'un coupable. Deux fois j'ai été à deux pas de mes poursuivants.
Toi, Jean, tu me prenais, sans la présence de Jacques, et toi,
Léon, tu m'as effleuré en passant près d'un buisson où je m'étais
blotti.
Les enfants remercièrent leur oncle d'avoir fait terminer leurs
maisons. Léon embrassa le petit Jacques qui lui demanda tout bas
pardon. «Tais-toi, lui répondit Léon, rougissant légèrement, ne
parlons plus de cela.» C'est que Léon sentait que l'observation de
Jacques avait été vraie. Et il se promit de ne plus la mériter à
l'avenir. Il s'agissait maintenant de meubler les maisons; chacun
des enfants demanda et obtint une foule de trésors, comme
tabourets, vieilles chaises, tables de rebut, bouts de rideaux,
porcelaines et cristaux ébréchés. Tout ce qu'ils pouvaient
attraper était porté dans les maisons. Chaque jour ajoutait
quelque chose à l'agrément des cabanes; M. de Rugès et
M. de Traypi s'amusaient à les embellir au-dedans et au-dehors. À
la fin des vacances elles étaient devenues de charmantes
maisonnettes; l'intervalle des planches avait été bouché avec de
la mousse au-dedans comme au-dehors; les fenêtres étaient garnies
de rideaux; les planches qui formaient le toit avaient été
recouvertes de mousse rattachée par des bouts de ficelle pour que
le vent ne l'emportât pas. Le terrain avait été recouvert de sable
fin. Quand il fallut se quitter, les cabanes entrèrent pour
beaucoup dans les regrets de la séparation. Mais les vacances
devaient durer près de deux mois; on n'était encore qu'au
troisième jour et l'on avait le temps de s'amuser.