APPENDICE

M. Cherbuliez, professeur de droit public à l'académie de Genève, a

publié un ouvrage sur les institutions et les moeurs politiques de son

pays, intitulé: _De la Démocratie en Suisse_, et en a fait hommage

d'un exemplaire à l'Académie des sciences morales.

Il m'a paru, messieurs, que l'importance du sujet traité par l'auteur

méritait qu'on fît du livre un examen spécial; et, pensant qu'un tel

examen pourrait offrir quelque utilité, je l'ai entrepris.

Mon intention est de me placer complétement en dehors des

préoccupations du moment, comme il convient de le faire dans cette

enceinte, de passer sous silence les faits actuels qui ne relèvent

point de nous, et de voir, en Suisse, moins les actes de la société

politique, que cette société elle-même, les lois qui la constituent,

leur origine, leurs tendances, leur caractère. J'espère que,

circonscrit de cette manière, le tableau sera encore digne d'intérêt.

Ce qui se passe en Suisse n'est pas un fait isolé. C'est un mouvement

particulier au milieu du mouvement général qui précipite vers sa ruine

tout l'ancien édifice des institutions de l'Europe. Si le théâtre est

petit, le spectacle a donc de la grandeur; il a surtout une

originalité singulière. Nulle part, la révolution démocratique qui

agite le monde ne s'était produite au milieu de circonstances si

compliquées et si bizarres. Un même peuple, composé de plusieurs

races, parlant plusieurs langues, professant plusieurs croyances,

différentes sectes dissidentes, deux églises également constituées et

privilégiées; toutes les questions politiques tournant bientôt en

questions de religion, et toutes les questions de religion aboutissant

à des questions de politique; deux sociétés enfin, l'une très-vieille,

l'autre très-jeune, mariées ensemble malgré la différence de leurs

âges. Tel est le tableau qu'offre la Suisse. Pour le bien peindre, il

eût fallu, à mon avis, se placer plus haut que ne l'a fait l'auteur.

M. Cherbuliez déclare dans sa préface, et je tiens l'assertion pour

très-sincère, qu'il s'est imposé la loi de l'impartialité. Il craint

même que le caractère complétement impartial de son oeuvre ne jette

une sorte de monotonie sur le sujet. Cette crainte est assurément mal

fondée. L'auteur veut être impartial, en effet, mais il n'y parvient

point. Il y a dans son livre de la science, de la perspicacité, un

vrai talent, une bonne foi évidente qui éclate au milieu même

d'approbations passionnées; mais, ce qui ne se voit pas, c'est

précisément l'impartialité. On y rencontre tout à la fois beaucoup

d'esprit et peu de liberté d'esprit.

Vers quelles formes de société politique tend l'auteur? Cela semble

d'abord assez difficile à dire. Quoiqu'il approuve dans une certaine

mesure la conduite politique qu'ont suivie, en Suisse, les catholiques

les plus ardents, il est adversaire décidé du catholicisme, à ce point

qu'il n'est pas éloigné de vouloir qu'on empêche, législativement, la

religion catholique de s'étendre dans les lieux où elle ne règne pas.

D'une autre part, il est fort ennemi des sectes dissidentes du

protestantisme. Opposé au gouvernement du peuple, il l'est aussi à

celui de la noblesse; en religion, une église protestante régie par

l'État; en politique, un état régi par une aristocratie bourgeoise:

tel semble être l'idéal de l'auteur. C'est Genève avant ses dernières

révolutions.

Mais si l'on ne discerne pas toujours clairement ce qu'il aime, on

aperçoit sans peine ce qu'il hait. Ce qu'il hait, c'est la démocratie.

Atteint dans ses opinions, dans ses amitiés, dans ses intérêts

peut-être, par la révolution démocratique qu'il décrit, il n'en parle

jamais qu'en ennemi. Il n'attaque pas seulement la démocratie dans

telles ou telles de ses conséquences, mais dans son principe même; il

ne voit pas les qualités qu'elle possède, il poursuit les défauts

qu'elle a. Il ne distingue point, entre les maux qui en peuvent

découler, ce qui est fondamental et permanent, et ce qui est

accidentel et passager; ce qu'il faut supporter d'elle comme

inévitable et ce qu'on doit chercher à corriger. Peut-être le sujet ne

pouvait-il pas être envisagé de cette manière par un homme aussi mêlé

que l'a été M. Cherbuliez aux agitations de son pays. Il est permis de

le regretter. Nous verrons, en poursuivant cette analyse, que la

démocratie suisse a grand besoin qu'on l'éclaire sur l'imperfection de

ses lois. Mais, pour le faire avec efficacité, la première condition

était de ne point la haïr.

M. Cherbuliez a intitulé son oeuvre: _De la démocratie en Suisse_. Ce

qui pourrait faire croire qu'aux yeux de l'auteur la Suisse est un

pays dans lequel on puisse faire sur la démocratie un ouvrage de

doctrine, et où il soit permis de juger les institutions

démocratiques en elles-mêmes. C'est là, à mon sens, la source

principale d'où sont sorties presque toutes les erreurs du livre. Son

vrai titre eût dû être: _De la Révolution démocratique en Suisse_. La

Suisse, en effet, depuis quinze ans est un pays en révolution. La

démocratie y est moins une forme régulière de gouvernement qu'une arme

dont on s'est servi habituellement pour détruire et quelquefois

défendre l'ancienne société. On peut bien y étudier les phénomènes

particuliers qui accompagnent l'état révolutionnaire dans l'ère

démocratique où nous sommes, mais non pas y peindre la démocratie dans

son assiette permanente et tranquille. Quiconque n'aura pas sans cesse

présent à l'esprit ce point de départ, ne comprendra qu'avec peine le

tableau que les institutions de la Suisse lui présentent; et, pour mon

compte, j'éprouverais une difficulté insurmontable à expliquer comment

je juge ce qui est, sans dire comment je comprends ce qui a été.

On se fait d'ordinaire illusion sur ce qu'était la Suisse lorsque la

révolution française éclata. Comme les Suisses vivaient depuis

longtemps en république, on se figura aisément qu'ils étaient beaucoup

plus rapprochés que les autres habitants du continent de l'Europe, des

institutions qui constituent et de l'esprit qui anime la liberté

moderne. C'est le contraire qu'il faudrait penser.

Quoique l'indépendance des Suisses fût née au milieu d'une

insurrection contre l'aristocratie, la plupart des gouvernements qui

se fondèrent alors empruntèrent bientôt à l'aristocratie ses usages,

ses lois, et jusqu'à ses opinions et ses penchants. La liberté ne se

présenta plus à leurs yeux que sous la forme d'un privilége, et l'idée

d'un droit général et préexistant qu'auraient tous les hommes à être

libres, cette idée demeura aussi étrangère à leur esprit qu'elle

pouvait l'être à celui même des princes de la maison d'Autriche,

qu'ils avaient vaincus. Tous les pouvoirs ne tardèrent donc pas à être

attirés et retenus dans le sein de petites aristocraties formées ou

qui se recrutaient elles-mêmes. Au nord, ces aristocraties prirent un

caractère industriel; au midi, une constitution militaire. Mais, des

deux côtés, elles furent aussi resserrées, aussi exclusives. Dans la

plupart des cantons, les trois quarts des habitants furent exclus

d'une participation quelconque, soit directe, soit même indirecte, à

l'administration du pays; et, de plus, chaque canton eut des

populations sujettes.

Ces petites sociétés, qui s'étaient formées au milieu d'une agitation

si grande, devinrent bientôt si stables qu'aucun mouvement ne s'y fit

plus sentir. L'aristocratie ne s'y trouvant ni poussée par le peuple,

ni guidée par un roi, y tint le corps social immobile dans les vieux

vêtements du moyen âge.

Les progrès du temps faisaient déjà pénétrer depuis longtemps le

nouvel esprit dans les sociétés les plus monarchiques de l'Europe, que

la Suisse lui demeurait encore fermée.

Le principe de la division des pouvoirs était admis par tous les

publicistes, il ne s'appliquait point en Suisse. La liberté de la

presse, qui existait au moins en fait dans plusieurs monarchies

absolues du continent, n'existait en Suisse ni en fait ni en droit; la

faculté de s'associer politiquement n'y était ni exercée ni reconnue;

la liberté de la parole y était restreinte dans des limites

très-étroites. L'égalité des charges, vers laquelle tendaient tous les

gouvernements éclairés, ne s'y rencontrait pas plus que celle des

droits. L'industrie y trouvait mille entraves: la liberté individuelle

n'y avait aucune garantie légale. La liberté religieuse, qui

commençait à pénétrer jusqu'au sein des États les plus orthodoxes,

n'avait pu encore se faire jour en Suisse. Les cultes dissidents

étaient entièrement prohibés dans plusieurs cantons, gênés dans tous.

La différence des croyances y créait presque partout des incapacités

politiques.

La Suisse était encore en cet état en 1798, lorsque la révolution

française pénétra à main armée sur son territoire. Elle y renversa

pour un moment les vieilles institutions, mais elle ne mit rien de

solide et de stable à la place. Napoléon qui, quelques années après,

tira les Suisses de l'anarchie par l'acte de médiation, leur donna

bien l'égalité, mais non la liberté, les lois politiques qu'il imposa

étaient combinées de manière à ce que la vie publique était paralysée.

Le pouvoir, exercé au nom du peuple, mais placé très-loin de lui,

était remis tout entier dans les mains de la puissance exécutive.

Quand, peu d'années après, l'acte de médiation tomba avec son auteur,

les Suisses n'y gagnèrent point la liberté; ils y perdirent seulement

l'égalité. Partout les anciennes aristocraties reprirent les rênes du

gouvernement, et remirent en vigueur les principes exclusifs et

surannés qui avaient régné avant la révolution. Les choses revinrent

alors, dit avec raison M. Cherbuliez, à peu près au point où elles

étaient en 1798. On a accusé à tort les rois coalisés d'avoir imposé,

par la force, cette restauration à la Suisse. Elle fut faite d'accord

avec eux, mais non par eux. La vérité est que les Suisses furent

entraînés alors, comme les autres peuples du continent, par cette

réaction passagère, mais universelle, qui raviva tout à coup dans

toute l'Europe la vieille société; et, comme chez eux la restauration

ne fut pas consommée par des princes dont, après tout, l'intérêt était

distinct de celui des anciens privilégiés, mais par les anciens

privilégiés eux-mêmes..., elle y fut plus complète, plus aveugle et

plus obstinée que dans le reste de l'Europe. Elle ne s'y montra pas

tyrannique, mais très-exclusive. Un pouvoir législatif entièrement

subordonné à la puissance exécutive; celle-ci exclusivement possédée

par l'aristocratie de naissance; la classe moyenne exclue des

affaires; le peuple entier privé de la vie politique: tel est le

spectacle que présente la Suisse dans presque toutes ses parties

jusqu'en 1830.

C'est alors que s'ouvrit pour elle l'ère nouvelle de la démocratie!

Ce court exposé a eu pour but de bien faire comprendre deux choses:

La première, que la Suisse est un des pays de l'Europe où la

révolution avait été la moins profonde, et la restauration qui la

suivit la plus complète. De telle sorte que les institutions

étrangères ou hostiles à l'esprit nouveau, y ayant conservé ou repris

beaucoup d'empire, l'impulsion révolutionnaire dut s'y conserver plus

grande.

La seconde, que dans la plus grande partie de la Suisse, le peuple,

jusqu'à nos jours, n'avait jamais pris la moindre part au

gouvernement; que les formes judiciaires qui garantissent la liberté

civile, la liberté d'association, la liberté de parole, la liberté de

la presse, la liberté religieuse, avaient toujours été aussi, et je

pourrais presque dire, plus inconnues à la grande majorité de ces

citoyens des républiques, qu'elles pouvaient l'être, à la même époque,

aux sujets de la plupart des monarchies.

Voilà ce que M. Cherbuliez perd souvent de vue, mais ce qui doit être

sans cesse présent à notre pensée, dans l'examen que nous allons faire

avec soin des institutions que la Suisse s'est données.

Tout le monde sait qu'en Suisse la souveraineté est divisée en deux

parts: d'un côté se trouve le pouvoir fédéral, de l'autre les

gouvernements cantonaux.

M. Cherbuliez commence par parler de ce qui se passe dans les cantons,

et il a raison; car c'est là qu'est le véritable gouvernement de la

société. Je le suivrai dans cette voie, et je m'occuperai comme lui

des constitutions cantonales.

Toutes les constitutions cantonales sont aujourd'hui démocratiques;

mais la démocratie ne se montre pas dans toutes sous les mêmes traits.

Dans la majorité des cantons, le peuple a remis l'exercice de ses

pouvoirs à des assemblées qui le représentent, et dans quelques-uns il

l'a conservée pour lui-même. Il se réunit en corps et gouverne. M.

Cherbuliez appelle le gouvernement des premiers des _démocraties

représentatives_, et celui des autres _démocraties pures_.

Je demanderai à l'Académie la permission de ne pas suivre l'auteur

dans l'examen très-intéressant qu'il fait des démocraties pures. J'ai

plusieurs raisons pour agir ainsi. Quoique les cantons qui vivent sous

la démocratie pure aient joué un grand rôle dans l'histoire, et

puissent en jouer encore un considérable dans la politique, ils

donneraient lieu à une étude curieuse plutôt qu'utile.

La démocratie pure est un fait à peu près unique dans le monde moderne

et très-exceptionnel, même en Suisse, puisque le treizième seulement

de la population est gouverné de cette manière. C'est, de plus, un

fait passager. On ne sait point assez que dans les cantons suisses,

où le peuple a le plus conservé l'exercice du pouvoir, il existe un

corps représentatif sur lequel il se repose en partie des soins du

gouvernement. Or, il est facile de voir, en étudiant l'histoire

récente de la Suisse, que graduellement les affaires dont s'occupe le

peuple en Suisse sont en moins grand nombre, et qu'au contraire celles

que traitent ses représentants deviennent chaque jour plus nombreuses

et plus variées. Ainsi, le principe de la démocratie pure perd un

terrain que gagne le principe contraire. L'un devient insensiblement

l'exception, l'autre la règle.

Les démocraties pures de la Suisse appartiennent d'ailleurs à un autre

âge; elles ne peuvent rien enseigner quant au présent ni quant à

l'avenir. Quoiqu'on soit obligé de se servir, pour les désigner, d'un

nom pris à la science moderne, elles ne vivent que dans le passé.

Chaque siècle a son esprit dominateur auquel rien ne résiste. Vient-il

à s'introduire sous son règne des principes qui lui soient étrangers

ou contraires, il ne tarde pas à les pénétrer, et, quand il ne peut

pas les annuler, il se les approprie et se les assimile. Le moyen âge

avait fini par façonner aristocratiquement jusqu'à la liberté

démocratique. Au milieu des lois les plus républicaines, à côté du

suffrage universel lui-même, il avait placé des croyances religieuses,

des opinions, des sentiments, des habitudes, des associations, des

familles qui se tenaient en dehors du peuple, le vrai pouvoir. Il ne

faut considérer les petits cantons suisses que comme des gouvernements

démocratiques au moyen âge. Ce sont les derniers et respectables

débris d'un monde qui n'est plus.

Les démocraties représentatives de la Suisse sont, au contraire,

filles de l'esprit moderne. Toutes se sont fondées sur les ruines

d'une ancienne société aristocratique; toutes procèdent du seul

principe de la souveraineté du peuple; toutes en ont fait une

application presque semblable dans leurs lois.

Nous allons voir que ces lois sont très-imparfaites, et elles

suffiraient seules pour indiquer, dans le silence de l'histoire, qu'en

Suisse la démocratie et même la liberté sont des puissances nouvelles

et sans expérience.

Il faut remarquer d'abord que, même dans les démocraties

représentatives de la Suisse, le peuple a retenu dans ses mains

l'exercice direct d'une partie de son pouvoir. Dans quelques cantons,

après que les lois principales ont eu l'assentiment de la législature,

elles doivent encore être soumises au _veto_ du peuple. Ce qui fait

dégénérer, pour ces cas particuliers, la démocratie représentative en

démocratie pure.

Dans presque tous, le peuple doit être consulté de temps en temps,

d'ordinaire à des époques rapprochées, sur le point de savoir s'il

veut modifier ou maintenir la constitution. Ce qui ébranle à la fois

et périodiquement toutes les lois.

Tous les pouvoirs législatifs que le peuple n'a pas retenus dans ses

mains, il les a confiés à une seule assemblée, qui agit sous ses yeux

et en son nom. Dans aucun canton, la législature n'est divisée en deux

branches; partout elle se compose d'un corps unique; non-seulement ses

mouvements ne sont pas ralentis par le besoin de s'entendre avec une

autre assemblée, mais ses volontés ne rencontrent même pas l'obstacle

d'une délibération prolongée. Les discussions des lois générales sont

soumises à de certaines formalités qui les prolongent, mais les

résolutions les plus importantes peuvent être proposées, discutées et

admises en un moment, sous le nom de décrets. Les décrets font des

lois secondaires quelque chose d'aussi important, d'aussi rapide et

d'aussi irrésistible que les passions d'une multitude.

En dehors de la législature, il n'y a rien qui résiste. La séparation

et surtout l'indépendance relative du pouvoir législatif,

administratif et judiciaire en réalité n'existent pas.

Dans aucun canton, les représentants du pouvoir exécutif ne sont élus

directement par le peuple. C'est la législature qui les choisit. Le

pouvoir exécutif n'est donc doué d'aucune force qui lui soit propre.

Il n'est que la création et ne peut jamais être que l'agent servile

d'un autre pouvoir. À cette cause de faiblesse s'en joignent plusieurs

autres. Nulle part le pouvoir exécutif n'est exercé par un seul homme.

On le confie à une petite assemblée, où sa responsabilité se divise et

son action s'exerce. Plusieurs des droits inhérents à la puissance

exécutive lui sont d'ailleurs refusés. Il n'exerce point de véto ou

n'en exerce qu'un insignifiant sur les lois. Il est privé du droit de

faire grâce, il ne nomme ni ne destitue ses agents. On peut même dire

qu'il n'a pas d'agents, puisqu'il est d'ordinaire obligé de se servir

des seuls magistrats communs.

Mais c'est surtout par la mauvaise constitution et la mauvaise

composition du pouvoir judiciaire que les lois de la démocratie suisse

sont défectueuses. M. Cherbuliez le remarque, mais pas assez, à mon

avis. Il ne semble pas lui-même bien comprendre que c'est le pouvoir

judiciaire qui est principalement destiné, dans les démocraties, à

être tout à la fois la barrière et la sauvegarde du peuple.

L'idée de l'indépendance du pouvoir judiciaire est une idée moderne.

Le moyen âge ne l'avait point aperçue, ou du moins il ne l'avait

jamais conçue que très-confusément. On peut dire que chez toutes les

nations de l'Europe la puissance exécutive et la puissance judiciaire

ont commencé par être mêlées; en France même où, par une très-heureuse

exception, la justice a eu de bonne heure une existence individuelle

très-vigoureuse, il est encore permis d'affirmer que la division des

deux puissances était restée fort incomplète. Ce n'était pas, il est

vrai, l'administration qui retint dans ses mains la justice, ce fut la

justice qui attira en partie dans son sein l'administration. La

Suisse, au contraire, a été de tous les pays d'Europe celui peut-être

où la justice s'est le plus confondue avec le pouvoir politique, et

est devenue le plus complétement un de ses attributs. On peut dire que

l'idée que nous avons de la justice de cette puissance impartiale et

libre qui s'interpose entre tous les intérêts et entre tous les

pouvoirs pour les rappeler souvent tous au respect de la loi, cette

idée a toujours été absente de l'esprit des Suisses, et qu'elle n'y

est encore aujourd'hui que très-incomplétement entrée.

Les nouvelles constitutions ont sans doute donné aux tribunaux une

place plus séparée que celle qu'ils occupaient parmi les anciens

pouvoirs, mais non une position plus indépendante. Les tribunaux

inférieurs sont élus par le peuple et soumis à réélection; le tribunal

suprême de chaque canton est choisi non par le pouvoir exécutif, mais

par la puissance législative, et rien ne garantit ses membres contre

les caprices journaliers de la majorité.

Non-seulement le peuple ou l'assemblée qui le représente choisit les

juges, mais ils ne s'imposent pour les choisir aucune gêne. En

général, il n'y a point de condition de capacité exigées. Le juge,

d'ailleurs, simple exécuteur de la loi, n'a pas le droit de rechercher

si cette loi est conforme à la constitution. À vrai dire, c'est la

majorité elle-même qui juge par l'organe des magistrats.

En Suisse, d'ailleurs, le pouvoir judiciaire eût-il reçu de la loi

l'indépendance et les droits qui lui sont nécessaires, le pouvoir

aurait encore de la peine à jouer son rôle, car la justice est une

puissance de tradition et d'opinion qui a besoin de s'appuyer sur des

idées et des moeurs judiciaires.

Je pourrais aisément faire ressortir les défauts qui se rencontrent

dans les institutions que je viens de décrire, et prouver qu'elles

tendent toutes à rendre le gouvernement du peuple irrégulier dans sa

marche, précipité dans ses résolutions et tyrannique dans ses actes.

Mais cela me mènerait trop loin. Je me bornerai à mettre en regard de

ces lois celles que s'est données une société démocratique plus

ancienne, plus paisible et plus prospère. M. Cherbuliez pense que les

institutions imparfaites que possèdent les cantons suisses, sont les

seules que la démocratie puisse suggérer ou veuille souffrir. La

comparaison que je vais faire prouvera le contraire, et montrera

comment, du principe de la souveraineté du peuple on a pu tirer

ailleurs, avec plus d'expérience, plus d'art et plus de sagesse, des

conséquences différentes. Je prendrai pour exemple l'état de New-York,

qui contient à lui seul autant d'habitants que la Suisse entière.

Dans l'état de New-York, comme dans les cantons suisses, le principe

du gouvernement est la souveraineté du peuple, mise en action par le

suffrage universel. Mais le peuple n'exerce sa souveraineté qu'un seul

jour, par le choix de ses délégués. Il ne retient habituellement pour

lui-même, dans aucun cas, aucune partie quelconque de la puissance

législative, exécutive ou judiciaire. Il choisit ceux qui doivent

gouverner en son nom, et jusqu'à la prochaine élection il abdique.

Quoique les lois soient changeantes, leur fondement est stable. On n'a

point imaginé de soumettre d'avance, comme en Suisse, la constitution

à des révisions successives et périodiques dont la venue ou seulement

l'attente tient le corps social en suspens. Quand un besoin nouveau se

fait sentir, la législature constate qu'une modification de la

constitution est devenue nécessaire, et la législature qui suit

l'opère.

Quoique la puissance législative ne puisse pas plus qu'en Suisse se

soustraire à la direction de l'opinion publique, elle est organisée de

manière à résister à ses caprices. Aucune proposition ne peut devenir

loi qu'après avoir été soumise à l'examen de deux assemblées. Ces deux

parties de la législature sont élues de la même manière et composées

des mêmes éléments; toutes deux sortent donc également du peuple, mais

elles ne le représentent pas exactement de la même manière: l'une est

chargée surtout de reproduire ses impressions journalières, l'autre

ses instincts habituels et ses penchants permanents.

À New-York, la division des pouvoirs n'existe pas seulement en

apparence, mais en réalité.

La puissance exécutive est exercée, non par un corps, mais par un

homme qui seul en porte toute la responsabilité et en exerce avec

décision et avec force les droits et les prérogatives. Élu par le

peuple, il n'est point, comme en Suisse, la créature et l'agent de la

législature; il marche son égal, il représente comme elle, quoique

dans une autre sphère, le souverain au nom duquel l'un et l'autre

agissent. Il tire sa force de la même source où elle puise la sienne.

Il n'a pas seulement le nom du pouvoir exécutif, il en exerce les

prérogatives naturelles et légitimes. Il est le commandant de la force

armée, dont il nomme les principaux officiers; il choisit plusieurs

des grands fonctionnaires de l'État; il exerce le droit de grâce, le

véto qu'il peut opposer aux volontés de la législature, sans être

absolu et pourtant efficace. Si le gouverneur de l'État de New-York

est beaucoup moins puissant sans doute qu'un roi constitutionnel

d'Europe, il l'est du moins infiniment plus qu'un petit conseil de la

Suisse.

Mais c'est surtout dans l'organisation du pouvoir judiciaire que la

différence éclate.

Le juge, quoiqu'il émane du peuple et dépende de lui, est une

puissance à laquelle se soumet le peuple lui-même.

Le pouvoir judiciaire y tient cette position exceptionnelle de son

origine, de sa permanence, de sa compétence, et surtout des moeurs

publiques et de l'opinion.

Les membres des tribunaux supérieurs ne sont pas choisis, comme en

Suisse, par la législature, puissance collective qui, souvent, est

passionnée, quelquefois aveugle, et toujours irresponsable, mais par

le gouverneur de l'État. Le magistrat une fois institué est considéré

comme inamovible. Aucun procès ne lui échappe, aucune peine ne saurait

être prononcée que par lui. Non-seulement il interprète la loi, on

peut dire qu'il la juge; quand la législature, dans le mouvement

rapide des partis, s'écarte de l'esprit ou de la lettre de la

constitution, les tribunaux l'y ramènent en refusant d'appliquer ses

décisions; de sorte que si le juge ne peut obliger le peuple à garder

sa constitution, il le force du moins à la respecter tant qu'elle

existe. Il ne le dirige point, mais il le contraint et le limite. Le

pouvoir judiciaire, qui existe à peine en Suisse, est le véritable

modérateur de la démocratie américaine.

Maintenant, qu'on examine cette constitution dans les moindres

détails, on n'y découvrira pas un atome d'aristocratie. Rien qui

ressemble à une classe, pas un privilége, partout les mêmes droits,

tous les pouvoirs sortant du peuple et y retournant, un seul esprit

animant toutes les institutions, nulles tendances qui se combattent:

le principe de la démocratie a tout pénétré et domine tout. Et

pourtant ces gouvernements si complétement démocratiques ont une

assiette bien autrement stable, une allure bien plus paisible et des

mouvements bien plus réguliers que les gouvernements démocratiques de

la Suisse.

Il est permis de dire que cela vient en partie de la différence des

lois.

Les lois de l'état de New-York, que je viens de décrire, sont

disposées de manière à lutter contre les défauts naturels de la

démocratie, les institutions suisses dont j'ai tracé le tableau

semblent faites au contraire pour les développer. Ici elles retiennent

le peuple, là elles le poussent. En Amérique, on a craint que son

pouvoir ne fût tyrannique, tandis qu'en Suisse on semble n'avoir voulu

que le rendre irrésistible.

Je ne m'exagère pas l'influence que peut exercer le mécanisme des lois

sur la destinée des peuples. Je sais que ce sont à des causes plus

générales et plus profondes qu'il faut principalement attribuer les

grands événements de ce monde; mais on ne saurait nier que les

institutions n'aient une certaine vertu qui leur soit propre, et que

par elles-mêmes elles ne contribuent à la prospérité ou aux misères

des sociétés.

Si au lieu de repousser d'une manière absolue presque toutes les lois

de son pays, M. Cherbuliez avait fait voir ce qu'elles ont de

défectueux et comment on eût pu perfectionner leurs dispositions, sans

altérer leur principe, il eût écrit un livre plus digne de la

postérité et plus utile à ses contemporains.

Après avoir montré ce qu'est la démocratie dans les cantons, l'auteur

recherche l'influence qu'elle exerce sur la confédération elle-même.

Avant de suivre M. Cherbuliez dans cette voie, il est nécessaire de

faire ce qu'il n'a pas fait lui-même, de bien indiquer ce que c'est

que le gouvernement fédéral, comment il est organisé en droit et en

fait, et comment il fonctionne.

Il serait permis de se demander d'abord si les législateurs de la

confédération suisse ont voulu faire une constitution fédérale ou

seulement établir une ligue, en d'autres termes, s'ils ont entendu

sacrifier une portion de la souveraineté des cantons ou n'en aliéner

aucune partie. Si l'on considère que les cantons se sont interdit

plusieurs des droits qui sont inhérents à la souveraineté et qu'ils

les ont concédés d'une manière permanente au gouvernement fédéral, si

l'on songe surtout qu'ils ont voulu que dans les questions ainsi

abandonnées à ce gouvernement la majorité fît loi, on ne saurait

douter que les législateurs de la confédération suisse n'aient voulu

établir une véritable constitution fédérale et non une simple ligue.

Mais il faut convenir qu'ils s'y sont fort mal pris pour y réussir.

Je n'hésiterai pas à dire qu'à mon sens, la constitution fédérale de

la Suisse est la plus imparfaite de toutes les constitutions de ce

genre qui aient paru jusqu'ici dans le monde. On se croirait revenu,

en la lisant, en plein moyen âge, et l'on ne saurait trop s'étonner en

songeant que cette oeuvre confuse et incomplète est le produit d'un

siècle aussi savant et aussi expérimenté que le nôtre.

On répète souvent, et non sans raison, que le pacte a limité outre

mesure les droits de la Confédération, qu'il a laissé en dehors de

l'action du gouvernement qui la représente certains objets d'une

nature essentiellement nationale, et qui naturellement devraient

rentrer dans la compétence de la Diète: tels, par exemple, que

l'administration des postes, le règlement des poids et mesures, la

fabrication de la monnaie... Et l'on attribue la faiblesse du pouvoir

fédéral au petit nombre d'attributions qui lui sont confiées.

Il est bien vrai que le pacte a laissé en dehors de la constitution du

gouvernement de la Confédération plusieurs des droits qui reviennent

naturellement et même nécessairement à ce gouvernement; mais ce n'est

pas là que réside la véritable cause de sa faiblesse, car les droits

que le pacte lui a donnés lui suffiraient, s'il pouvait en faire

usage, pour acquérir bientôt tous ceux qui lui manquent, ou, en tous

cas, pour les conquérir.

La Diète peut rassembler des troupes, lever de l'argent, faire la

guerre, accorder la paix, conclure les traités de commerce, nommer les

ambassadeurs. Les constitutions cantonales et les grands principes

d'égalité devant la loi sont mis sous sa sauvegarde, ce qui lui

permettrait, au besoin, de s'immiscer dans toutes les affaires

locales.

Les péages et les droits sur les routes, etc., sont réglés par la

Diète, ce qui l'autorise à diriger ou à contrôler les grands travaux

publics.

Enfin, la Diète, dit l'art. 4 du pacte, _prend toutes les mesures

nécessaires pour la sécurité intérieure et extérieure de la Suisse_,

ce qui lui donne la faculté de tout faire.

Les gouvernements fédéraux les plus forts n'ont pas eu de plus grandes

prérogatives, et, loin de croire qu'en Suisse la compétence du pouvoir

central soit trop limitée, je suis porté à penser que ses bornes ne

sont pas assez soigneusement posées.

D'où vient donc qu'avec de si beaux priviléges le gouvernement de la

Confédération a, d'ordinaire, si peu de pouvoir? La raison en est

simple: C'est qu'on ne lui a pas donné les moyens de faire ce qu'on

lui a concédé, le droit de vouloir.

Jamais gouvernement ne fut mieux retenu dans l'inertie et plus

condamné à l'impuissance par l'imperfection de ses organes.

Il est de l'essence des gouvernements fédéraux d'agir non pas au nom

du peuple, mais au nom des états dont la Confédération se compose.

S'il en était autrement, la constitution cesserait immédiatement

d'être fédérale.

Il résulte de là, entre autres conséquences nécessaires et

inévitables, que les gouvernements fédéraux sont habituellement moins

hardis dans leurs résolutions et plus lents dans leurs mouvements que

les autres.

La plupart des législateurs des confédérations se sont efforcés, à

l'aide de procédés plus ou moins ingénieux, dans l'examen desquels je

ne veux pas entrer, à corriger en partie ce vice naturel du système

fédéral. Les Suisses l'ont rendu infiniment plus sensible que partout

ailleurs, par les formes particulières qu'ils ont adoptées. Chez eux,

non-seulement les membres de la diète n'agissent qu'au nom des

différents cantons qu'ils représentent, mais ils ne prennent en

général aucune résolution qui n'ait été prévue ou ne soit approuvée

par ceux-ci. Presque rien n'est laissé à leur libre arbitre; chacun

d'eux se croit lié par un mandat impératif, imposé d'avance; de telle

sorte que la diète est une assemblée délibérante où, à vrai dire, on

n'a aucun intérêt à délibérer, où l'on parle non pas devant ceux qui

doivent prendre la résolution, mais devant ceux qui ont seulement le

droit de l'appliquer. La diète est un gouvernement qui ne veut rien

par lui-même, mais qui se borne à réaliser ce que vingt-deux autres

gouvernements ont séparément voulu; un gouvernement qui, quelle que

soit la nature des événements, ne peut rien décider, rien prévoir,

pourvoir à rien. On ne saurait imaginer une combinaison qui soit plus

propre à accroître l'inertie naturelle du gouvernement fédéral, et à

changer sa noblesse en une sorte de débilité sénile.

Il y a bien d'autres causes encore qui, indépendamment des vices

inhérents à toutes constitutions fédérales, expliquent l'impuissance

habituelle du gouvernement de la Confédération suisse.

Non-seulement la Confédération a un gouvernement débile, mais on peut

dire qu'elle n'a pas de gouvernement qui lui soit propre. Sa

constitution, sous ce rapport, est unique dans le monde. La

Confédération met à sa tête des chefs qui ne la représentent pas. Le

directoire, qui forme le pouvoir exécutif de la Suisse, est choisi non

par la diète, encore moins par le peuple helvétique; c'est un

gouvernement de hasard que la Confédération emprunte tous les deux ans

à Berne, à Zurich ou à Lucerne. Ce pouvoir élu par les habitants d'un

canton pour diriger les affaires d'un canton, devient ainsi

accessoirement la tête et le bras de tout le pays. Ceci peut

assurément passer pour une des plus grandes curiosités politiques que

l'histoire des lois humaines présente. Les effets d'un pareil état de

choses sont toujours déplorables et souvent très-extraordinaires.

Rien de plus bizarre, par exemple, que ce qui est arrivé en 1839.

Cette année-là la diète siégeait à Zurich, et la Confédération avait

pour gouvernement le directoire de l'État de Zurich. Survient à Zurich

une révolution cantonale. Une insurrection populaire renverse les

autorités constituées. La Diète se trouve aussitôt sans président, et

la vie fédérale demeure suspendue jusqu'à ce qu'il plaise au canton de

se donner d'autres lois et d'autres chefs. Le peuple de Zurich, en

changeant son administration locale, avait sans le vouloir décapité la

Suisse.

La Confédération eût-elle un pouvoir exécutif en propre, le

gouvernement serait encore impuissant à se faire obéir, faute d'action

directe et immédiate sur les citoyens. Cette cause de faiblesse est

plus féconde à elle seule que toutes les autres ensemble; mais, pour

qu'elle soit bien comprise, il faut faire plus que de l'indiquer.

Un gouvernement fédéral peut avoir une sphère d'action assez limitée

et être fort; si dans cette sphère étroite il peut agir par lui-même,

sans intermédiaire, comme le font les gouvernements ordinaires dans la

sphère illimitée où ils se meuvent; s'il a ses fonctionnaires qui

s'adressent directement à chaque citoyen, ses tribunaux qui forcent

chaque citoyen de se soumettre à ses lois; il se fait obéir aisément,

parce qu'il n'a jamais que des résistances individuelles à craindre,

et que toutes les difficultés qu'on lui suscite se terminent par des

procès.

Un gouvernement fédéral peut au contraire avoir une sphère d'action

très-vaste et ne jouir que d'une autorité très-faible et

très-précaire, si, au lieu de s'adresser individuellement aux

citoyens, il est obligé de s'adresser aux gouvernements cantonaux; car

si ceux-ci résistent, le pouvoir fédéral trouve aussitôt en face de

lui moins un sujet qu'un rival, dont il ne peut avoir raison que par

la guerre.

La puissance d'un gouvernement fédéral réside donc bien moins dans

l'étendue des droits qu'on lui confère, que dans la faculté plus ou

moins grande qu'on lui laisse de les exercer par lui-même: il est

toujours fort quand il peut commander aux citoyens; il est toujours

faible quand il est réduit à ne commander qu'aux gouvernements locaux.

L'histoire des confédérations présente des exemples de ces deux

systèmes. Mais, dans aucune confédération, que je sache, le pouvoir

central n'a été aussi complétement privé de toute action directe sur

les citoyens qu'en Suisse. Là, il n'y a, pour ainsi dire, pas un de

ses droits que le gouvernement fédéral puisse exercer par lui-même.

Point de fonctionnaires qui ne relèvent que de lui, point de tribunaux

qui représentent exclusivement sa souveraineté. On dirait un être

auquel on aurait donné la vie, mais qu'on aurait privé d'organes.

Telle est la constitution fédérale ainsi que le pacte l'a faite.

Voyons maintenant, en peu de mots, avec l'auteur du livre que nous

analysons, quelle influence exerce sur elle la démocratie.

On ne saurait nier que les révolutions démocratiques qui ont

successivement changé presque toutes les constitutions cantonales,

depuis quinze ans n'aient eu sur le gouvernement fédéral une grande

influence; mais cette influence s'est énervée en deux sens fort

opposés. Il est très-nécessaire de se rendre bien compte de ce double

phénomène.

Les révolutions démocratiques qui ont eu lieu dans les cantons ont eu

pour effet de donner à l'existence locale plus d'activité et de

puissance. Les gouvernements nouveaux, créés par ces révolutions,

s'appuyant sur le peuple, et, poussés par lui, se sont trouvé tout à

la fois une force plus grande et une idée plus haute de leur force que

ne pouvaient en montrer les gouvernements qu'ils avaient renversés. Et

comme une rénovation semblable ne s'était point faite en même temps

dans le gouvernement fédéral, il devait en résulter, et il en résulta

en effet, que celui-ci se trouva comparativement plus débile vis-à-vis

ceux-là qu'il ne l'avait été auparavant. L'orgueil cantonal,

l'instinct de l'indépendance locale, l'impatience de tout contrôle

dans les affaires intérieures de chaque canton, la jalousie contre une

autorité centrale et suprême, sont autant de sentiments qui se sont

accrus depuis l'établissement de la démocratie; et, à ce point de vue,

l'on peut dire qu'elle a affaibli le gouvernement déjà si faible de la

Confédération, et il a rendu sa tâche journalière et habituelle plus

laborieuse et plus difficile.

Mais, sous d'autres rapports, elle lui a donné une énergie, et pour

ainsi dire une existence qu'il n'avait pas.

L'établissement des institutions démocratiques en Suisse a amené deux

choses entièrement nouvelles.

Jusqu'alors, chaque canton avait un intérêt à part, un esprit à part.

L'avènement de la démocratie a divisé tous les Suisses, à quelques

cantons qu'ils appartinssent, en deux partis: l'un, favorable aux

principes démocratiques; l'autre, contraire. Il a créé des intérêts

communs, des idées, des passions communes qui ont senti pour se

satisfaire le besoin d'un pouvoir général et commun qui s'étendit en

même temps sur tout le pays. Le gouvernement fédéral a ainsi possédé,

pour la première fois, une grande force dont il avait toujours manqué;

il a pu s'appuyer sur un parti; force dangereuse, mais indispensable

dans les pays libres, où le gouvernement ne peut presque rien sans

elle.

En même temps que la démocratie divisait la Suisse en deux partis,

elle rangeait la Suisse dans l'un des grands partis qui se partagent

le monde; elle lui créait une politique extérieure; si elle lui

donnait des amitiés naturelles, elle lui créait des inimitiés

nécessaires; pour cultiver et contenir les unes, surveiller et

repousser les autres, elle lui faisait sentir le besoin irrésistible

d'un gouvernement. À l'esprit public local elle faisait succéder un

esprit public national.

Tels sont les effets directs par lesquels elle fortifiait le

gouvernement fédéral. L'influence indirecte qu'elle a exercée et

exercera surtout, à la longue, n'est pas moins grande.

Les résistances et les difficultés qu'un gouvernement fédéral

rencontre sont d'autant plus multiples et plus fortes, que les

populations confédérées sont plus dissemblables par leurs

institutions, leurs sentiments, leurs coutumes et leurs idées. C'est

moins encore la similitude des intérêts que la parfaite analogie des

lois, des opinions et des conditions sociales, qui rendent la tâche du

gouvernement de l'Union américaine si facile. On peut dire de même que

l'étrange faiblesse de l'ancien gouvernement fédéral en Suisse était

due principalement à la prodigieuse différence et à la singulière

opposition qui existait entre l'esprit, les vues et les lois des

différentes populations qu'il avait à régir. Maintenir sous une même

direction et renfermer dans une même politique des hommes si

naturellement éloignés, et si dissemblables les uns des autres, était

l'oeuvre la plus laborieuse. Un gouvernement beaucoup mieux

constitué, et pourvu d'une organisation plus savante, n'y aurait pas

réussi. L'effet de la révolution démocratique qui s'opère en Suisse

est de faire prévaloir successivement dans tous les cantons certaines

institutions, certaines maximes de gouvernement, certaines idées

semblables; si la révolution démocratique augmente l'esprit

d'indépendance des cantons vis-à-vis du pouvoir central, elle

facilite, d'un autre côté, l'action de ce pouvoir; elle supprime, en

grande partie, les causes de résistance, et, sans donner aux

gouvernements cantonaux plus d'envie d'obéir au gouvernement fédéral,

elle leur rend l'obéissance à ses volontés infiniment plus aisée.

Il est nécessaire d'étudier avec grand soin les deux effets contraires

que je viens de décrire, pour comprendre l'état présent et prévoir

l'état prochain du pays.

C'est en ne faisant attention qu'à l'une de ces deux tendances qu'on

est induit à croire que l'avénement de la démocratie dans les

gouvernements cantonaux aura pour effet immédiat et pour résultat

facile d'étendre législativement la sphère du gouvernement fédéral, de

concentrer dans ses mains la direction habituelle des affaires

locales; en un mot, de modifier, dans le sens de la centralisation,

toute l'économie du pacte. Je suis convaincu, pour ma part, qu'une

telle révolution rencontrera encore, pendant longtemps, plus

d'obstacles qu'on ne le suppose. Les gouvernements cantonaux

d'aujourd'hui ne montreront pas beaucoup plus de goût que leurs

prédécesseurs pour une révolution de cette espèce, et ils feront tout

ce qu'ils pourront pour s'y soustraire.

Je pense toutefois que, malgré ces résistances, le gouvernement

fédéral est destiné à prendre de jour en jour plus de pouvoir en cela.

Les circonstances le serviront plus que les lois. Il n'accroîtra

peut-être pas très-visiblement ses prérogatives, mais il en fera un

autre et plus fréquent usage. Il grandira beaucoup en fait, restât-il

le même en droit; il se développera plus par l'interprétation que par

le changement du pacte, et il dominera la Suisse avant d'être en état

de la gouverner.

On peut prévoir également que ceux mêmes qui jusqu'à présent se sont

le plus opposés à son extension régulière, ne tarderont pas à la

désirer, soit pour échapper à la pression intermittente d'un pouvoir

si mal constitué, soit pour se garantir de la tyrannie plus prochaine

et plus pesante des gouvernements locaux.

Ce qu'il y a de certain, c'est que désormais, quelles que soient les

modifications apportées à la lettre du pacte, la constitution fédérale

de la Suisse est profondément et irrévocablement altérée. La

Confédération a changé de nature. Elle est devenue en Europe une chose

nouvelle; une politique d'action a succédé pour elle à une politique

d'inertie et de neutralité; de purement municipale son existence est

devenue nationale; existence plus laborieuse, plus troublée, plus

précaire et plus grande.

A. DE TOCQUEVILLE,

Membre de l'Institut.

De la Démocratie en Amérique, tome quatrième · 第 64 / 76 题