Je trouve, dans le journal de mon voyage, le morceau suivant qui
achèvera de faire connaître à quelles épreuves sont souvent soumises
les femmes d'Amérique qui consentent à accompagner leur mari au
désert. Il n'y a rien qui recommande cette peinture au lecteur que sa
grande vérité.
..... Nous rencontrons de temps à autre de nouveaux défrichements.
Tous ces établissements se ressemblent. Je vais décrire celui où nous
nous sommes arrêtés ce soir, il me laissera une image de tous les
autres.
La clochette que les pionniers ont soin de suspendre au cou des
bestiaux pour les retrouver dans les bois, nous a annoncé de très-loin
l'approche du défrichement; bientôt nous avons entendu le bruit de la
hache qui abat les arbres de la forêt. À mesure que nous approchons,
des traces de destruction, nous annoncent la présence de l'homme
civilisé. Des branches coupées couvrent le chemin; des troncs à
moitié calcinés par le feu ou mutilés par la coignée se tiennent
encore debout sur notre passage. Nous continuons notre marche et nous
parvenons dans un bois dont tous les arbres semblent avoir été frappés
de mort subite; au milieu de l'été, ils ne présentent plus que l'image
de l'hiver; en les examinant de plus près, nous apercevons qu'on a
tracé dans leur écorce un cercle profond qui, arrêtant la circulation
de la sève, n'a pas tardé à les faire périr; nous apprenons que c'est
par là en effet que débute ordinairement le pionnier. Ne pouvant,
durant la première année, couper tous les arbres qui garnissent sa
nouvelle propriété, il sème du maïs sous leurs branches et, en les
frappant de mort, il les empêche de porter ombre à sa récolte. Après
ce champ, ébauche incomplète, premier pas de la civilisation dans le
désert, nous apercevons tout à coup la cabane du propriétaire; elle
est placée au centre d'un terrain plus soigneusement cultivé que le
reste, mais où l'homme soutient encore cependant une lutte inégale
contre la forêt; là les arbres sont coupés mais non arrachés, leurs
troncs garnissent encore et embarrassent le terrain qu'ils
ombrageaient autrefois. Autour de ces débris desséchés, du blé, des
rejetons de chênes, de plantes de toutes espèces, des herbes de toute
nature croissent pêle-mêle et grandissent ensemble sur un sol indocile
et à demi sauvage. C'est au milieu de cette végétation vigoureuse et
variée que s'élève la maison du pionnier, ou comme on l'appelle dans
le pays, la _log-house_. Ainsi que le champ qui l'entoure, cette demeure
rustique annonce une oeuvre nouvelle et précipitée; sa longueur ne
nous paraît pas excéder trente pieds, sa hauteur quinze; ses murs
ainsi que le toit sont formés de troncs d'arbres non écarris, entre
lesquels on a placé de la mousse et de la terre pour empêcher le
froid et la pluie de pénétrer dans l'intérieur.
La nuit approchant, nous nous déterminons à aller demander un asile au
propriétaire de la log-house.
Au bruit de nos pas, des enfants qui se roulaient au milieu des débris
de la forêt se lèvent précipitamment et fuient vers la maison comme
effrayés à la vue d'un homme, tandis que deux gros chiens à demi
sauvages, les oreilles droites et le museau allongé, sortent de leur
cabane et viennent en grommelant couvrir la retraite de leurs jeunes
maîtres. Le pionnier paraît lui-même à la porte de sa demeure; il
jette sur nous un regard rapide et scrutateur, fait signe à ses chiens
de rentrer au logis, il leur en donne lui-même l'exemple sans
témoigner que notre vue excite sa curiosité ou son inquiétude.
Nous entrons dans la log-house: l'intérieur n'y rappelle point les
cabanes des paysans d'Europe; on y trouve plus le superflu et moins le
nécessaire.
Il n'y a qu'une seule fenêtre à laquelle pend un rideau de mousseline;
sur un foyer de terre battue pétille un grand feu qui éclaire tout le
dedans de l'édifice; au-dessus de ce foyer on aperçoit une belle
carabine rayée, une peau de daim, des plumes d'aigles; à droite de la
cheminée est étendue une carte des États-Unis que le vent soulève et
agite en s'introduisant entre les interstices du mur; près d'elle, sur
un rayon formé d'une planche mal écarrie, sont placés quelques
volumes: j'y remarque la Bible, les six premiers chants de Milton et
deux drames de Shakespeare; le long des murs sont placés des malles au
lieu d'armoires; au centre se trouve une table grossièrement
travaillée, et dont les pieds formés d'un bois encore vert et non
dépouillé de son écorce semblent être poussés d'eux-mêmes sur le sol
quelle occupe; je vois sur cette table une théière de porcelaine
anglaise, des cuillères d'argent, quelques tasses ébréchées et des
journaux.
Le maître de cette demeure a les traits anguleux et les membres
effilés qui distinguent l'habitant de la Nouvelle-Angleterre; il est
évident que cet homme n'est pas né dans la solitude où nous le
rencontrons: sa constitution physique suffit pour annoncer que ses
premières années se sont passées au sein d'une société intellectuelle,
et qu'il appartient à cette race inquiète, raisonnante et aventurière,
qui fait froidement ce que l'ardeur seule des passions explique, et
qui se soumet pour un temps à la vie sauvage afin de mieux vaincre et
de civiliser le désert.
Lorsque le pionnier s'aperçoit que nous franchissons le seuil de sa
demeure, il vient à notre rencontre et nous tend la main, suivant
l'usage; mais sa physionomie reste rigide; il prend le premier la
parole pour nous interroger sur ce qui arrive dans le monde, et quand
il a satisfait sa curiosité, il se tait; on le croirait fatigué des
importuns et du bruit. Nous l'interrogeons à notre tour, et il nous
donne tous les renseignements dont nous avons besoin; il s'occupe
ensuite sans empressement, mais avec diligence, de pourvoir à nos
besoins. En le voyant ainsi se livrer à ces soins bienveillants,
pourquoi sentons-nous malgré nous se glacer notre reconnaissance?
c'est que lui-même, en exerçant l'hospitalité, semble se soumettre à
une nécessité pénible de son sort: il y voit un devoir que sa position
lui impose, non un plaisir.
À l'autre bout du foyer est assise une femme qui berce un jeune enfant
sur ses genoux; elle nous fait un signe de tête sans s'interrompre.
Comme le pionnier, cette femme est dans la fleur de l'âge, son aspect
semble supérieur à sa condition, son costume annonce même encore un
goût de parure mal éteint: mais ses membres délicats paraissent
amoindris, ses traits sont fatigués, son oeil est doux et grave; on
voit répandu sur toute sa physionomie une résignation religieuse, une
paix profonde des passions, et je ne sais quelle fermeté naturelle et
tranquille qui affronte tous les maux de la vie sans les craindre ni
les braver.
Ses enfants se pressent autour d'elle, ils sont pleins de santé, de
turbulence et d'énergie; ce sont de vrais fils du désert; leur mère
jette de temps en temps sur eux des regards pleins de mélancolie et de
joie; à voir leur force et sa faiblesse, on dirait qu'elle s'est
épuisée en leur donnant la vie, et qu'elle ne regrette pas ce qu'ils
lui ont coûté.
La maison habitée par les émigrants n'a point de séparation intérieure
ni de grenier. Dans l'unique appartement qu'elle contient, la famille
entière vient le soir chercher un asile. Cette demeure forme, à elle
seule, comme un petit monde; c'est l'arche de la civilisation perdue
au milieu d'un océan de feuillage. Cent pas plus loin, l'éternelle
forêt étend autour d'elle son ombre, et la solitude recommence.