L'égalité donne naturellement aux hommes le goût des institutions
libres.
L'égalité qui rend les hommes indépendants les uns des autres, leur
fait contracter l'habitude et le goût de ne suivre, dans leurs actions
particulières, que leur volonté. Cette entière indépendance dont ils
jouissent continuellement vis à vis de leurs égaux et dans l'usage de
la vie privée les dispose à considérer d'un oeil mécontent toute
autorité, et leur suggère bientôt l'idée et l'amour de la liberté
politique. Les hommes qui vivent dans ces temps marchent donc sur une
pente naturelle qui les dirige vers les institutions libres. Prenez
l'un d'eux au hasard; remontez, s'il se peut, à ses instincts
primitifs: vous découvrirez que, parmi les différents gouvernements,
celui qu'il conçoit d'abord, et qu'il prise le plus c'est le
gouvernement dont il a élu le chef et dont il contrôle les actes.
De tous les effets politiques que produit l'égalité des conditions,
c'est cet amour de l'indépendance qui frappe le premier les regards et
dont les esprits timides s'effraient davantage, et l'on ne peut dire
qu'ils aient absolument tort de le faire, car l'anarchie a des traits
plus effrayants dans les pays démocratiques qu'ailleurs. Comme les
citoyens n'ont aucune action les uns sur les autres, à l'instant où le
pouvoir national qui les contient tous à leur place vient à manquer,
il semble que le désordre doit être aussitôt à son comble, et que,
chaque citoyen s'écartant de son côté, le corps social va tout à coup
se trouver réduit en poussière.
Je suis convaincu toutefois que l'anarchie n'est pas le mal principal
que les siècles démocratiques doivent craindre, mais le moindre.
L'égalité produit, en effet, deux tendances: l'une mène directement
les hommes à l'indépendance, et peut les pousser tout à coup jusqu'à
l'anarchie; l'autre les conduit, par un chemin plus long, plus secret,
mais plus sûr, vers la servitude.
Les peuples voient aisément la première et y résistent; ils se
laissent entraîner par l'autre sans la voir; il importe donc
particulièrement de la montrer.
Pour moi, loin de reprocher à l'égalité l'indocilité qu'elle inspire,
c'est de cela principalement que je la loue. Je l'admire en lui voyant
déposer au fond de l'esprit et du coeur de chaque homme cette notion
obscure et ce penchant instinctif de l'indépendance politique,
préparant ainsi le remède au mal qu'elle fait naître. C'est par ce
côté que je m'attache à elle.