CHAPITRE XXVI.

Quelques considérations sur la guerre dans les sociétés

démocratiques.

Lorsque le principe de l'égalité ne se développe pas seulement chez

une nation, mais en même temps chez plusieurs peuples voisins, ainsi

que cela se voit de nos jours en Europe, les hommes qui habitent ces

pays divers, malgré la disparité des langues, des usages et des lois,

se ressemblent toutefois en ce point, qu'ils redoutent également la

guerre, et conçoivent pour la paix un même amour[10]. En vain,

l'ambition ou la colère arme les princes, une sorte d'apathie et de

bienveillance universelle les apaise en dépit d'eux-mêmes, et leur

fait tomber l'épée des mains: les guerres deviennent plus rares.

[Note 10: La crainte que les peuples européens montrent de la

guerre ne tient pas seulement au progrès qu'a fait chez eux

l'égalité; je n'ai pas besoin, je pense, de le faire

remarquer au lecteur. Indépendamment de cette cause

permanente, il y en a plusieurs accidentelles qui sont

très-puissantes. Je citerai, avant toutes les autres, la

lassitude extrême que les guerres de la révolution et de

l'empire ont laissée.]

À mesure que l'égalité, se développant à la fois dans plusieurs pays,

y pousse simultanément vers l'industrie et le commerce les hommes qui

les habitent, non seulement leurs goûts se ressemblent, mais leurs

intérêts se mêlent et s'enchevêtrent, de telle sorte qu'aucune nation

ne peut infliger aux autres des maux qui ne retombent pas sur

elle-même, et que toutes finissent par considérer la guerre comme une

calamité, presque aussi grande pour le vainqueur que pour le vaincu.

Ainsi, d'un côté, il est très-difficile, dans les siècles

démocratiques, d'entraîner les peuples à se combattre; mais, d'une

autre part, il est presque impossible que deux d'entre eux se fassent

isolément la guerre. Les intérêts de tous sont si enlacés, leurs

opinions et leurs besoins si semblables qu'aucun ne saurait se tenir

en repos, quand les autres s'agitent. Les guerres deviennent donc plus

rares; mais, lorsqu'elles naissent, elles ont un champ plus vaste.

Des peuples démocratiques qui s'avoisinent ne deviennent pas seulement

semblables sur quelques points, ainsi que je viens de le dire; ils

finissent par se ressembler sur presque tous[11].

[Note 11: Cela ne vient pas uniquement de ce que ces peuples

ont le même état social, mais de ce que ce même état social

est tel qu'il porte naturellement les hommes à s'imiter et à

se confondre.

Lorsque les citoyens sont divisés en castes et en classes,

non seulement ils diffèrent les uns des autres, mais ils

n'ont ni le goût ni le désir de se ressembler; chacun

cherche, au contraire, de plus en plus, à garder intactes ses

opinions et ses habitudes propres et à rester soi. L'esprit

d'individualité est très-vivace.

Quand un peuple a un état social démocratique, c'est-à-dire

qu'il n'existe plus dans son sein de castes ni de classes, et

que tous les citoyens y sont à peu près égaux en lumières et

en biens, l'esprit humain chemine en sens contraire. Les

hommes se ressemblent, et de plus ils souffrent, en quelque

sorte, de ne pas se ressembler. Loin de vouloir conserver ce

qui peut encore singulariser chacun d'eux, ils ne demandent

qu'à le perdre pour se confondre dans la masse commune, qui

seule représente à leurs yeux le droit et la force. L'esprit

d'individualité est presque détruit.

Dans les temps d'aristocratie, ceux même qui sont

naturellement pareils aspirent à créer entre eux des

différences imaginaires. Dans les temps de démocratie, ceux

même qui naturellement ne se ressemblent pas ne demandent

qu'à devenir semblables et se copient, tant l'esprit de

chaque homme est toujours entraîné dans le mouvement général

de l'humanité.

Quelque chose de semblable se fait également remarquer de

peuple à peuple. Deux peuples auraient le même état social

aristocratique, qu'ils pourraient rester fort distincts et

très-différents, parce que l'esprit de l'aristocratie est de

s'individualiser. Mais deux peuples voisins ne sauraient

avoir un même état social démocratique, sans adopter aussitôt

des opinions et des moeurs semblables, parce que l'esprit de

démocratie fait tendre les hommes à s'assimiler.]

Or, cette similitude des peuples a, quant à la guerre, des

conséquences très-importantes.

Lorsque je me demande pourquoi la confédération helvétique du

quinzième siècle faisait trembler les plus grandes et les plus

puissantes nations de l'Europe, tandis que, de nos jours, son pouvoir

est en rapport exact avec sa population, je trouve que les Suisses

sont devenus semblables à tous les hommes qui les environnent, et

ceux-ci aux Suisses; de telle sorte que, le nombre seul faisant entre

eux la différence, aux plus gros bataillons appartient nécessairement

la victoire. L'un des résultats de la révolution démocratique qui

s'opère en Europe, est donc de faire prévaloir, sur tous les champs de

bataille, la force numérique, et de contraindre toutes les petites

nations à s'incorporer aux grandes, ou du moins à entrer dans la

politique de ces dernières.

La raison déterminante de la victoire étant le nombre, il en résulte

que chaque peuple doit tendre de tous ses efforts à amener le plus

d'hommes possible sur le champ de bataille.

Quand on pouvait enrôler sous les drapeaux une espèce de troupes

supérieure à toutes les autres, comme l'infanterie suisse ou la

chevalerie française du seizième siècle, on n'estimait pas avoir

besoin de lever de très-grosses armées; mais il n'en est plus ainsi

quand tous les soldats se valent.

La même cause qui fait naître ce nouveau besoin fournit aussi les

moyens de le satisfaire. Car, ainsi que je l'ai dit, quand tous les

hommes sont semblables, ils sont tous faibles. Le pouvoir social est

naturellement beaucoup plus fort chez les peuples démocratiques que

partout ailleurs. Ces peuples, en même temps qu'ils sentent le désir

d'appeler toute leur population virile sous les armes, ont donc la

faculté de l'y réunir: ce qui fait que dans les siècles d'égalité les

armées semblent croître à mesure que l'esprit militaire s'éteint.

Dans les mêmes siècles, la manière de faire la guerre change aussi par

les mêmes causes.

Machiavel dit dans son livre du Prince «qu'il est bien plus difficile

de subjuguer un peuple qui a pour chefs un prince et des barons,

qu'une nation qui est conduite par un prince et des esclaves.»

Mettons, pour n'offenser personne, des fonctionnaires publics au lieu

d'esclaves, et nous aurons une grande vérité, fort applicable à notre

sujet.

Il est très-difficile à un grand peuple aristocratique de conquérir

ses voisins et d'être conquis par eux. Il ne saurait les conquérir,

parce qu'il ne peut jamais réunir toutes ses forces et les tenir

longtemps ensemble; et il ne peut être conquis, parce que l'ennemi

trouve partout de petits foyers de résistance qui l'arrêtent. Je

comparerai la guerre dans un pays aristocratique à la guerre dans un

pays des montagnes: les vaincus trouvent à chaque instant l'occasion

de se rallier dans de nouvelles positions et d'y tenir ferme.

Le contraire précisément se fait voir chez les nations démocratiques.

Celles-ci amènent aisément toutes leurs forces disponibles sur le

champ de bataille, et, quand la nation est riche et nombreuse, elle

devient aisément conquérante; mais une fois qu'on l'a vaincue et qu'on

pénètre sur son territoire, il lui reste peu de ressources, et, si

l'on vient jusqu'à s'emparer de sa capitale, la nation est perdue.

Cela s'explique très-bien: chaque citoyen étant individuellement

très-isolé et très-faible, nul ne peut ni se défendre soi-même, ni

présenter à d'autres un point d'appui. Il n'y a de fort dans un pays

démocratique que l'état; la force militaire de l'état étant détruite

par la destruction de son armée, et son pouvoir civil paralysé par la

prise de sa capitale, le reste ne forme plus qu'une multitude sans

règle et sans force qui ne peut lutter contre la puissance organisée

qui l'attaque; je sais qu'on peut rendre le péril moindre en créant

des libertés et par conséquent des existences provinciales; mais ce

remède sera toujours insuffisant.

Non-seulement la population ne pourra plus alors continuer la guerre,

mais il est à craindre qu'elle ne veuille pas le tenter.

D'après le droit des gens adopté par les nations civilisées, les

guerres n'ont pas pour but de s'approprier les biens des particuliers,

mais seulement de s'emparer du pouvoir politique. On ne détruit la

propriété privée que par occasion et pour atteindre le second objet.

Lorsqu'une nation aristocratique est envahie après la défaite de son

armée, les nobles, quoiqu'ils soient en même temps les riches, aiment

mieux continuer individuellement à se défendre que de se soumettre;

car, si le vainqueur restait maître du pays, il leur enlèverait leur

pouvoir politique, auquel ils tiennent plus encore qu'à leurs biens:

ils préfèrent donc les combats à la conquête, qui est pour eux le plus

grand des malheurs, et ils entraînent aisément avec eux le peuple,

parce que le peuple a contracté le long usage de les suivre et de leur

obéir, et n'a d'ailleurs presque rien à risquer dans la guerre.

Chez une nation où règne l'égalité des conditions, chaque citoyen ne

prend, au contraire, qu'une petite part au pouvoir politique, et

souvent n'y prend point de part; d'un autre côté, tous sont

indépendants et ont des biens à perdre; de telle sorte qu'on y craint

bien moins la conquête et bien plus la guerre que chez un peuple

aristocratique. Il sera toujours très-difficile de déterminer une

population démocratique à prendre les armes quand la guerre sera

portée sur son territoire. C'est pourquoi il est si nécessaire de

donner à ces peuples des droits et un esprit politique qui suggère à

chaque citoyen quelques-uns des intérêts qui font agir les nobles dans

les aristocraties.

Il faut bien que les princes et les autres chefs des nations

démocratiques se le rappellent: il n'y a que la passion et l'habitude

de la liberté qui puissent lutter avec avantage contre l'habitude et

la passion du bien-être. Je n'imagine rien de mieux préparé, en cas de

revers, pour la conquête, qu'un peuple démocratique qui n'a pas

d'institutions libres.

On entrait jadis en campagne avec peu de soldats; on livrait de petits

combats et l'on faisait de longs siéges. Maintenant on livre de

grandes batailles, et, dès qu'on peut marcher librement devant soi, on

court sur la capitale, afin de terminer la guerre d'un seul coup.

Napoléon a inventé, dit-on, ce nouveau système. Il ne dépendait pas d'un

homme, quel qu'il fût, d'en créer un semblable. La manière dont Napoléon

a fait la guerre lui a été suggérée par l'état de la société de son

temps, et elle lui a réussi parce qu'elle était merveilleusement

appropriée à cet état, et qu'il la mettait pour la première fois en

usage. Napoléon est le premier qui ait parcouru à la tête d'une armée

le chemin de toutes les capitales. Mais c'est la ruine de la société

féodale qui lui avait ouvert cette route. Il est permis de croire que,

si cet homme extraordinaire fût né il y a trois cents ans, il n'eût pas

retiré les mêmes fruits de sa méthode, ou plutôt il aurait eu une autre

méthode.

Je n'ajouterai plus qu'un mot relatif aux guerres civiles, car je

crains de fatiguer la patience du lecteur.

La plupart des choses que j'ai dites à propos des guerres étrangères,

s'applique à plus forte raison aux guerres civiles. Les hommes qui

vivent dans les pays démocratiques n'ont pas naturellement l'esprit

militaire: ils le prennent quelquefois lorsqu'on les a entraînés

malgré eux sur les champs de bataille; mais se lever en masse de

soi-même et s'exposer volontairement aux misères que la guerre et

surtout que la guerre civile entraîne, c'est un parti auquel l'homme

des démocraties ne se résout point. Il n'y a que les citoyens les plus

aventureux qui consentent à se jeter dans un semblable hasard; la

masse de la population demeure immobile.

Alors même qu'elle voudrait agir, elle n'y parviendrait pas aisément;

car elle ne trouve pas dans son sein d'influences anciennes et bien

établies auxquelles elle veuille se soumettre, point de chefs déjà

connus pour rassembler les mécontents, les régler et les conduire;

point de pouvoirs politiques placés au-dessous du pouvoir national, et

qui viennent appuyer efficacement la résistance qu'on lui oppose.

Dans les contrées démocratiques, la puissance morale de la majorité

est immense, et les forces matérielles dont elles disposent hors de

proportion avec celles qu'il est d'abord possible de réunir contre

elles. Le parti qui est assis sur le siége de la majorité, qui parle

en son nom et emploie son pouvoir, triomphe donc, en un moment et sans

peine, de toutes les résistances particulières. Il ne leur laisse pas

même le temps de naître; il en écrase le germe.

Ceux qui, chez ces peuples, veulent faire une révolution par les

armes, n'ont donc d'autres ressources que de s'emparer à l'improviste

de la machine toute montée du gouvernement, ce qui peut s'exécuter par

un coup de main plutôt que par une guerre; car, du moment où il y a

guerre en règle, le parti qui représente l'état est presque toujours

sûr de vaincre.

Le seul cas où une guerre civile pourrait naître serait celui où,

l'armée se divisant, une portion lèverait l'étendard de la révolte et

l'autre resterait fidèle. Une armée forme une petite société fort

étroitement liée et très-vivace, qui est en état de se suffire quelque

temps à elle-même. La guerre pourrait être sanglante; mais elle ne

serait pas longue; car, ou l'armée révoltée attirerait à elle le

gouvernement par la seule démonstration de ses forces, ou par sa

première victoire, et la guerre serait finie; ou bien la lutte

s'engagerait, et la portion de l'armée qui ne s'appuierait pas sur la

puissance organisée de l'état, ne tarderait pas à se disperser

d'elle-même ou à être détruite.

On peut donc admettre comme vérité générale que dans les siècles

d'égalité, les guerres civiles deviendront beaucoup plus rares et plus

courtes[12].

[Note 12: Il est bien entendu que je parle ici des nations

démocratiques _uniques_, et non point des nations démocratiques

confédérées. Dans les confédérations, le pouvoir prépondérant

résidant toujours, malgré les fictions, dans les

gouvernements d'état et non dans le gouvernement fédéral, les

guerres civiles ne sont que des guerres étrangères

déguisées.]

De la Démocratie en Amérique, tome quatrième · 第 43 / 76 题