Quelques considérations sur la guerre dans les sociétés
démocratiques.
Lorsque le principe de l'égalité ne se développe pas seulement chez
une nation, mais en même temps chez plusieurs peuples voisins, ainsi
que cela se voit de nos jours en Europe, les hommes qui habitent ces
pays divers, malgré la disparité des langues, des usages et des lois,
se ressemblent toutefois en ce point, qu'ils redoutent également la
guerre, et conçoivent pour la paix un même amour[10]. En vain,
l'ambition ou la colère arme les princes, une sorte d'apathie et de
bienveillance universelle les apaise en dépit d'eux-mêmes, et leur
fait tomber l'épée des mains: les guerres deviennent plus rares.
[Note 10: La crainte que les peuples européens montrent de la
guerre ne tient pas seulement au progrès qu'a fait chez eux
l'égalité; je n'ai pas besoin, je pense, de le faire
remarquer au lecteur. Indépendamment de cette cause
permanente, il y en a plusieurs accidentelles qui sont
très-puissantes. Je citerai, avant toutes les autres, la
lassitude extrême que les guerres de la révolution et de
l'empire ont laissée.]
À mesure que l'égalité, se développant à la fois dans plusieurs pays,
y pousse simultanément vers l'industrie et le commerce les hommes qui
les habitent, non seulement leurs goûts se ressemblent, mais leurs
intérêts se mêlent et s'enchevêtrent, de telle sorte qu'aucune nation
ne peut infliger aux autres des maux qui ne retombent pas sur
elle-même, et que toutes finissent par considérer la guerre comme une
calamité, presque aussi grande pour le vainqueur que pour le vaincu.
Ainsi, d'un côté, il est très-difficile, dans les siècles
démocratiques, d'entraîner les peuples à se combattre; mais, d'une
autre part, il est presque impossible que deux d'entre eux se fassent
isolément la guerre. Les intérêts de tous sont si enlacés, leurs
opinions et leurs besoins si semblables qu'aucun ne saurait se tenir
en repos, quand les autres s'agitent. Les guerres deviennent donc plus
rares; mais, lorsqu'elles naissent, elles ont un champ plus vaste.
Des peuples démocratiques qui s'avoisinent ne deviennent pas seulement
semblables sur quelques points, ainsi que je viens de le dire; ils
finissent par se ressembler sur presque tous[11].
[Note 11: Cela ne vient pas uniquement de ce que ces peuples
ont le même état social, mais de ce que ce même état social
est tel qu'il porte naturellement les hommes à s'imiter et à
se confondre.
Lorsque les citoyens sont divisés en castes et en classes,
non seulement ils diffèrent les uns des autres, mais ils
n'ont ni le goût ni le désir de se ressembler; chacun
cherche, au contraire, de plus en plus, à garder intactes ses
opinions et ses habitudes propres et à rester soi. L'esprit
d'individualité est très-vivace.
Quand un peuple a un état social démocratique, c'est-à-dire
qu'il n'existe plus dans son sein de castes ni de classes, et
que tous les citoyens y sont à peu près égaux en lumières et
en biens, l'esprit humain chemine en sens contraire. Les
hommes se ressemblent, et de plus ils souffrent, en quelque
sorte, de ne pas se ressembler. Loin de vouloir conserver ce
qui peut encore singulariser chacun d'eux, ils ne demandent
qu'à le perdre pour se confondre dans la masse commune, qui
seule représente à leurs yeux le droit et la force. L'esprit
d'individualité est presque détruit.
Dans les temps d'aristocratie, ceux même qui sont
naturellement pareils aspirent à créer entre eux des
différences imaginaires. Dans les temps de démocratie, ceux
même qui naturellement ne se ressemblent pas ne demandent
qu'à devenir semblables et se copient, tant l'esprit de
chaque homme est toujours entraîné dans le mouvement général
de l'humanité.
Quelque chose de semblable se fait également remarquer de
peuple à peuple. Deux peuples auraient le même état social
aristocratique, qu'ils pourraient rester fort distincts et
très-différents, parce que l'esprit de l'aristocratie est de
s'individualiser. Mais deux peuples voisins ne sauraient
avoir un même état social démocratique, sans adopter aussitôt
des opinions et des moeurs semblables, parce que l'esprit de
démocratie fait tendre les hommes à s'assimiler.]
Or, cette similitude des peuples a, quant à la guerre, des
conséquences très-importantes.
Lorsque je me demande pourquoi la confédération helvétique du
quinzième siècle faisait trembler les plus grandes et les plus
puissantes nations de l'Europe, tandis que, de nos jours, son pouvoir
est en rapport exact avec sa population, je trouve que les Suisses
sont devenus semblables à tous les hommes qui les environnent, et
ceux-ci aux Suisses; de telle sorte que, le nombre seul faisant entre
eux la différence, aux plus gros bataillons appartient nécessairement
la victoire. L'un des résultats de la révolution démocratique qui
s'opère en Europe, est donc de faire prévaloir, sur tous les champs de
bataille, la force numérique, et de contraindre toutes les petites
nations à s'incorporer aux grandes, ou du moins à entrer dans la
politique de ces dernières.
La raison déterminante de la victoire étant le nombre, il en résulte
que chaque peuple doit tendre de tous ses efforts à amener le plus
d'hommes possible sur le champ de bataille.
Quand on pouvait enrôler sous les drapeaux une espèce de troupes
supérieure à toutes les autres, comme l'infanterie suisse ou la
chevalerie française du seizième siècle, on n'estimait pas avoir
besoin de lever de très-grosses armées; mais il n'en est plus ainsi
quand tous les soldats se valent.
La même cause qui fait naître ce nouveau besoin fournit aussi les
moyens de le satisfaire. Car, ainsi que je l'ai dit, quand tous les
hommes sont semblables, ils sont tous faibles. Le pouvoir social est
naturellement beaucoup plus fort chez les peuples démocratiques que
partout ailleurs. Ces peuples, en même temps qu'ils sentent le désir
d'appeler toute leur population virile sous les armes, ont donc la
faculté de l'y réunir: ce qui fait que dans les siècles d'égalité les
armées semblent croître à mesure que l'esprit militaire s'éteint.
Dans les mêmes siècles, la manière de faire la guerre change aussi par
les mêmes causes.
Machiavel dit dans son livre du Prince «qu'il est bien plus difficile
de subjuguer un peuple qui a pour chefs un prince et des barons,
qu'une nation qui est conduite par un prince et des esclaves.»
Mettons, pour n'offenser personne, des fonctionnaires publics au lieu
d'esclaves, et nous aurons une grande vérité, fort applicable à notre
sujet.
Il est très-difficile à un grand peuple aristocratique de conquérir
ses voisins et d'être conquis par eux. Il ne saurait les conquérir,
parce qu'il ne peut jamais réunir toutes ses forces et les tenir
longtemps ensemble; et il ne peut être conquis, parce que l'ennemi
trouve partout de petits foyers de résistance qui l'arrêtent. Je
comparerai la guerre dans un pays aristocratique à la guerre dans un
pays des montagnes: les vaincus trouvent à chaque instant l'occasion
de se rallier dans de nouvelles positions et d'y tenir ferme.
Le contraire précisément se fait voir chez les nations démocratiques.
Celles-ci amènent aisément toutes leurs forces disponibles sur le
champ de bataille, et, quand la nation est riche et nombreuse, elle
devient aisément conquérante; mais une fois qu'on l'a vaincue et qu'on
pénètre sur son territoire, il lui reste peu de ressources, et, si
l'on vient jusqu'à s'emparer de sa capitale, la nation est perdue.
Cela s'explique très-bien: chaque citoyen étant individuellement
très-isolé et très-faible, nul ne peut ni se défendre soi-même, ni
présenter à d'autres un point d'appui. Il n'y a de fort dans un pays
démocratique que l'état; la force militaire de l'état étant détruite
par la destruction de son armée, et son pouvoir civil paralysé par la
prise de sa capitale, le reste ne forme plus qu'une multitude sans
règle et sans force qui ne peut lutter contre la puissance organisée
qui l'attaque; je sais qu'on peut rendre le péril moindre en créant
des libertés et par conséquent des existences provinciales; mais ce
remède sera toujours insuffisant.
Non-seulement la population ne pourra plus alors continuer la guerre,
mais il est à craindre qu'elle ne veuille pas le tenter.
D'après le droit des gens adopté par les nations civilisées, les
guerres n'ont pas pour but de s'approprier les biens des particuliers,
mais seulement de s'emparer du pouvoir politique. On ne détruit la
propriété privée que par occasion et pour atteindre le second objet.
Lorsqu'une nation aristocratique est envahie après la défaite de son
armée, les nobles, quoiqu'ils soient en même temps les riches, aiment
mieux continuer individuellement à se défendre que de se soumettre;
car, si le vainqueur restait maître du pays, il leur enlèverait leur
pouvoir politique, auquel ils tiennent plus encore qu'à leurs biens:
ils préfèrent donc les combats à la conquête, qui est pour eux le plus
grand des malheurs, et ils entraînent aisément avec eux le peuple,
parce que le peuple a contracté le long usage de les suivre et de leur
obéir, et n'a d'ailleurs presque rien à risquer dans la guerre.
Chez une nation où règne l'égalité des conditions, chaque citoyen ne
prend, au contraire, qu'une petite part au pouvoir politique, et
souvent n'y prend point de part; d'un autre côté, tous sont
indépendants et ont des biens à perdre; de telle sorte qu'on y craint
bien moins la conquête et bien plus la guerre que chez un peuple
aristocratique. Il sera toujours très-difficile de déterminer une
population démocratique à prendre les armes quand la guerre sera
portée sur son territoire. C'est pourquoi il est si nécessaire de
donner à ces peuples des droits et un esprit politique qui suggère à
chaque citoyen quelques-uns des intérêts qui font agir les nobles dans
les aristocraties.
Il faut bien que les princes et les autres chefs des nations
démocratiques se le rappellent: il n'y a que la passion et l'habitude
de la liberté qui puissent lutter avec avantage contre l'habitude et
la passion du bien-être. Je n'imagine rien de mieux préparé, en cas de
revers, pour la conquête, qu'un peuple démocratique qui n'a pas
d'institutions libres.
On entrait jadis en campagne avec peu de soldats; on livrait de petits
combats et l'on faisait de longs siéges. Maintenant on livre de
grandes batailles, et, dès qu'on peut marcher librement devant soi, on
court sur la capitale, afin de terminer la guerre d'un seul coup.
Napoléon a inventé, dit-on, ce nouveau système. Il ne dépendait pas d'un
homme, quel qu'il fût, d'en créer un semblable. La manière dont Napoléon
a fait la guerre lui a été suggérée par l'état de la société de son
temps, et elle lui a réussi parce qu'elle était merveilleusement
appropriée à cet état, et qu'il la mettait pour la première fois en
usage. Napoléon est le premier qui ait parcouru à la tête d'une armée
le chemin de toutes les capitales. Mais c'est la ruine de la société
féodale qui lui avait ouvert cette route. Il est permis de croire que,
si cet homme extraordinaire fût né il y a trois cents ans, il n'eût pas
retiré les mêmes fruits de sa méthode, ou plutôt il aurait eu une autre
méthode.
Je n'ajouterai plus qu'un mot relatif aux guerres civiles, car je
crains de fatiguer la patience du lecteur.
La plupart des choses que j'ai dites à propos des guerres étrangères,
s'applique à plus forte raison aux guerres civiles. Les hommes qui
vivent dans les pays démocratiques n'ont pas naturellement l'esprit
militaire: ils le prennent quelquefois lorsqu'on les a entraînés
malgré eux sur les champs de bataille; mais se lever en masse de
soi-même et s'exposer volontairement aux misères que la guerre et
surtout que la guerre civile entraîne, c'est un parti auquel l'homme
des démocraties ne se résout point. Il n'y a que les citoyens les plus
aventureux qui consentent à se jeter dans un semblable hasard; la
masse de la population demeure immobile.
Alors même qu'elle voudrait agir, elle n'y parviendrait pas aisément;
car elle ne trouve pas dans son sein d'influences anciennes et bien
établies auxquelles elle veuille se soumettre, point de chefs déjà
connus pour rassembler les mécontents, les régler et les conduire;
point de pouvoirs politiques placés au-dessous du pouvoir national, et
qui viennent appuyer efficacement la résistance qu'on lui oppose.
Dans les contrées démocratiques, la puissance morale de la majorité
est immense, et les forces matérielles dont elles disposent hors de
proportion avec celles qu'il est d'abord possible de réunir contre
elles. Le parti qui est assis sur le siége de la majorité, qui parle
en son nom et emploie son pouvoir, triomphe donc, en un moment et sans
peine, de toutes les résistances particulières. Il ne leur laisse pas
même le temps de naître; il en écrase le germe.
Ceux qui, chez ces peuples, veulent faire une révolution par les
armes, n'ont donc d'autres ressources que de s'emparer à l'improviste
de la machine toute montée du gouvernement, ce qui peut s'exécuter par
un coup de main plutôt que par une guerre; car, du moment où il y a
guerre en règle, le parti qui représente l'état est presque toujours
sûr de vaincre.
Le seul cas où une guerre civile pourrait naître serait celui où,
l'armée se divisant, une portion lèverait l'étendard de la révolte et
l'autre resterait fidèle. Une armée forme une petite société fort
étroitement liée et très-vivace, qui est en état de se suffire quelque
temps à elle-même. La guerre pourrait être sanglante; mais elle ne
serait pas longue; car, ou l'armée révoltée attirerait à elle le
gouvernement par la seule démonstration de ses forces, ou par sa
première victoire, et la guerre serait finie; ou bien la lutte
s'engagerait, et la portion de l'armée qui ne s'appuierait pas sur la
puissance organisée de l'état, ne tarderait pas à se disperser
d'elle-même ou à être détruite.
On peut donc admettre comme vérité générale que dans les siècles
d'égalité, les guerres civiles deviendront beaucoup plus rares et plus
courtes[12].
[Note 12: Il est bien entendu que je parle ici des nations
démocratiques _uniques_, et non point des nations démocratiques
confédérées. Dans les confédérations, le pouvoir prépondérant
résidant toujours, malgré les fictions, dans les
gouvernements d'état et non dans le gouvernement fédéral, les
guerres civiles ne sont que des guerres étrangères
déguisées.]