Comment les Américains comprennent l'égalité de l'homme et de la
femme.
J'ai fait voir comment la démocratie détruisait ou modifiait les
diverses inégalités que la société fait naître; mais est-ce là tout,
et ne parvient-elle pas enfin à agir sur cette grande inégalité de
l'homme et de la femme, qui a semblé, jusqu'à nos jours, avoir ses
fondements éternels dans la nature?
Je pense que le mouvement social qui rapproche du même niveau le fils
et le père, le serviteur et le maître, et, en général, l'inférieur et
le supérieur, élève la femme, et doit de plus en plus en faire l'égale
de l'homme.
Mais c'est ici, plus que jamais, que je sens le besoin d'être bien
compris; car, il n'y a pas de sujet sur lequel l'imagination grossière
et désordonnée de notre siècle se soit donné une plus libre carrière.
Il y a des gens en Europe, qui, confondant les attributs divers des
sexes, prétendent faire de l'homme et de la femme des êtres, non
seulement égaux, mais semblables. Ils donnent à l'un comme à l'autre
les mêmes fonctions, leur imposent les mêmes devoirs et leur accordent
les mêmes droits; ils les mêlent en toutes choses, travaux, plaisirs,
affaires. On peut aisément concevoir qu'en s'efforçant d'égaler ainsi
un sexe à l'autre, on les dégrade tous les deux; et que de ce mélange
grossier des oeuvres de la nature, il ne saurait jamais sortir que des
hommes faibles et des femmes déshonnêtes.
Ce n'est point ainsi que les Américains ont compris l'espèce d'égalité
démocratique qui peut s'établir entre la femme et l'homme. Ils ont
pensé que, puisque la nature avait établi une si grande variété entre
la constitution physique et morale de l'homme et celle de la femme,
son but clairement indiqué était de donner à leurs différentes
facultés un emploi divers; et ils ont jugé que le progrès ne
consistait point à faire faire à peu près les mêmes choses à des
êtres dissemblables, mais à obtenir que chacun d'eux s'acquittât le
mieux possible de sa tâche. Les Américains ont appliqué aux deux sexes
le grand principe d'économie politique qui domine de nos jours
l'industrie. Ils ont soigneusement divisé les fonctions de l'homme et
de la femme, afin que le grand travail social fût mieux fait.
L'Amérique est le pays du monde où l'on a pris le soin le plus
continuel de tracer aux deux sexes des lignes d'action nettement
séparées; et où l'on a voulu que tous deux marchassent d'un pas égal,
mais dans des chemins toujours différents. Vous ne voyez point
d'Américaines diriger les affaires extérieures de la famille, conduire
un négoce, ni pénétrer enfin dans la sphère politique; mais on n'en
rencontre point non plus qui soient obligées de se livrer aux rudes
travaux du labourage, ni à aucun des exercices pénibles qui exigent le
développement de la force physique. Il n'y a pas de familles si
pauvres qui fassent exception à cette règle. Si l'Américaine ne peut
point s'échapper du cercle paisible des occupations domestiques, elle
n'est, d'autre part, jamais contrainte d'en sortir.
De là vient que les Américaines, qui font souvent voir une mâle raison
et une énergie toute virile, conservent en général une apparence
très-délicate, et restent toujours femmes par les manières, bien
qu'elles se montrent hommes quelquefois par l'esprit et le coeur.
Jamais non plus les Américains n'ont imaginé que la conséquence des
principes démocratiques fût de renverser la puissance maritale et
d'introduire la confusion des autorités dans la famille. Ils ont pensé
que toute association, pour être efficace, devait avoir un chef, et
que le chef naturel de l'association conjugale était l'homme. Ils ne
refusent donc point à celui-ci le droit de diriger sa compagne; et ils
croient que, dans la petite société du mari et de la femme, ainsi que
dans la grande société politique, l'objet de la démocratie est de
régler et de légitimer les pouvoirs nécessaires, et non de détruire
tout pouvoir.
Cette opinion n'est point particulière à un sexe, et combattue par
l'autre.
Je n'ai pas remarqué que les Américaines considérassent l'autorité
conjugale comme une usurpation heureuse de leurs droits, ni qu'elles
crussent que ce fût s'abaisser de s'y soumettre. Il m'a semblé voir,
au contraire, qu'elles se faisaient une sorte de gloire du volontaire
abandon de leur volonté, et qu'elles mettaient leur grandeur à se
plier d'elles-mêmes au joug, et non à s'y soustraire. C'est là, du
moins, le sentiment qu'expriment les plus vertueuses: les autres se
taisent, et l'on n'entend point aux États-Unis d'épouse adultère
réclamer bruyamment les droits de la femme, en foulant aux pieds ses
plus saints devoirs.
On a remarqué souvent qu'en Europe un certain mépris se découvre au
milieu même des flatteries que les hommes prodiguent aux femmes: bien
que l'Européen se fasse souvent l'esclave de la femme, on voit qu'il
ne la croit jamais sincèrement son égale.
Aux États-Unis, on ne loue guère les femmes; mais on montre chaque
jour qu'on les estime.
Les Américains font voir sans cesse une pleine confiance dans la
raison de leur compagne, et un respect profond pour sa liberté. Ils
jugent que son esprit est aussi capable que celui de l'homme de
découvrir la vérité toute nue, et son coeur assez ferme pour la
suivre; et ils n'ont jamais cherché à mettre la vertu de l'un plus que
celle de l'autre à l'abri des préjugés, de l'ignorance ou de la peur.
Il semble qu'en Europe, où l'on se soumet si aisément à l'empire
despotique des femmes, on leur refuse cependant quelques-uns des plus
grands attributs de l'espèce humaine, et qu'on les considère comme des
êtres séduisants et incomplets; et, ce dont on ne saurait trop
s'étonner, c'est que les femmes elles-mêmes finissent par se voir sous
le même jour, et qu'elles ne sont pas éloignées de considérer comme un
privilége la faculté qu'on leur laisse de se montrer futiles, faibles
et craintives. Les Américaines ne réclament point de semblables
droits.
On dirait, d'une autre part, qu'en fait de moeurs, nous ayons accordé
à l'homme une sorte d'immunité singulière; de telle sorte qu'il y ait
comme une vertu à son usage, et une autre à celui de sa compagne; et
que, suivant l'opinion publique, le même acte puisse être
alternativement un crime ou seulement une faute.
Les Américains ne connaissent point cet inique partage des devoirs et
des droits. Chez eux, le séducteur y est aussi déshonoré que sa
victime.
Il est vrai que les Américains témoignent rarement aux femmes ces
égards empressés dont on se plaît à les environner en Europe; mais ils
montrent toujours, par leur conduite, qu'ils les supposent vertueuses
et délicates; et ils ont un si grand respect pour leur liberté morale,
qu'en leur présence chacun veille avec soin sur ses discours, de peur
qu'elles ne soient forcées d'entendre un langage qui les blesse. En
Amérique, une jeune fille entreprend, seule et sans crainte, un long
voyage.
Les législateurs des États-Unis, qui ont adouci presque toutes les
dispositions du Code pénal, punissent de mort le viol; et il n'est
point de crimes que l'opinion publique poursuive avec une ardeur plus
inexorable. Cela s'explique: comme les Américains ne conçoivent rien
de plus précieux que l'honneur de la femme, et rien de si respectable
que son indépendance, ils estiment qu'il n'y a pas de châtiment trop
sévère pour ceux qui les lui enlèvent malgré elle.
En France, où le même crime est frappé de peines beaucoup plus douces,
il est souvent difficile de trouver un jury qui condamne. Serait-ce
mépris de la pudeur, ou mépris de la femme? Je ne puis m'empêcher de
croire que c'est l'un et l'autre.
Ainsi, les Américains ne croient pas que l'homme et la femme aient le
devoir ni le droit de faire les mêmes choses; mais ils montrent une
même estime pour le rôle de chacun d'eux, et ils les considèrent comme
des êtres dont la valeur est égale, quoique la destinée diffère. Ils
ne donnent point au courage de la femme la même forme ni le même
emploi qu'à celui de l'homme; mais ils ne doutent jamais de son
courage; et s'ils estiment que l'homme et sa compagne ne doivent pas
toujours employer leur intelligence et leur raison de la même manière,
ils jugent, du moins, que la raison de l'une est aussi assurée que
celle de l'autre, et son intelligence aussi claire.
Les Américains, qui ont laissé subsister dans la société l'infériorité
de la femme, l'ont donc élevée de tout leur pouvoir, dans le monde
intellectuel et moral, au niveau de l'homme; et, en ceci, ils me
paraissent avoir admirablement compris la véritable notion du progrès
démocratique.
Pour moi, je n'hésiterai pas à le dire: quoique aux États-Unis la
femme ne sorte guère du cercle domestique, et qu'elle y soit, à
certains égards, fort dépendante, nulle part sa position ne m'a semblé
plus haute; et si, maintenant que j'approche de la fin de ce livre, où
j'ai montré tant de choses considérables faites par les Américains, on
me demandait à quoi je pense qu'il faille principalement attribuer la
prospérité singulière et la force croissante de ce peuple, je
répondrais que c'est à la supériorité de ses femmes.