Conséquences des trois chapitres précédents.
Lorsque les hommes ressentent une pitié naturelle pour les maux les
uns des autres, que des rapports aisés et fréquents les rapprochent
chaque jour sans qu'aucune susceptibilité les divise, il est facile de
comprendre qu'au besoin ils se prêteront mutuellement leur aide.
Lorsqu'un Américain réclame le concours de ses semblables, il est fort
rare que ceux-ci le lui refusent, et j'ai observé souvent qu'ils le
lui accordaient spontanément avec un grand zèle.
Survient-il quelque accident imprévu sur la voie publique, on accourt
de toutes parts autour de celui qui en est victime; quelque grand
malheur inopiné frappe-t-il une famille, les bourses de mille inconnus
s'ouvrent sans peine; des dons modiques, mais fort nombreux, viennent
au secours de sa misère.
Il arrive fréquemment, chez les nations les plus civilisées du globe,
qu'un malheureux se trouve aussi isolé au milieu de la foule que le
sauvage dans ses bois; cela ne se voit presque point aux États-Unis.
Les Américains, qui sont toujours froids dans leurs manières, et
souvent grossiers, ne se montrent presque jamais insensibles, et,
s'ils ne se hâtent pas d'offrir des services, ils ne refusent point
d'en rendre.
Tout ceci n'est point contraire à ce que j'ai dit ci-devant à propos
de l'individualisme. Je vois même que ces choses s'accordent, loin de
se combattre.
L'égalité des conditions, en même temps qu'elle fait sentir aux hommes
leur indépendance, leur montre leur faiblesse; ils sont libres, mais
exposés à mille accidents, et l'expérience ne tarde pas à leur
apprendre que, bien qu'ils n'aient pas un habituel besoin du secours
d'autrui, il arrive presque toujours quelque moment où ils ne
sauraient s'en passer.
Nous voyons tous les jours en Europe que les hommes d'une même
profession s'entr'aident volontiers; ils sont tous exposés aux mêmes
maux; cela suffit pour qu'ils cherchent mutuellement à s'en garantir,
quelque durs ou égoïstes qu'ils soient d'ailleurs. Lors donc que l'un
d'eux est en péril, et que, par un petit sacrifice passager ou un élan
soudain, les autres peuvent l'y soustraire, ils ne manquent pas de le
tenter. Ce n'est point qu'ils s'intéressent profondément à son sort;
car, si, par hasard, les efforts qu'ils font pour le secourir sont
inutiles, ils l'oublient aussitôt, et retournent à eux-mêmes; mais il
s'est fait entre eux une sorte d'accord tacite et presque
involontaire, d'après lequel chacun doit aux autres un appui momentané
qu'à son tour il pourra réclamer lui-même.
Étendez à un peuple ce que je dis d'une classe seulement, et vous
comprendrez ma pensée.
Il existe en effet parmi tous les citoyens d'une démocratie, une
convention analogue à celle dont je parle; tous se sentent sujets à la
même faiblesse et aux mêmes dangers, et leur intérêt, aussi bien que
leur sympathie, leur fait une loi de se prêter au besoin une mutuelle
assistance.
Plus les conditions deviennent semblables et plus les hommes laissent
voir cette disposition réciproque à s'obliger.
Dans les démocraties où l'on n'accorde guère de grands bienfaits on
rend sans cesse de bons offices. Il est rare qu'un homme s'y montre
dévoué, mais tous sont serviables.