CHAPITRE I.

Comment les moeurs s'adoucissent à mesure que les conditions

s'égalisent.

Nous apercevons, depuis plusieurs siècles, que les conditions

s'égalisent, et nous découvrons en même temps que les moeurs

s'adoucissent. Ces deux choses sont-elles seulement contemporaines, ou

existe-t-il entre elles quelque lien secret, de telle sorte que l'une

ne puisse avancer sans faire marcher l'autre?

Il y a plusieurs causes qui peuvent concourir à rendre les moeurs d'un

peuple moins rudes; mais, parmi toutes ces causes, la plus puissante

me paraît être l'égalité des conditions. L'égalité des conditions et

l'adoucissement des moeurs ne sont donc pas seulement à mes yeux des

événements contemporains, ce sont encore des faits corrélatifs.

Lorsque les fabulistes veulent nous intéresser aux actions des

animaux, ils donnent à ceux-ci des idées et des passions humaines.

Ainsi font les poètes quand ils parlent des génies et des anges. Il

n'y a point de si profondes misères, ni de félicités si pures qui

puissent arrêter notre esprit et saisir notre coeur, si on ne nous

représente à nous-mêmes sous d'autres traits.

Ceci s'applique fort bien au sujet qui nous occupe présentement.

Lorsque tous les hommes sont rangés d'une manière irrévocable, suivant

leur profession, leurs biens et leur naissance, au sein d'une société

aristocratique, les membres de chaque classe se considérant tous comme

enfants de la même famille, éprouvent les uns pour les autres une

sympathie continuelle et active qui ne peut jamais se rencontrer au

même degré parmi les citoyens d'une démocratie.

Mais il n'en est pas de même des différentes classes vis-à-vis les

unes des autres.

Chez un peuple aristocratique chaque caste a ses opinions, ses

sentiments, ses droits, ses moeurs, son existence à part. Ainsi les

hommes qui la composent ne ressemblent point à tous les autres; ils

n'ont point la même manière de penser ni de sentir, et c'est à peine

s'ils croient faire partie de la même humanité.

Ils ne sauraient donc bien comprendre ce que les autres éprouvent, ni

juger ceux-ci par eux-mêmes.

On les voit quelquefois pourtant se prêter avec ardeur un mutuel

secours; mais cela n'est pas contraire à ce qui précède.

Ces mêmes institutions aristocratiques, qui avaient rendu si

différents les êtres d'une même espèce, les avaient cependant unis les

uns aux autres par un lien politique fort étroit.

Quoique le serf ne s'intéressât pas naturellement au sort des nobles,

il ne s'en croyait pas moins obligé de se dévouer pour celui d'entre

eux qui était son chef; et, bien que le noble se crût d'une autre

nature que les serfs, il jugeait néanmoins que son devoir et son

honneur le contraignaient à défendre, au péril de sa propre vie, ceux

qui vivaient sur ses domaines.

Il est évident que ces obligations mutuelles ne naissaient pas du droit

naturel, mais du droit politique, et que la société obtenait plus que

l'humanité seule n'eût pu faire. Ce n'était point à l'homme qu'on se

croyait tenu de prêter appui; c'était au vassal ou au seigneur. Les

institutions féodales rendaient très-sensible aux maux de certains

hommes, non point aux misères de l'espèce humaine. Elles donnaient de la

générosité aux moeurs plutôt que de la douceur, et, bien qu'elles

suggérassent de grands dévouements, elles ne faisaient pas naître de

véritables sympathies; car il n'y a de sympathies réelles qu'entre gens

semblables; et, dans les siècles aristocratiques, on ne voit ses

semblables que dans les membres de sa caste.

Lorsque les chroniqueurs du moyen âge, qui tous, par leur naissance ou

leurs habitudes, appartenaient à l'aristocratie, rapportent la fin

tragique d'un noble, ce sont des douleurs infinies; tandis qu'ils

racontent tout d'une haleine et sans sourciller le massacre et les

tortures des gens du peuple.

Ce n'est point que ces écrivains éprouvassent une haine habituelle ou

un mépris systématique pour le peuple. La guerre entre les diverses

classes de l'État n'était point encore déclarée. Ils obéissaient à un

instinct plutôt qu'à une passion; comme ils ne se formaient pas une

idée nette des souffrances du pauvre, ils s'intéressaient faiblement

à son sort.

Il en était ainsi des hommes du peuple, dès que le lien féodal venait

à se briser. Ces mêmes siècles qui ont vu tant de dévouements

héroïques de la part des vassaux pour leurs seigneurs, ont été témoins

de cruautés inouies, exercées de temps en temps par les basses classes

sur les hautes.

Il ne faut pas croire que cette insensibilité mutuelle tînt seulement

au défaut d'ordre et de lumières; car on en retrouve la trace dans les

siècles suivants, qui, tout en devenant réglés et éclairés, sont

encore restés aristocratiques.

En l'année 1675 les basses classes de la Bretagne s'émurent à propos

d'une nouvelle taxe. Ces mouvements tumultueux furent réprimés avec

une atrocité sans exemple. Voici comment madame de Sévigné, témoin de

ces horreurs, en rend compte à sa fille:

Aux Rochers, 3 octobre 1675.

«Mon Dieu, ma fille, que votre lettre d'Aix est plaisante. Au moins

relisez vos lettres avant que de les envoyer. Laissez-vous surprendre

à leur agrément et consolez-vous, par ce plaisir, de la peine que vous

avez d'en tant écrire. Vous avez donc baisé toute la Provence? il n'y

aurait pas satisfaction à baiser toute la Bretagne, à moins qu'on

n'aimât à sentir le vin. Voulez-vous savoir des nouvelles de Rennes?

On a fait une taxe de cent mille écus, et si on ne trouve point cette

somme dans vingt-quatre heures elle sera doublée et exigible par les

soldats. On a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de

recueillir les habitants sous peine de la vie; de sorte qu'on voyait

tous ces misérables, femmes accouchées, vieillards, enfants, errer en

pleurs au sortir de cette ville sans savoir où aller, sans avoir de

nourriture, ni de quoi se coucher. Avant-hier on roua le violon qui

avait commencé la danse et la pillerie du papier timbré; il a été

écartelé, et ses quatre quartiers exposés aux quatre coins de la

ville. On a pris soixante bourgeois, et on commence demain à pendre.

Cette province est un bel exemple pour les autres, et surtout de

respecter les gouverneurs et les gouvernantes, et de ne point jeter de

pierres dans leur jardin[1].

[Note 1: Pour sentir l'à-propos de cette dernière

plaisanterie, il faut se rappeler que madame de Grignan était

gouvernante de Provence.]

«Madame de Tarente était hier dans ces bois par un temps enchanté. Il

n'est question ni de chambre ni de collation. Elle entre par la

barrière et s'en retourne de même...»

Dans une autre lettre elle ajoute:

«Vous me parlez bien plaisamment de nos misères; nous ne sommes plus

si roués; un en huit jours, pour entretenir la justice. Il est vrai

que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement. J'ai une

tout autre idée de la justice, depuis que je suis en ce pays. Vos

galériens me paraissent une société d'honnêtes gens qui se sont

retirés du monde pour mener une vie douce.»

On aurait tort de croire que madame de Sévigné, qui traçait ces

lignes, fût une créature égoïste et barbare: elle aimait avec passion

ses enfants, et se montrait fort sensible aux chagrins de ses amis; et

l'on aperçoit même, en la lisant, qu'elle traitait avec bonté et

indulgence ses vassaux et ses serviteurs. Mais madame de Sévigné ne

concevait pas clairement ce que c'était que de souffrir quand on

n'était pas gentilhomme.

De nos jours, l'homme le plus dur, écrivant à la personne la plus

insensible, n'oserait se livrer de sang-froid au badinage cruel que je

viens de reproduire, et, lors même que ses moeurs particulières lui

permettraient de le faire, les moeurs générales de la nation le lui

défendraient.

D'où vient cela? Avons-nous plus de sensibilité que nos pères? Je ne

sais; mais, à coup sûr, notre sensibilité se porte sur plus d'objets.

Quand les rangs sont presque égaux chez un peuple, tous les hommes

ayant à peu près la même manière de penser et de sentir, chacun d'eux

peut juger en un moment des sensations de tous les autres: il jette un

coup d'oeil rapide sur lui-même; cela lui suffit. Il n'y a donc pas de

misères qu'il ne conçoive sans peine, et dont un instinct secret ne

lui découvre l'étendue. En vain s'agira-t-il d'étrangers ou d'ennemis:

l'imagination le met aussitôt à leur place. Elle mêle quelque chose de

personnel à sa pitié, et le fait souffrir lui-même tandis qu'on

déchire le corps de son semblable.

Dans les siècles démocratiques, les hommes se dévouent rarement les

uns pour les autres; mais ils montrent une compassion générale pour

tous les membres de l'espèce humaine. On ne les voit point infliger de

maux inutiles, et quand, sans se nuire beaucoup à eux-mêmes, ils

peuvent soulager les douleurs d'autrui, ils prennent plaisir à le

faire; ils ne sont pas désintéressés, mais ils sont doux.

Quoique les Américains aient pour ainsi dire réduit l'égoïsme en

théorie sociale et philosophique, ils ne s'en montrent pas moins fort

accessibles à la pitié.

Il n'y a point de pays où la justice criminelle soit administrée avec

plus de bénignité qu'aux États-Unis. Tandis que les Anglais semblent

vouloir conserver précieusement dans leur législation pénale les

traces sanglantes du moyen-âge, les Américains ont presque fait

disparaître la peine de mort de leurs codes.

L'Amérique du nord est, je pense, la seule contrée sur la terre où,

depuis cinquante ans, on n'ait point arraché la vie à un seul citoyen

pour délits politiques.

Ce qui achève de prouver que cette singulière douceur des Américains

vient principalement de leur état social, c'est la manière dont ils

traitent leurs esclaves.

Peut-être n'existe-t-il pas, à tout prendre, de colonie européenne

dans le Nouveau-Monde où la condition physique des noirs soit moins

dure qu'aux États-Unis. Cependant les esclaves y éprouvent encore

d'affreuses misères, et sont sans cesse exposés à des punitions

très-cruelles.

Il est facile de découvrir que le sort de ces infortunés inspire peu

de pitié à leurs maîtres, et qu'ils voient dans l'esclavage non

seulement un fait dont ils profitent, mais encore un mal qui ne les

touche guère. Ainsi, le même homme qui est plein d'humanité pour ses

semblables quand ceux-ci sont en même temps ses égaux, devient

insensible à leurs douleurs dès que l'égalité cesse. C'est donc à

cette égalité qu'il faut attribuer sa douceur, plus encore qu'à la

civilisation et aux lumières.

Ce que je viens de dire des individus s'applique jusqu'à un certain

point aux peuples.

Lorsque chaque nation a ses opinions, ses croyances, ses lois, ses

usages à part, elle se considère comme formant à elle seule l'humanité

tout entière, et ne se sent touchée que de ses propres douleurs. Si la

guerre vient à s'allumer entre deux peuples disposés de cette manière,

elle ne saurait manquer de se faire avec barbarie.

Au temps de leurs plus grandes lumières, les Romains égorgeaient les

généraux ennemis, après les avoir traînés en triomphe derrière un

char, et livraient les prisonniers aux bêtes pour l'amusement du

peuple. Cicéron, qui pousse de si grands gémissements à l'idée d'un

citoyen mis en croix, ne trouve rien à redire à ces atroces abus de la

victoire. Il est évident qu'à ses yeux un étranger n'est point de la

même espèce humaine qu'un Romain.

À mesure, au contraire, que les peuples deviennent plus semblables les

uns aux autres, ils se montrent réciproquement plus compatissants pour

leurs misères, et le droit des gens s'adoucit.

De la Démocratie en Amérique, tome quatrième · 第 18 / 76 题